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Se défaire du travail avec Albert Cossery

Se défaire du travail avec Albert Cossery

Bien qu’admiré et promu par des écrivains tels qu’Henry Miller aux États-Unis et Albert Camus en France, Albert Cossery reste assez méconnu. Il offre pourtant une solution à la course effrénée du monde vers l’abîme: une sage paresse seulement perturbé par les éclats de rire que son œuvre nous laisse.

Probablement aucune féministe ne pourra tout à fait pardonner la misogynie si évidente dans l’œuvre d’Albert Cossery, qui fait de la plupart de ses personnages féminins des êtres gagnés par une vénalité obscène. Il faut cependant bien voir que la corruption qui les gagne est celle du monde, pas une nature féminine qui serait intrinsèquement attachée à la matérialité. Mais il serait vain de chercher à louvoyer sur ce point : l’œuvre de Cossery regorge de saillies misogynes, c’est entendu.

Pour autant, oublier Cossery serait se priver d’un éclat de rire jubilatoire dans ces temps sinistres. Ce rire qui emporte les mines grotesques des tyrans et de leurs opposants, les deux drapés dans leurs postures de révolutionnaires aux grands cœurs ou dans la pompe du pouvoir, se renforçant l’un l’autre par le sérieux qu’ils s’accordent. Car Cossery les renvoie dans la même farce. L’échappée belle ne se trouve pas dans une position politique classique mais dans la sagesse de la dérision.

Au delà du rire ravageur qui emporte tous les cynismes, de gauche comme de droite, ou du pouvoir et des contre-pouvoirs qui fonctionnent ensemble, Cossery propose tout de même une solution. On peut le croire nihiliste, il es surtout raisonnable et visionnaire. Qu’est ce qui mène le monde à sa perte ? Qui chaque année, chaque mois, chaque jour, chaque minute, accélère la course à l’abîme ? La course, justement. Courir, aller plus vite, plus performant, plus productif que ce soit pour renforcer le système, sa richesse, ou essayer de le détruire en se convertissant soi-même en une bête de travail, productiviste, toujours à l’affût d’une faille où s’engouffrer pour le vaincre.

Le travail, voilà l’ennemi. L’œuvre de Cossery est une ode à la paresse. Un souverain mépris pour le boulot. Ne jamais se laisser gagner par la frénésie du capitalisme ou de ceux qui veulent le détruire, tous engagés dans une vaine compétition. Si certains de ses personnages positifs sont pris d’une énergie dévorante, ce n’est certainement pas pour gagner quelques sous ou renverser un ordre injuste, mais pour moquer cet ordre dérisoire. Les seules activités qui valent la peine de se donner de la peine (et celle-ci n’en est pas une car l’enthousiasme efface l’effort) sont celles qui apportent un rire joyeux et corrosif.

En cela, l’œuvre est performative. L’hilarité gagne le lectorat en même temps qu’il abandonne toute prétention au travail, vile activité qui nous détourne des réjouissances du monde. Car le monde est réjouissant du fait de sa bêtise.

Parmi les huit ouvrages de Cossery (qui durant sa longue vie a appliqué à la lettre le précepte de ne jamais trop en faire, si bien qu’il affirmait écrire une seule phrase par semaine), le plus connu est certainement Mendiants et Orgueilleux qui nous plonge dans une Égypte jouant et déjouant avec ironie les codes de l’orientalisme. À lire bien sûr pour s’introduire dans le sarcasme avec lequel il convient de voir notre modernité. Mais, si je devais choisir le livre qui montre aussi l’exceptionnel écrivain qu’a été Albert Cossery, ce serait certainement Les fainéants de la vallée fertile. Deux cents pages d’un récit où il ne se passe pas grand-chose, et pour cause les personnages principaux ne font que dormir et manger (grâce au travail consciencieux du personnage féminin qui les alimente) mais, par magie littéraire, on ne s’y ennuie jamais. C’est là où l’on peut mesurer le grand art : la paresse absolue rend l’action minimaliste et, pourtant, pas une page sans un rire ou un drame haletant.

Cossery est né au Caire en 1913, il s’installe en 1945 à Paris, dans un hôtel de Saint-Germain des Près qu’il n’a plus quitté jusqu’à la fin de sa vie en 2008. Il s’enorgueillissait de ne rien posséder et n’avoir jamais, ô grand jamais, travailler.  Ses œuvres complètes ont été rééditées par Joëlle Losfeld.

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