pixel
Now Reading
Chronique d’Urnes – Dealers de chiffres

Chronique d’Urnes – Dealers de chiffres

C’est décidé, à Hiya ! on va se diversifier. Et, pour commencer, on va fonder un institut de sondage. Dealers de chiffres, c’est cool, ça demande zéro compétence et on peut se gourer autant de fois qu’on veut. C’est sans conséquence… pour nous. Il suffit d’être réinvité par les junkies du chiffre sur les plateaux de Télé-Radio pour y expliquer doctement que ce sont les sondés qui se sont trompés.

Un serpent qui se mord la queue

Nous avons baptisé notre institut « Ouroboros », symbole du serpent qui se mord la queue. Nous avons bien écouté les autres professionnels du secteur et, clairement, c’est le symbole qui convient. Par exemple, notre futur collègue, Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l’Ifop. Il raconte que, au printemps dernier, ils étaient les premiers à intégrer Zemmour dans les intentions de vote. « Nous avions observé un score de 5,5%, c’était assez modeste » dit-il. Et ensuite de s’étonner benoîtement : «on aurait pas imaginer les niveaux de 17, 18% » à l’automne.

Ouroboros – CC Wikipédia

Alors, c’est décidé, on va faire la même chose. À Hiya ! on discute encore pour savoir quel taré du paf nous allons désigner pour « intégrer » à notre sondage. Si vous avez des suggestions, n’hésitez pas à nous écrire. Il nous faut une personne déjà bien installée dans le paysage médiatique, plutôt débile et vilaine. Après on lui colle les 5%, on commente, puis 7% appelant d’autres commentaires, appelant d’autres sondages, etc. Pour nous, c’est tout bénèf.

L’impunité est notre mot d’ordre

Que les chiffres d’Ouroboros ne correspondent à aucune réalité électorale, on s’en fout. Mais alors carrément. Nous on est des pros. Aux dernières élections (Régionale), tous nos collègues se sont plantés dans les grandes largeurs. So what ?. Nib, nada. Immédiatement invités pour commenter les prochaines élections, tout simplement. Et surtout, surtout, ne jamais rappeler les vrais chiffres électoraux. Vous imaginez si tous les jours il fallait rappeler que, au niveau national, LREM c’est 2,22% aux Municipales (2020) et 7,1% aux Régionales (2021). Ce serait la loose totale, vaut mieux dire que Macron est « un bon président à 44% » et qu’il a un socle électoral autours de 25%. Deux énoncés invérifiables.

Et s’il vient l’idée à un journaliste de nous demander des comptes, c’est simple : c’est la faute à « la volatilité de l’électorat ». Autrement dit, les sondages étaient exacts pour prévoir des intentions stables. Dans la crise actuelle, l’exercice est devenu hasardeux. Quand tout un chacun savait à peu près à quoi s’en tenir, les sondages parvenaient à confirmer les évidences…

Enfin, pas vraiment. Il y a vingt ans, le partage entre gauche, droite et extrême-droite était assez marqué dans les esprits. Et deux grands partis structuraient la vie électorale : le PS et le RPR. Les sondages prévoyaient donc un duel annoncé mille fois, fatigant à force d’être prévu, entre Chirac et Jospin en 2002. Manque de bol, ce fut Chirac-Le Pen. Les électeurs se trompaient déjà à l’époque, rien que pour embêter les sondeurs. Lesquels n’avaient strictement aucune responsabilité dans cette percée historique de l’extrême-droite. Ils ont juste installé l’idée selon laquelle tout était joué d’avance. Jospin serait président. Un tel gadin méritait promotion.

Des junkies à la came coupée

Malgré leurs multiples fiascos, les sondeurs parviennent toujours à se sauver sur des interstices rhétoriques. Ils ont systématiquement une explication à leurs erreurs magistrales. Quand ce n’est pas la « volatilité électorale », c’est que le « sondage ne donne qu’une image à un instant T, pas une projection à futur » (quand bien même ce futur est de six jours avec une erreur de plus de 10% !). C’est pratique puisque invérifiable. La faiblesse rhétorique de leurs arguments indique le niveau de dépendance des commentateurs. Ceux-ci sont prêts à accepter n’importe quoi, pourvu qu’ils aient un chiffre à commenter. Ce sont des junkies qui acceptent que la came soit coupée par peur de devoir se sevrer.

À Ouroboros, on se réjouit déjà d’avoir un tel cheptel de drogués invétérés. Nous nous tenons prêts à leur refourguer pléthore de chiffres hallucinants. On imagine déjà leurs yeux pétillants d’envie, leurs bouches frétillantes à l’idée de commenter de telles âneries. Fin prêts pour une nouvelle dose de propagande.

View Comments (0)

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Scroll To Top