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Entre Mexique, USA et République Tchèque avec Keaps

Entre Mexique, USA et République Tchèque avec Keaps

Suivre le lapin noir dans sa tanière et verser un nuage d’encre dans notre thé avec Keaps.

Que signifie Keaps ? 

Cela vient du mot « keep », il n’y pas de signification spécifique, je l’ai juste choisi dans un livre. J’étais dans une école alternative pour les mauvais élèves et ils avaient des livres que nous lisions mais je ne me souviens pas du nom. Quand j’étais jeune, j’avais un nom si long à taguer que ça craignait, alors il fallait le changer. Je marquais Supreme One, mais je n’arrivais pas à avoir un bon flux à cause de la longueur.

D’où viens-tu ?

Je suis né il y a une trentaine d’année dans la ville frontalière de Reynosa, Tamaulipas, au Mexique, à la frontière nord du Texas. Immédiatement après ma naissance, mes parents m’ont fait traverser la frontière pour aller à Hidalgo, puis à Mission, au Texas. Je me suis fait beaucoup d’amis et aussi des problèmes, hahahaha. Je retournais toujours dans ma ville natale car nous avions une petite maison et de la famille, je traversais la frontière en prétendant que j’étais citoyen américain. Mais après les attaques terroristes, tout a changé, les passeports étaient nécessaires, alors j’ai arrêté d’y aller car j’étais mexicain et je n’aurais pas pu revenir chez moi, au Texas. 

Où vis-tu maintenant ?

J’ai récemment déménagé à Prague, en République Tchèque, où je suis resté un an. Avant cela, j’ai vécu à Mexico City pendant 3 ans, enfin j’y vis toujours en théorie puisque je loue toujours un appartement. 

Pourquoi as-tu décidé d’aller à Prague ? 

Je suis venu à Prague parce que ma copine vivait ici et que nous voulions être ensemble.

Depuis quand peins-tu ?

Je ne peux pas vraiment dire quand j’ai commencé à écrire ou quand je suis tombé amoureux de l’écriture. Je devais avoir environ 11 ou 12 ans. Ma grande soeur, et ses amis, avaient environ 16 ans, ils taguaient dans leurs cahier. Je pense que c’est là que tout a commencé. Je me souviens aussi de mon ami Saint et son ami plus âgé Aeroic. Ils tagguaient sur les couvertures des magazines de baseball. Cela m’a rendu amoureux du graffiti. Dès lors, j’ai fait des allers-retours entre le writing dans la rue en 1999, 2000 et 2001, mais j’ai toujours pratiqué une forme d’art.

Ta soeur a continué à taguer ? 

Non, elle ne s’est pas bien débrouillée, du moins pas dans la rue, elle s’est contentée d’écrire dans ses cahiers d’école. C’est drôle parce que l’autre jour elle a mis mon nom sur une cabine de toilettes dans un restaurant et m’a envoyé une photo.

As-tu étudié l’art à l’école, ou pris des cours de calligraphie ? 

En 2001, j’ai vraiment commencé à peindre beaucoup, pas tellement dans la rue mais je remplissais des cahiers, tagguait dans les toilettes. Petit à petit j’ai commencé à faire des styles différents. D’où je viens nous étions tous fous de tags. J’ai vraiment regardé les styles des mecs comme Blamo, Erupt, Mobster, Spec, Effect, Maser pour n’en citer que quelques-uns. Je me souviens avoir utilisé toutes sortes de tags et de lettres, et comme je suis chicano, on utilisait toujours le « vieil anglais » (la calligraphie cursive anglaise). J’ai essayé les plumes biseautées et plus tard l’aérographe. J’ai commencé à peindre des toiles et les vendre à l’école.

Nous avions des cours de dessin de base au collège et au lycée. J’ai eu des problèmes avec un de mes professeur d’art. Il n’avait pas apprécié devoir me séparer d’un type que je frappais. Je lui ai dit de me donner une chance et que je savais dessiner, il m’a répondu « tout le monde sait dessiner », mais m’a laissé rester. Lorsqu’il m’a vu dessiner il m’a dit « alors tu sais vraiment dessiner », j’ai répondu oui et j’ai demandé si je pouvais faire partie du Club d’Art. Mais je ne suis jamais allé aux réunions. Je préférais rentrer à la maison pour fumer de l’herbe et faire des conneries avec mes amis. 

Plus tard, quand j’ai eu mon diplôme de fin d’études secondaires, j’ai eu beaucoup d’ennuis et j’ai fini en prison. Là-bas, j’ai beaucoup dessiné, j’ai écrit des noms en cursive pour que les gens les tatouent et j’ai aussi essayé de me faire tatouer. Après être sorti de l’école et être allé à l’université, j’ai commencé à prendre des cours de peinture à l’huile, et je me suis remis à peindre des toiles. J’ai recommencé l’aérographie, à peindre des panels et à faire quelques petits projets à côté de l’école. Et j’ai encore été en prison et j’ai refait la même chose : dessiner. Je n’ai jamais pris de cours de calligraphie, j’ai appris par moi-même en combinant le fait que les gens me demandent du viel anglais derrière les barreaux, et mon expérience de peintre en lettres. 

Pourquoi es-tu allé en prison ? 

Mon premier séjour, quand j’avais 19 ans, était pour trafic de drogue. La deuxième fois, c’était pour coups et blessures. J’ai frappé des gars avec une batte de baseball. Je ne suis pas particulièrement fier, mais c’est ce qui m’a façonné et fera toujours partie de mon style de vie passé, de ma façon de penser et de prendre des décisions. 

Tu fais aussi des toiles, que recherches-tu sur ce support ? 

Oui, dernièrement, j’ai peint beaucoup de toiles, principalement pour mon exposition en Belgique et pour quelques commandes. Je réalise des variations de calligraphie. J’essaie de capter l’attention du public qui ne s’y intéresse pas pour la calligraphie, avec les couleurs, nuances, et superpositions. La calligraphie en elle-même est principalement plate et rapide à faire, c’est pour ces raisons que j’opte pour la superposition et la répétition en essayant de plaire non seulement au public mais aussi à moi-même. Je veux rendre cela aussi captivant qu’une peinture classique.

Je veux toujours aller de l’avant et quelques traits de calligraphie ne me satisfont pas. Dans ce processus, j’ai trouvé une voie vers la profondeur et des points de contraste importants. J’ai aussi essayé la calligraphie en cercle et c’est quelque chose à laquelle j’ai toujours été opposé car beaucoup d’artistes le font, mon intention était de me distinguer dans mon approche. 

D’où vous inspirez vous pour ces calligraphies c’est assez particulier ces formes que tu fais, je ne parle pas des classiques gothiques et anglais, mais de cet autre style.

Il n’a même pas de sources spécifiques, c’est juste un développement qui s’est produit au fil des ans. Je pratique beaucoup et à travers différentes combinaisons, je trouve différents styles et formes.

D’où viennent ces formes calligraphiques ? 

Ce serait vraiment difficile à expliquer, mais en ce qui concerne l’inspiration, il s’agit de tout type de formes, de logos, de lettrages, de graffitis et surtout de mouvements de tags. L’une de mes premières inspirations étant chicano vient du vieil anglais. Nous les dessinions toujours et les voyions partout dans les rues, en prison, avec les cursives. À ce moment-là, je ne voulais que les dessiner, pas les calligraphier, je faisais des tatouages. J’ai aussi grandi en tant qu’adolescent et j’étais dans le graffiti, je regardais beaucoup de tagueurs, il y en avait des vraiment extraordinaires dans des styles superbes là où j’ai été élevé. Ils avaient des variations et des connexions entre les lettres qui me rendait dingue, je voulais faire la même chose.

Puis plus tard, j’ai pris une plume de calligraphie qui m’a donné différents mouvements. Certains que je ne maitrisais pas m’ont apporté de nouvelles idées, un intérêt pour différentes techniques. Certains mouvements sont peut-être meilleurs à la plume qu’au stylo ou à la bombe et vice versa. Avec la bombe aérosol, j’essaie de calligraphier mon tag avec des skinnies et des fats caps, plutôt qu’un cap biseauté. C’est un monde magnifique dans lequel je peux vivre, il y a tellement de choses à faire, tellement d’inspiration que ce qui me manque, c’est le temps.

Est-ce que ça a un nom ?

Je l’appelle killagraff mais je n’aime pas vraiment ce nom, j’appelle plutôt cela calligraphie comme tout le monde. 

 J’ai vu des tags et des toiles de toi, mais pas de pièces, tu en fais ?

Je pourrais en faire quelques-unes, elles ne sont pas si mauvaises, mais je suppose que je suis coincé dans les tags, la calligraphie et le lettring. J’ai pourtant des photos de mes premiers travaux, pièces et personnages.

Depuis combien d’années tatoues-tu ? 

Eh bien, lors de mon deuxième séjour en prison, j’ai commencé à m’y mettre vraiment et c’était en 2012-13, donc 7 ans environ de tatouage. Les premières années, je me débrouillais bien mais j’avais besoin d’expérience et maintenant je suis un peu mieux mais je travaille toujours en essayant de nouvelles choses en m’amusant.

Quelle est ta spécialité dans le tatouage ?

Ma spécialité c’est les lettres, même si je fais beaucoup de tatouages en noir et gris. J’avais l’habitude de dessiner beaucoup sur le papier avec un crayon pendant mon séjour en prison et j’aime beaucoup les échelles de gris. La calligraphie, le lettring et le writing m’ont toujours passionné et c’est ce qui ressortait en moi et maintenant j’ai l’occasion de le faire plus souvent et d’en vivre. Je peux certainement faire des personnages mais il me manque un peu de style dans ce domaine car je l’ai négligé pendant un certain temps.

Quelle est ta recherche dans le tatouage ? 

Eh bien, je pense que c’est similaire avec les toiles. Avoir une belle disposition des lettres sur le corps et essayer des variations de lettres, ajouter des ombres et surtout de la texture dans mon cas. Le corps est tellement différent d’une toile que vous devez penser à l’avance à ce que cela donnera dans quelques années. Vous devez examiner l’espacement, le crénage et le placement. Vous pouvez avoir des lettres qui ont l’air bien dans une partie plate et stable du corps, mais dans d’autres parties moins stables, cela peut affecter le résultat. En résumé, je cherche à faire un tatouage propre, élégant et distinctif.

As-tu des projets en cours, à venir ?

Je vais avoir une petite expo en Belgique dans une convention de tatouage. Et je vais faire une petite tournée de tatouage en Europe, et voir ce que l’avenir nous réserve.

As-tu un mot pour la fin ? 

Merci beaucoup d’avoir pensé à moi pour cette interview, j’en suis honoré. Viva Mexico.

Plus de photos : https://www.instagram.com/keaps_25lr/?hl=de

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