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Contre la bollorisation du monde (III). La pédagogie de la cruauté

Contre la bollorisation du monde (III). La pédagogie de la cruauté

Si l’on souhaite –et c’est un impératif- mettre fin à la bollorisation du monde, alors s’attaquer au seul Bolloré ou son groupe n’y suffira pas. Ce sont les logiques qui sous-tendent son « succès » qui doivent être mises à nue et combattues. Ici, Rita Segato et Roland Barthes nous aident à comprendre ce que sont les shows de Bolloré TV (ou ses cousines). En refuser les logiques c’est déjà refuser de participer à la brutalisation du monde.

Troisième volet d’une esquisse de stratégie contre la bollorisation du monde.

L’anthropologue argentine Rita Segato a développé un concept qui permet de saisir bien des phénomènes de notre temps : la pédagogie de la cruauté. Son champ d’enquête initial était des hommes violents (surtout des fémicides) qu’elle a interrogés dans des prisons mexicaines. Elle a ainsi cherché à comprendre l’extrême violence de leurs rapports aux femmes. Segato invite cependant à ne pas « ghettoïser » les questions de genre mais, bien au contraire, à les saisir en lien avec d’autres logiques. Autrement dit, son enquête sur les hommes violents permet de comprendre des logiques plus générales, ou plus banales. En particulier, des discours publics qui forgent la cruauté.

Détruire les solidarités

La pédagogie de la cruauté est ainsi très adaptée pour décrire un grand nombre de shows télévisés qui, plus qu’abrutir, apprennent aux spectateurs à jouir du lynchage. Dans les années 2000, TF1 diffusait en prime time un jeu appelé « Le Maillon faible ». La perversité du jeu reposait sur un dispositif qui faisait des joueurs à la fois des concurrents et des alliés d’une même équipe devant avancer ensemble. Les « moments forts » du jeu ne résidaient pas dans les épreuves (répondre à des questions débiles) mais dans les éliminations successives des joueurs par leurs propres partenaires.

Éliminer la moindre solidarité, ça s’apprend. Comme nombre d’autres animaux, les être humains ressentent de l’empathie et sont poussés à venir en aide. C’est ça qu’il convient de détruire. C’est à ça qu’un tel jeu nous convie. Penser uniquement à soi. Et considérer tous les autres comme de simples instruments pour atteindre des objectifs personnels. Utilisables et jetables.

Un management par la terreur

La fascination qu’a pu exercer Donald Trump sur son public repose sur exactement les mêmes éléments de cruauté. D’ailleurs, avant de devenir président des USA, Trump animait une émission de télé. Son leimotiv ? « you’re fired ! ». Vous êtes viré. Le management capitaliste tient tout entier dans ces trois mots terrorisants. Et les shows télévisés de ce genre visent à rendre non seulement acceptable cette terreur mais aussi grisante. Les spectateurs doivent ressentir une émotion forte au spectacle de la dégradation d’une personne.

Que les mêmes spectateurs soient par ailleurs des travailleurs qui risquent, à tout moment, un même traitement rend la chose plus grisante encore. Susciter l’envie d’être du bon côté du manche. Dans ces conditions, le fameux « Je ne suis pas une victime », c’est soit accepter le jugement autoritaire du patron sans rechigner (protester serait de la « victimisation »), soit participer à l’écrasement de l’autre. Dans les deux cas, c’est tout bénèf pour le patron. C’est sa forme de régir le monde. Que ses employés s’en imprègnent, voilà à quoi se dédient ces programmes de « divertissement ». Pédagogie de la cruauté en prime time.

Bolloré propage la brutalité qu’il exerce

Le management par la terreur doit être l’ordre du monde. Bolloré TV montre ce spectacle en permanence. La cruauté est notre monde, nous dit-elle. C’est ainsi. Voilà tout. Et, surtout, Bolloré TV applique scrupuleusement cette cruauté en interne. Quand monsieur Bolloré arrive dans un média nouvellement acquis, il soumet ses employés à un processus de sélection. Seuls les plus soumis y survivront. Suite à ce traitement de choc, qu’il reste ou non quelques journalistes (et non pas que des communicants) importe peu. Tous seront des tapis sur lesquels le patron s’essuiera les pieds.

Ce n’est pas un hasard si le produit-phare -ou l’employé-modèle- de Bolloré soit Eric Zemmour. Celui-ci s’est fait connaître du public par la méchanceté de ses commentaires. Son succès ne provient certainement pas d’une pensée originale mais de phrases percutantes. La scène typique de son show consiste à dézinguer un ou une auteur en affirmant que son livre est un ramassis d’âneries. Les arguments ne sont pas essentiels. C’est la brutalité de la charge qui fait frétiller le spectateur, estomaqué par le degré de méchanceté. Le plaisir malsain de voir une personne humiliée dans son travail –son livre-. Peu importe la qualité réelle du bouquin et la pertinence du commentaire assassin. Il faut juste que les mots soient calibrés pour faire mal.  

Que Bolloré soit séduit par Zemmour s’explique certainement par de nombreux intérêts convergents. Mais aussi parce que le show télévisé de Zemmour reflète parfaitement ce que fait Bolloré dans ses entreprises. Du management par la terreur. La même brutalité est utilisée par l’un dans ses spectacles et par l’autre dans son management. Ainsi, ce que donne à voir Bolloré TV est très exactement ce qui se passe à l’intérieur du groupe Bolloré. Il n’y a, dans ce sens –et dans ce sens uniquement-, pas de mensonge. La pédagogie de la cruauté à laquelle s’adonne sa télé s’applique dans le management interne de l’entreprise.

« Débats » télévisés, scènes de catch

Mythologies (1957) de Roland Barthes commence par une entrée dédiée au catch. C’est probablement le terme de Barthes le plus mémorable mais aussi le plus prémonitoire. Le catch qui « propose des gestes excessifs, exploités jusqu’au paroxysme de leur signification » semble décrire le plus précisément le spectacle des débats publics actuels.

Dans une métaphore filée, on pourrait aisément imaginer le gringalet Zemmour affublé d’un justaucorps léopard. Il serait agrippé à un grand corps (noir évidemment) de catcheur, tâchant de lui arracher les cheveux et lui mordre les oreilles. Cependant, la métaphore du ring de catch ne correspond pas à ce seul vilain personnage mais bien à l’ensemble des « débats » télévisés.

En ce sens, une autre star de Bolloré TV est probablement plus significative. Hanouna, dans le rôle de l’arbitre bouffon des matchs de catch. Celui qui fait toujours mine de ne pas voir les scènes les plus malveillantes, tournant le dos à dessin au moment même où le vilain commet des infractions. Ceci afin que le public s’exaspère de sa cécité, redoublant le plaisir visqueux du show.

Ici, il faut bien voir la volonté du gouvernement de placer cet « arbitre » au centre de la scène. Il faudrait dénombrer les fois où des ministres ont légitimé cet entrepreneur des bassesses humaines. Au point qu’il est aujourd’hui tout à fait concevable que Hanouna anime des « débats » présidentiels. C’est le souhait de Marlène Schiappa. On se demande juste lesquels des candidats accepteront, sourire aux lèvres, de s’introduire des nouilles dans le slip. Et si un tel acte d’humiliation publique rapportera des votes à qui s’y soumet.

L’humiliation comme show pédagogique

Ne pas confondre catch bollorisé et débats politiques

Barthes parlait de catch (et non pas d’autre chose comme nous le faisons) et il expliquait : « Le public se moque complètement de savoir si le combat est truqué ou non, et il a raison ; il se confie à la première vertu du spectacle ; qui est d’abolir tout mobile et toute conséquence : ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’il croit, c’est ce qu’il voit. »

Le problème avec les shows télévisés, télé-réalité et foires d’empoigne (appelés, par un abus langagier, « débats »), c’est qu’ils ont des mobiles et des conséquences. Les mobiles se sont les intérêts personnels de leurs promoteurs (Bolloré, donc). Et les conséquences sont profondément néfastes. Un état de confusion de millions de personnes. Ne distinguant plus le divertissement de l’information, l’information de la manipulation, la manipulation du gros mensonge. Des cerveaux disponibles pour les récits les plus invraisemblables. Des corps prêts à investir le Capitole ou réaliser des lynchages. Car, ne nous y trompons pas, les bollorisés sont des putschistes et des assassins en puissance.

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