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Memoria en salles : attention, chef d’œuvre !

Memoria en salles : attention, chef d’œuvre !

Après avoir reçu le prix Un certain regard en 2002 pour Blissfully Yours et le prix du Jury pour Tropical Malady en 2004, Apichatpong Weerasethakul obtient la Palme d’or au Festival de Cannes 2010 pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures. Il reçoit de nouveau le prix du Jury pour Memoria au festival de Cannes 2021. Apichatpong Weerasethakul, emmène le cinéma pas à pas, et chacune de ses œuvres sur des rives que l’on ne lui connaissait pas. Une cinématographie jusqu’alors inconnue.

C’est ici que réside la puissance du film : nous faire découvrir une autre dimension du cinéma, faire de l’image sur écran un outil d’exploration du vivant jamais encore porté à ce degré par le septième art. On reste béat et béant d’admiration devant une telle mise en lumière. Il m’aura fallu d’abord me débarrasser du bruit et de la fureur de l’extérieur, puis passer à une écoute flottante pour entrer dans toute la dimension du film ; rater quelques scènes ou les écouter d’une seule oreille pour mieux m’ouvrir à cet immense travail, en saisir le fond et la forme, le visible et l’invisible, me laisser pénétrer par cette œuvre d’une splendeur démesurée et innovante.

Le film s’ouvre sur une longue contemplation. Une femme dort dans la pénombre d’une chambre aux rideaux tirés. La première détonation troue le silence. Tirée de son sommeil, l’ombre de Jessicaalias Tilda Swinton se se soulève lourdement. Dehors les alarmes des voitures sur un parking retentissent comme sous l’effet d’un tremblement de terre. C’est le début d’une longue quête intérieure qui se perd entre des mémoires multiples qui peinent à s’unifier. Dans quelle réalité sommes-nous ? Digne scène d’anthologie, dans un studio d’enregistrement où Jessica tente de décrire et de recomposer avec Hernan joué par Juan Pablo Urrego la déflagration entendue : « Une boule de pierre qui tombe dans un puits de métal entouré par l’océan. » L’ingénieur n’existe pas apprend-elle plus tard dans les couloirs de son studio. Ah ! Qui est Hernan, et de quelle histoire parlons-nous ?

Jessica, spécialiste en orchidées, arrive d’Écosse pour voir sa sœur malade qu’elle veille dans son sommeil à l’hôpital à Bogota. Qui est cette sœur dont elle semble si proche tout en ayant oublié des pans entiers de leur histoire commune ? Que cherche Jessica en marchant dans les rues de la ville comme on nage ? Lors d’un déjeuner à Medellin avec sa sœur et son beau-frère, les mémoires se croisent et se décroisent avec des trous béants qui plongent les acteurs dans une réalité précaire. Chacun semble enfermé dans son histoire alors que les déflagrations se multiplient dans la tête de Jessica. Est-ce la folie qui rôde ? Les faits sont-ils relatifs? dépendent-ils leurs observateurs ? Sommes-nous transportés au pays merveilleux d’Alice, ou le sourire d’un chat peut demeurer, alors que le chat n’est plus là ? Respirez. Cette première partie est un assemblage d’errances et de trous de mémoire. Dans les couloirs de l’hôpital elle rencontre Agnès (Jeanne Balibar), archéologue, qui l’invite dans un lieu qu’elle imagine être une morgu ?. Agnès lui décrit en détail le crâne d’une jeune fille sacrifiée trouvé dans les fouilles d’un tunnel en construction dans la région de Pijao : c’est une mémoire collective vieille de six mille ans qui défile lentement et s’installe sur toute la durée du film. On s’enfonce dans un puits sans lumière traversé par le bruit mécanique des outils de chantier, un tunnel bétonné sous terre qui dissimule des ossements que l’on mesure minutieusement pour en soustraire les mystères. Le passé enfoui revient-t-il à la lumière en éclairant (en brouillant) nos mémoires du présent. Où sont les limites du temps ? Sommes-nous vivants dans un ou plusieurs présents ? Les questions et les histoires s’enchaînent au rythme étrange des déflagrations qui résonnent.

La seconde partie du film fait place à un dépouillement radical dans la forêt de Pijao. Apichatpong Weerasethakul renoue avec sa nature première, la jungle. Jessica cherche la racine, celle des déflagrations, de sa mémoire éclatée, de ses présences multiples. Nous devenons avec elle les explorateurs d’un espace-temps qui bouleverse nos repères. Puis de longs plans fixes bruissent de milliards de détails. Le récit prend les allures d’un opéra qui fait crisser les éléments, l’eau, les pierres, la terre, le grésillement d’une radio souterraine. Nous sommes conviés à renouer avec notre corps sensible comme le fait à travers Jessica Tilda Swinton, l’actrice qui possède cette capacité unique de relier avec humilité et sincérité le visible à l’invisible. C’est une initiation qui s’intensifie à chaque plan et que nous traversons avec elle. Mourir pour renaître. Elle nous tient par la main jusqu’au plan final éblouissant comme une naissance.

Ce film est éminemment politique et nous fait toucher du doigt les grands enjeux, aujourd’hui sans réponse, que le monde global avec insistance nous pose. Comment faire éclater notre perception ? comment voir le monde en plusieurs dimensions ? comment naviguer entre plusieurs strates de mémoire pour renforcer notre présence au monde ? Un exercice qu’Apichatpong Weerasethakul réalise avec un talent et une profondeur bouleversants en surpassant haut la main ce que tente de faire laborieusement Mark Zukerberg à coup de calculs mathématiques et d’algorithmes. La metaverse, cet espace virtuel dont il nous parle tant, n’est-il pas conçu pour atteindre les mêmes objectifs que ceux du cinéaste, vivre dans de multiples dimensions ? Nous voici avec deux versions du monde contemporain : prison faustienne de Zuckerberg ou émancipation tout aussi moderne que primitive de Weerasethakul ?

Apichatpong Weerasethakul  est l’un de ces rares artistes qui domine la scène mondiale et porte en lui toutes les clés du « monde d’après », celles que nous nous refusons de voir mais qui latentes, comme des évidences, existent dans Memoria. Le film a cette capacité de dire tout avec rien et de nous laisser avec cette question intime : c’est quoi ce tout, c’est qui ce rien ? Le plan fixe et final n’est-il pas une nouvelle étape dans l’histoire du cinéma ? Dans notre histoire aussi peut-être ?

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