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Les 54 Premières Années – Manuel abrégé d’occupation militaire, Avi Mograbi

Les 54 Premières Années – Manuel abrégé d’occupation militaire, Avi Mograbi

J’ai vu au Forum des images en avant-première le film du cinéaste israélien Avi Mograbi qui démontre, sous le forme d’un « manuel », les cinquante-quatre années d’occupation israélienne des territoires palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza. Un film dont il dit lui-même : « J’aurais aimé pouvoir appeler le film les 54 dernières années et non les 54 premières années… Je préférerais qu’on ne parle pas d’une 55e année ». Son film est entièrement partisan – d’abord parce qu’il arrive à nous faire réfléchir en faisant disparaître la notion d’objectivité.

Les 54 premières années est un film engagé. Le film tente de donner du sens au mot « occupation » à travers les témoignages de 38 soldats qui ont servi dans l’armée, qui ont vécu le service militaire dans les Territoires occupés pour les forces de défense israéliennes à partir de l’année 1967, lorsqu’elles ont été saisies. Avi Mograbi démontre le fonctionnement de cette occupation. Les anciens soldats témoignent ; ils n’expriment pas leur opinion. Ils témoignent sur les actions qu’ils ont mises en œuvre ou auxquels ils ont participé. À travers ces témoignages, Avi Mograbi démontre le fonctionnement d’une occupation colonialiste et essaye de mettre en lumière la logique qui sous-tend une occupation : « Il y a une multitude de façons différentes de raconter l’histoire de l’occupation. On peut décrire des processus historiques, ou offrir une plate-forme qui permette aux victimes de l’occupation de témoigner, ou bien encore relater les actions des opposants à l’occupation en Israël et dans le monde. J’ai choisi de montrer ceux qui ont mis en œuvre l’occupation, ceux qui ont fait le sale boulot. Sans eux, cette énorme machine n’aurait pas pu exister. »

Avi Mograbi est un critique de longue date de la politique du gouvernement israélien. Il laisse, dans son film, les faits parler d’eux-mêmes, en évitant les démonstrations d’émotion, justement pour que les faits soient parlants. Ce dispositif permet d’éclairer ce que l’occupation de 54 années de la Cisjordanie et de la bande de Gaza a fait à la fois aux Palestiniens et aux Israéliens.

Tous les participants interrogés, dont l’ancien haut responsable Zvi Barel, le vice-gouverneur militaire d’Hébron, en Cisjordanie, de 1971 à 1976, sont membres de Breaking the Silence, une organisation d’anciens soldats de Tsahal engagés à dire la vérité sur l’occupation.

Le film n’est pas seulement une succession de prises de parole des anciens soldats et d’images d’archives. Il y a aussi la présence du cinéaste, plus engagé que jamais, qui, en se servant de cette forme de manuel, ou plutôt d’anti-manuel, plein d’ironie sur l’occupation des Territoires par un tiers (dans la discussion après la projection, Avi Mograbi se réfère souvent à Machiavel, comme à l’« une de ses bonnes connaissances »), nous fait connaître les faits depuis 1967. C’est la première fois, en voyant ce film, que j’arrive à voir clairement la réalité de ce conflit, qui était toujours resté pour moi assez difficile d’accès.

Avi Mograbi parle directement à la caméra en posant des questions : Quelles sont les implications de l’occupation ? Quelles mesures faut-il prendre pour que  l’occupation  existe ? Qu’est-ce que cela signifie pour les personnes sous l’occupation ? Il ne donne pas de réponses, mais nous permet de réfléchir. En parlant en français, il refuse de parler sa langue maternelle (il existe une version du film en anglais qui a été montrée au festival de Berlin), pendant que, un livre blanc à la main, il se propose d’en faire le livre de théorie de guerre ultime de l’occupation militaire, celle d’Israël sur les territoires de la bande de Gaza et de Cisjordanie. Il parle d’une situation qui l’horrifie et qui nous travaille tous. Le film ramène les faits à ce qu’ils sont réellement. La situation nous apparaît plus clairement que jamais, avec toutes ses ombres et ses contradictions, sans même faire parler les victimes ou les décisionnaires politiques israéliens.

Avi Mograbi évoque d’abord les 20 premières années, avec l’Accord de paix d’Oslo de 1987, conçu pour ouvrir la voie à l’autodétermination palestinienne. Dans son film, il présente le principe de base de l’occupation israélienne et essaye d’expliquer sa longue durée : les 54 années. De quoi s’agit-il ? De saisir des territoires et d’implanter des colons israéliens sur les terres palestiniennes. Le film dévoile les actions qui mettent en œuvre cette occupation, et les conséquences qu’elle produit sur les vies des personnes qui la vivent. 

Avi Mograbi est engagé contre la politique israélienne depuis ses premiers films, comme Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1996) ou Août avant explosion (2001) . Mais il est aussi le partisan du dialogue, comme on le voit dans Dans un Jardin je suis entré (2013), et de la paix, même s’il estime qu’elle est désormais impossible.

L’intervention après la projection de Leïla Shahid, ex-ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union européenne, a renforcé encore le sentiment que Les 54 Premières Années – Manuel abrégé d’occupation militaire est un film qui peut éclairer et faire réagir, d’où sa nécessité absolue. Ce n’est pas pour autant un film didactique mais un beau film de cinéma. On ne sait pas pour l’instant si le film sortira en France, ni à quelle date.

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