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Anne Imhof au Palais de Tokyo

Anne Imhof au Palais de Tokyo

L’artiste allemande Anne Imhof est surtout connue pour ses performances (Rage ; Deal ; Angst ; Faust ; Sex), mais elle se révèle ici avant tout peintre.

Le première chose qu’Anne Imhof aura faite dans le Palais de Tokyo, c’est de le dépouiller complètement. Ce bâtiment avait été construit pour ne pas durer, ou durer seulement le temps de l’Exposition universelle de 1937 ; elle l’a rasé de près. Elle en a dévoilé l’ossature et elle a construit autour de son squelette un labyrinthe de panneaux de verre. Il y a dans ce geste quelque chose du pillage, quelque chose de violent. À l’entrée se trouvent deux piliers avec du rembourrage noir, comme ceux des rings de boxe, peut-être pour nous prévenir. Je déambule au milieu de ces panneaux de verre tagués, une sorte de Palais des glaces où Gerda, perdue, appelle Kay, kidnappé par la Reine des neiges. Les voix des autres visiteurs résonnent quelque part dans les hauteurs.

Les reflets dans les panneaux ouvrent un autre espace. On voit l’extérieur et l’intérieur du labyrinthe, la salle entière, et les gens qui se reflètent de tous les côtés. Anne Imhof a créé un espace qui n’est pas géométrique, qui n’est pas un cloisonnement non plus, mais qui est une véritable construction spatiale. Les toiles et les installations apparaissent à chaque tournant. Dans cet espace, au milieu des reflets, derrière le verre opaque, les œuvres ne sont pas des formes arrêtées. Grâce à ce jeu de lumière et à l’espace fragmenté, tout est en perpétuel devenir. Cela permet d’avoir toutes sortes de pensées, cela reste ouvert, inachevé. Comme si ici, toutes les métamorphoses pouvaient encore advenir.

Il faut que je fasse tout ce chemin, que je m’y perde. Je passe par des endroits complètement sombres, puis tout devient clair, et je me retrouve devant l’œuvre. Mais l’œuvre, c’est cet ensemble. L’architecture devient image, c’est la vision du Palais de Tokyo de l’intérieur. C’est la première fois que j’ai cette sensation de voir l’intérieur de ce que j’ai vu de l’extérieur. On ne voyait jamais tout cet espace en totalité, comme s’il n’en restait que la coquille.

Je suis poussée par la forme du labyrinthe à aller de l’avant, je continue à avancer vers le bas du Palais, jusqu’à ses zones souterraines. Ce qui est perturbant, c’est que pendant toute la trajectoire du labyrinthe, on vacille entre une sensation de destruction, de mort et une célébration du vivant, du mouvement, de la lumière. Il y a quelque chose de vertigineux dans cette œuvre d’Imhof, comme une même pulsion de vie et de mort : l’exposition s’appelle Natures mortes.

Anne Imhof a invité 28 artistes. Pour elle, c’est un privilège de montrer ses œuvres aux cotés de celles d’autres artistes : Alvin Baltrop, Mohamed Bourouissa, Eliza Douglas, Cyprien Gaillard, Davis Hammons, Sigmar Polke… Elle parle de « la pensée collective »,de ce que lui apporte chaque membre de cette famille choisie, et c’est l’une des choses enthousiasmantes de cette exposition. Je me rends compte que l’on travaille rarement avec les autres, que l’on présente rarement le travail des autres.

Eliza Douglas. Untitled

Les œuvres des autres artistes ne sont pas là seulement en raison d’un lien d’admiration : « les liens entre les artistes sont souvent moins linéaires que l’histoire d’art ne le suggère », dit-elle. Un lien avec les dessins de Géricault, avec l’Allegorie de la Vanité d’Antonio de Pereda, avec les vols d’oiseaux de Muybridge, avec le Nu descendant l’escalier de Duchamp, avec les architectures mentales de Piranesi, que l’on trouve derrière les panneaux tagués ?

David Hammonf

Des perchoirs pour les corps ; des plongeoirs en métal au-dessus du vide ; des chambres de verre : des formes figées, mais où l’on sent la présence des corps des performeurs ; puis le corps en mouvement d’Eliza Douglas, dans la vidéo Deathwish : ce ne sont pas des natures mortes, mais tout ce qu’il y a de plus vivant. Ce n’est pas la beauté non plus, ce n’est pas ce qu’on nous impose comme beau, mais une beauté subjectivité. « La beauté est dans l’œil de celui qui regarde » : c’est ce que l’on dit, mais ce n’est peut-être pas si nul de le dire. La beauté n’est pas rationnelle.

Les tableaux d’Anne Imhof sont faits de couleurs sales – un jaune terne ou un rouge pas très défini –, déposées sur aluminium ; des lignes lacérant la surface, qu’elle a tracées in situ, la nuit, au Palais de Tokyo, comme des tags faits au tournevis sur les vitres du métro. Elle dit qu’elle laisse les choses ouvertes le plus longtemps possible, qu’elle se laisse dériver vers les erreurs et qu’elle prend des risques. Il se produit alors des choses qui dépassent sa compréhension, et c’est cet état qu’elle cherche quand elle travaille.

Anne Imhof

La performance d’Anne Imhof aux Palais de Tokyo, François Némo en parlera dans HIYA! 

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