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Entre le cancer de sa mère et la secte de Freeze Corleone, elle cherche l’entrée du XXIe siècle.

Entre le cancer de sa mère et la secte de Freeze Corleone, elle cherche l’entrée du XXIe siècle.

C’est un bouquin loufoque, bizarre. Ça sent la mort, la volonté de côtoyer cet abîme au bout du couloir, « au fond du terrier », nous dit l’auteur, juste là, à quelques encablures, à quelques morts dans le noir. S’agit-il d’une renaissance ? C’est la question qui hante ce livre. Un texte radical qui nous plonge dans une jouissance âpre, acide d’un rap en forme de lueur. Le rap de Freeze Corleone. On est ballotté entre les sciences occultes, la jouissance mathématique, une mère qui boîte et qui meurt, et un homme qui joue sur les mots comme on s’appuie sur des armes létales. Un jeune homme et une vieille dame qui nous susurrent sans aucun regret la fin « d’une » histoire.

Ce sont les quadras qui payent le plus cher la traversée de ce monstrueux clair-obscur qui traverse nos jours. Lorsque l’on a vingt-cinq ans, les nouveaux codes commencent à s’inscrire en profondeur dans les neurones, peut-être la perte du vrai et du faux ne pose plus question. Peut-être l’embryon d’un (faux) imaginaire qui sursoit à notre impensable futur. A soixante ans on ne cherche plus ni à creuser ni à comprendre, on vit face à un mur qui masque toute relation avec l’avenir. En revanche à quarante ans on rame sans repères entre les effluves de beuh et les parents qui meurent. C’est l’âge dur en ce début d’une nouvelle ère qui voit la raison perdre son pouvoir et un irrationnel hors mesure s’immiscer dans tous les trous d’air. On s’accroche avec ardeur à des vieux combats ; les croisades contre la surveillance ou celles encore plus anciennes du féminisme. On navigue en faisant des doigts d’honneur entre le passé et le futur. A qui et à quoi j’appartiens ?

Claire est cette fille (indéterminable) qui circule à l’aveugle entre des univers sans fin qui relèvent tout autant du sublime que d’un idiotisme total. Le point Zéro de son explosion est cette collision entre deux mondes qui la projettent hors de sa « quarantaine », hors zone. D’un côté la mort de sa mère et l’univers maternel qui bascule, cet amour incestuel qui choit. De l’autre, cette vague obsessionnelle qui la submerge lorsqu’elle tombe dans les punch line de Freeze Corleone.

Dès ma première écoute de Madara quelque chose en moi s’est modifié. L’impression de gagner une dimension supplémentaire. De découvrir l’entrée cachée du terrier, basculer dans un monde où l’air est différent, étourdissant, et l’ivresse trop pure pour remonter la pente vers l’air asphyxiant du passé. Et tout au long de la chute, la voix qui murmure, regarde, regarde ce qui existe en toi et que tu ignorais jusqu’ici.

Tombée dans la Secte, je n’en suis jamais ressortie.

C’est peu dire qu’elle sombre dans un chaos sensoriel et brumeux, celui d’un collectif au talent immense qui nous parle à coups d’énigmes, de numéros, de codes, et d’univers parallèles, la franc-maçonnerie ou encore les Illuminati. Un art sous-terrain qu’ils distillent avec un art bouleversant. Textes chiffrés, acronymes, néologismes, symboles, sigles… Si leur musique et leurs punch line sont des formules mathématiques qui cognent, résonnent comme une poésie sourde, les récits qu’ils distillent sont du complotisme à l’état pur, un occultisme naïf qui ravage les réseaux avec des accents de dictature. Le monde est une formule. Quelques hommes « au sommet » l’articulent.

Pourquoi cette jeune professeur de mathématiques s’inflige-t-elle cette allégeance à un homme qu’elle idolâtre à travers ses sons et de vagues délires mystico-politiques ? Pourquoi cette furieuse envie d’être dépassée par sa propre histoire ? Ce besoin de se donner à un rappeur, à son dealer, à sa beuh, à l’errance, à des dunes, à des basses qui l’électrisent, à un revolver, à une secte, à tout ce qui advient dans les méandres de son délire. C’est au-delà de la jouissance ou des vapeurs inconsistantes d’une groupie écervelée. Freeze pour en finir. Freeze pour résister. Pourquoi lui ? Que font résonner ces sons qui descendent si profondément en elle ? Il y a du Morpheus dans Freeze, la main tendue, la pilule. Un besoin irrépressible de quitter la dernière version d’un monde qui flanche, de pratiquer l’alchimie, de fabriquer de l’or comme « La ligue de l’ombre » fait de la musique en meute. Un besoin de chaos.

Délibérément (ou pas), cherche-t-elle dans cette perte une forme de renaissance ?

Envie d’expérimenter des dosages différents de son et de contexte, provoquer des réactions chimiques pour voir quels détails vont surgir de derrière le monde sensible, comme l’image qui émerge du bain révélateur. Je ne réalise pas tout de suite comme j’ai glissé hors de mon corps, ou bien c’est l’extérieur qui s’est glissé sous ma peau, qui s’hybride dangereusement avec moi. Mes pensées s’enroulent autour d’elles-mêmes comme un cyclone, m’emportent, je reste un temps imprécis suspendue au centre de leur frénésie.

Là réside la force de Claire, la force de ce livre qui nous fait entrer dans des territoires construits à coups d’images, de vitesse, de frayeur, de sensations issues du fond de l’histoire, l’histoire originale de toutes les histoires. Un mélange sournois d’inculture et de vibrations indicibles. Claire, sa mère, Freeze, le 667, la Ligue des ombres, la Secte, voilà ce qu’ils cherchent sans le savoir, un nouveau langage, un cryptage qui donnerait à voir la profondeur et la complexité d’une histoire qu’ils ont ouverte à toutes les histoires, au risque de se perdre « for ever ».

« Bienvenue dans le monde réel », a-t-on envie de lui dire lorsqu’elle court dans les dunes. Un monde où l’unité n’est plus qu’un vieux souvenir. Ne fait-elle pas son entrée dans le XXIe siècle comme l’a fait son frère Néo sous la main des Wachowski. Un monde qui se découvre à elle dans sa complexité ahurissante. Un monde où elle n’a plus le choix d’être elle, mais une somme de strates et de passages, une multitude de récits qui se croisent. C’est une tradition primordiale qu’elle cherche, une tradition qui serait le socle de toutes les autres. Et dans les dunes, les cris, les tirs et le sable qui roule sous son corps, déjà elle a touché certaines frontières qui font désormais qu’elle n’est plus une mais plusieurs.

La fin est-elle la fin ou le début d’une histoire ?

Il s’attend depuis un moment à ce qu’on vienne le chercher, soit pour le faire disparaître, soit parce qu’il aura réussi à créer une connexion mentale sonique. Il me fait un cours de relativité quantique. L’univers à n dimensions, le temps circulaire, la théorie des cordes. Puis il enchaîne, me parle du grand reset et de la Nouvelle Afrique. De la fin de la civilisation occidentale, l’Europe revendue au détail à la Chine, le contrôle des masses. Chaque sujet prend sa place dans le grand tout cohérent qui le ramène toujours à cette histoire d’ondes, l’effet qu’elles ont sur le cerveau, que je suis la première à m’en rendre compte. Sa voix change quand il me dit « Tu dois être hypersensible. » Je ne ressens rien quand il prononce cette phrase, ni joie ni excitation, seulement la fatigue qui bat douloureusement dans toutes mes articulations. Il regarde la mer, retrouve son calme de reptile.

« C’est beau ici »

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@ladispdefreeze

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