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Devant la feuille c’est moi le roi.

Devant la feuille c’est moi le roi.

Devant la feuille c’est moi le roi. Petite chronique littéraire du rap français.

[Billet d’introduction]

L’écriture, dans le rap, n’est pas souvent mise à l’honneur. 

C’est dire que les auteurs, journalistes, et autres façonneurs de culture ont bien longtemps abordé le rap en tant que phénomène social, identitaire, et toujours politique. Un prisme aussi dûment fondé (car c’est là son berceau) que réducteur. A décrire des postures, à construire des figures, à distribuer les torts, ils ont établi le rap en fait sociologique, restreignant l’objet au symbole, l’œuvre au message ; assignant l’art à résidence – la banlieue, en l’occurrence. Une ellipse qui a nui à la connaissance et la reconnaissance de la valeur esthétique du rap français. La nuance n’est pourtant pas difficile à saisir : contester un système est un acte ; choisir l’écriture ou la musique pour le faire est un art.

Le rap nous a sauvé la vie

Il mérite d’être aux Beaux Arts.

Isha feat. Scylla, « Une clope sur la lune », 2018

Et quel art ! Art singulier, art pluriel, intégré à un mouvement hip-hop lui-même pluridisciplinaire, flottant quelque part entre l’oralité, la musique et le texte. Le rap c’est tout à la fois un flow, un morceau et des paroles. Performance, composition, écriture, trois pratiques étrangères qui en une se confondent pour voir éclore dans son décor instrumental un théâtre de parole. Alors, détaché des pages qu’on lui tient habituellement pour lieu, et porté par cette hypnose qu’on a nommée musique, le texte nous éblouit. 

A l’autre bord, notre rappeur ; roi sans couronne, face à la feuille d’écrire. D’écrire, décrire, écrire encore, pour changer son vécu en phrases, les phrases en mesures, et le réel en poésie. Et qu’importe, d’ailleurs, qu’il le fasse par vocation ou par imitation, par conscience ou par habitude, par nécessité ou par stratégie, il écrit. “Des textes en relief”, “seul dans sa chambre”, “des vers”, “la  nuit” , “ma vie”, “mes textes au clair de lune”,  “des poèmes”, “le ventre ouvert” 1. Et quand bien même il n’en est pas l’auteur, le texte est là, retranchant au seul champ de la musique cet art bâtard et fascinant. 

Il est là, déployé dans son espace de voix et de musique, et accueilli avec joie par des générations qui, dit-on, ne lisent plus. Elles lisent moins, c’est un fait. “Consomment”-elles moins de textes ? Pas sûr. Le rap a consacré un usage, déplaçant le manège des mots depuis le champ du livre vers celui de l’écoute. L’écriture ne meurt pas ; son support diffère. Moins de livres, pas moins de textes. Autant de poètes, le même plaisir des mots.  

En jeu, dans ce nouveau temple d’écriture, la circulation du langage. Son après son, album après album, les rappeurs ont pétri notre langue et s’en sont fait virtuoses. Virtuoses et artisans – et s’en réclament fièrement.  





C’est nous les vrais représentants

de la langue française ! 

Jazzy Bazz, Benny Blanco, 2020

A contempler alors dans l’édifice du rap français ces mille textes saccadés, dictés, débités, scandés. Ces textes fascinants, poétiques, drôles, instructifs, émouvants, inspirants, curieux, déjà-vu, polémiques, irrévérents, décadents, construits, déstructurés, légers, radicaux. Tous ces textes brandis contre, écrit pour, envers, avec. Fresques d’identité, miroirs de société, théâtres de mots et d’idées. A nous, passionnés de la langue, portant fiers des siècles d’étude de textes littéraires, de consacrer à ceux du rap la même exploration. Car c’est assez, pour le rappeur, d’être la mauvaise conscience de son temps 2.

Nous consacrerons au sujet cette chronique,“Devant la feuille, c’est moi le roi”, une série de billets d’études à la découverte des plumes du rap français. Chacun se penchera, à partir d’extraits de rappeurs variés, sur un des phénomènes d’écriture qui font sa singularité. 

Au programme : 

  • #1 « Vas-y analyse mes rimes !” – Étude des schémas de rimes dans le rap français. Nekfeu, Lefa, Kacem Wapalek.
  • #2 « Meurtrière est ma grammaire” – Quand les rappeurs tordent la langue. Booba, Freeze Corleone, VALD. 
  • #3 « Comme dit le poète – Samples et référence, écrire en filiation. Youssoupha, Hugo TSR. 
  • #4 “T’as capté? » – Rap et langage crypté : indices et références. Népal, Alpha Wann, Freeze Corleone.
  • #5 “Booba au Panthéon » – Poésie et puissance, l’écriture magique de Booba.  
  • #6 “Bref, j’invente des mots » – Rap et néologismes, le rap artisan du langage. Disiz, Rohff, Niska. 
  • #7 « En argot et en français sont mes lettres mais j’oublie pas ma langue » – Arabe, Lingala, Wolof ; rap et plurilinguisme.


 1. « J’écris des textes en relief juste avec des rimes plates » (Youssoupha, « Dreamin’ », Noir D****, Bomayé Music, 2012), « j’écris seul dans ma chambre » (SCH, « Massimo », 2015), « j’écris des vers » (Damso, « Aux paradis », Lithopédion, Capitol Music France, 2018), « j’écris la  nuit » (Rémy, « Reminem », 2017), « j’écris ma vie » (Dadju, « Paire d’as », Poison ou Antidote, Polydor, 2019), « j’écris mes textes au clair de lune » (Dinos, « Prieuré de Sion », 2012)  « j’écris des poèmes » (Gringe, « Qui dit mieux ? », Enfant lune, 7th magnitude/3ème bureau/Wagram music, 2018), « j’écris le ventre ouvert » (Georgio, « L’homme de l’ombre », Mon prisme, 75e session, 2012)

2 Pour citer la formule de Saint-John Perse dans son Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960, « c’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps ».

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