pixel
Now Reading
Le fantôme de Diam’s hante les rappeuses françaises

Le fantôme de Diam’s hante les rappeuses françaises

Bien qu’artiste emblématique du Rap Fr, aujourd’hui le fantôme de Diam’s hante les rappeuses françaises. Il n’y a aucun doute sur son talent. Elle a même su conquérir un public en dehors des fans de rap et a connu un succès populaire. Cependant, quasiment 10 ans après l’arrêt de sa carrière, Diam’s est toujours présente. Tel un fantôme qui hante les rappeuses françaises, son ombre rôde. Mais pourquoi !?

Talentueuse, Diam’s ou plutôt l’image résiduelle de Diam’s hante les rappeuses qui émergent. Constamment ramenées à elle, il est compréhensible que ça les lasse… À contrario les rappeurs ne subissent pas d’injonctions de ce type. Ils ne sont jamais ramenés à Booba, Lino, Rohff, Akhenaton ou encore Zoxea et Dany Dan qui sont pourtant des figures emblématiques du rap game. Pourquoi !? Y’aurait-il un prototype de rappeuse et une multiplicité de profile de rappeurs ? La rappeuse, elle, se doit de marcher dans les pas de Diam’s, lui ressembler, l’imiter, la singer. Pendant que le rappeur, lui, se voit autoriser à être l’artiste qu’il souhaite avec une close supplémentaire: le droit à la médiocrité ! Droit qu’on ne reconnaît évidemment pas aux femmes mais ça c’est à chaque endroit de notre société. La preuve Diam’s était très forte il faut donc que les rappeuses soient aussi fortes qu’elle voir plus encore.

Les reines un documentaire gênant…

Dès le début de ce documentaire réalisé par Guillaume Genton pour Canal+ (chaîne qui appartient à l’empire médiatique de Bolloré donc pas des amis du rap), le ton est donné. La Boulette de Diam’s comme générique alors que le documentaire tourne autour de 5 artistes qui font un morceau ensemble. Pourquoi ne pas avoir choisi ce dernier pour illustration ou un morceau d’une des rappeuses qui apparaît au casting ? Le documentaire se poursuit, autour « d’une nocturne » sur Skyrock. A 15’44 un auditeur demande « est-ce qu’il faut forcément être belle et sexy pour réussir dans le rap ? ». Grand moment de gênance… Question désastreuse qu’on ne poserait jamais à des hommes. Une femme doit donc non seulement être meilleure que les hommes sur ce point, mais en plus, elles doivent rester belle et sexy (pour le regard de l’homme donc). Le physique n’est jamais un critère attendu pour un homme. Nul besoin de lever de la fonte à la salle pour être rappeur, n’en déplaise à certains. Très vite, le nom de Diam’s revient sur la table comme LA rappeuse super star en France. Le Juiice aka La Trap Mama questionne même avec ses mots, si le privilège blanc ne s’immiscerait pas jusque dans l’industrie du rap. Elle a osé s’attaquer à la sacro-sainte Diam’s mon dieu mais qu’a-t-elle fait !? Quelle est cette insolente qui ose remettre en cause sa figure tutélaire ? Diam’s ne serait donc pas le but final des rappeuses ? Il y aurait une vie en dehors de Diam’s ? Forcément Le Juiice est jalouse, il ne peut en être autrement (#IRONIE #SECONDDEGRÈS) !

L’image de Diam’s un caillou dans les chaussures des rappeuses…

Si on remonte quelques années en arrière Diam’s ne faisait pas tant l’unanimité que ça. En tout cas au sein d’un certain public rap il y avait débat. Certains étaient plus Bams ou Ste Strauss ou encore Princess Aniès. Cette image hégémonique vient plus tard. C’est une construction de l’industrie musicale qui a permis d’instrumentaliser l’image de Diam’s. Ce qui à sans doute jouer dans ce mal-être qui l’a poussé à arrêter sa carrière. Notons d’ailleurs le changement de paradigme populaire que subit l’artiste quand sa conversion à l’Islam se fait plus visible. La différence de traitement médiatique avant/après de l’époque est assez flagrante d’ailleurs. Donc aujourd’hui les autres rappeuses citées ci-dessus n’existerait plus. Du moins elles existeraient dans des cercles d’expert appartenant plutôt à cette 1ère génération d’auditeurs rap. Mais elles sont rarement citées par une grande frange du public Rap qui est plus récente.

Une comparaison hypocrite

Une certaine hypocrisie émane de cette comparaison incessante. Diam’s s’est vu à son époque discréditée par une partie du public rap voire même par certains de ses protagonistes. Booba rappe notamment sur le morceau Duc « Les négros sont déclassés par Pokora, Diam’s et Sinik. La honte négro ! Tu T’rends compte négro ? ». Son rap étant même parfois qualifié de rap de meuf donc par essence nul ! Alors était-ce une manière de qualifier en sous texte, son public plutôt féminin et populaire qui par définition n’écoutait pas de rap ? Une partie des amateurs du genre à cette époque ne voyait pas la commercialisation et le côté mainstream de l’artiste d’un bon œil. Mais maintenant, elle serait inattaquable, incritiquable. Alors qu’elle pouvait faire débat au début de sa carrière, son succès lui a conféré cette position, un totem d’immunité. Les vainqueurs écrivent l’histoire et les vaincus la racontent. Ainsi c’est l’industrie qui a écrit l’histoire de Diam’s. C’est finalement cette grosse machine qui a le plus profiter son succès. Donc l’industrie se sert allégrement de cette image de Diam’s qu’elle a fabriqué. Cette comparaison est aussi une sorte d’épouvantail qui masque aussi d’autres rappeuses qui ont évolué dans ce game. Cette comparaison permet de discréditer et de dénigrer allègrement les rappeuses arrivants derrière. Faisant de Diam’s la rappeuse unique. Produit marketé par l’industrie avec derrière une validation telle que celle de Skyrock entre autre (qui n’était pas en odeur de sainteté au sein d’une partie du rap game de l’époque) pour en faire un produit populaire. Mais à aucun moment cette comparaison ne fait avancer la culture, elle ne la rend aucunement plus intéressante. C’est un moyen de discréditer des femmes en se servant de l’image d’une autre, procédé assez classique de cette culture patriarcale. Comme l’utilisation de l’imagerie de la vierge et de la putain. Comparaison entre une femme vue comme parfaite par le prisme patriarcal qui vient dénigrer l’autre, vue comme ayant tous les vices. Ainsi on ne laisse les femmes qu’exister dans 2 représentations. Donc il y a Diam’s et les autres…

Aujourd’hui il n’est plus décemment possible de faire de Diam’s le mètre étalon des rappeuses. Il n’y a pas un style de rap et donc pas un style rappeuse. On le constate d’ailleurs aujourd’hui, le rap n’a peut-être jamais été aussi varié entre le boom-bap, la trap, la drill, la plug…etc. Donc les protagonistes quelque soit leur genre sont aussi variés. La scène actuelle se retrouve avec des rappeuses comme Le Juiice, Vicky R, Davinhor, Chilla, Zinée, Shay, Doria, Timéa, Eesah Yasuke, Angie, Soumeya et bien d’autres. Sans oublier Casey et Keny Arkana qui sont toujours en activité. Il est grand temps de laisser les femmes exister comme elles le désirent et non plus comme les hommes les veulent, et cela vaut aussi pour les rappeuses. Cela ne remet bien sûr pas en question le talent de Diam’s. Elle fait partie de l’histoire du rap, elle n’est pas l’Histoire d’un Rap féminin qui en fait n’existe pas (d’ailleurs le Rap féminin n’existe pas au même titre que le Rap masculin, seul le Rap existe).

Remerciements à Emmanuelle Karinos, Doctorante en sociologie, rédactrice pour l’Abcdr du son pour ses éclairages qui ont permis la rédaction de cet article.

Scroll To Top