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De Pairs en Fille(s), chapitre 2: l’amour fraternel

De Pairs en Fille(s), chapitre 2: l’amour fraternel

Comme je l’ai été avant toi, tu es l’ainée de ta fratrie. J’apprends énormément en te regardant accompagner tes petits frères et sœur et ta bienveillance à leur égard me fait grandir. Incontestablement. Comme tu le sais, mon petit frère, ton oncle a quitté la France pour de lointaines contrées. Il me manque, beaucoup, mais la distance n’est rien comparée à l’amour d’un frère. J’aimerais partager avec toi, si tu le veux bien, une petite histoire. En espérant qu’elle t’inspire et te guide, dans ton rôle de grande sœur.

Grenoble. Novembre. Nuit noire, déjà. La pluie est dense et glaciale. L’hiver est précoce et sera long. Mon petit frère, C. et moi marchons, côte à côte, nous ne nous parlons pas. Notre relation est fusionnelle, immuable. Notre admiration l’un pour l’autre n’a d’égal ce soir que notre silence. Nous nous abandonnons à notre impuissance face à la situation. Les situations que nous vivons ne nous appartiennent pas. Nos âmes certainement se rejoignent là où les mots n’ont plus pouvoir de conviction. Nous le savons, tacitement.

Il a fait son choix. Celui-ci lui appartient. L’acceptation s’imposait alors comme une évidence. Il s’en va demain. Un billet. Sans retour. Grand bien lui en fasse. Le désir d’évasion, la soif de l’aventure, la quête de l’inconnu.

Il ne nous reste que dix minutes ensemble. Notre maman l’attend, au bout de l’avenue, dans sa voiture, le coffre chargé d’un sac de randonnée qui contient alors l’espoir d’une autre vie. Une tente à planter, quelque part. Dans un canyon, dans la pampa, dans la forêt, vierge. Pouvoir affronter ses peurs. Pouvoir réconforter ses proches, la déchirure n’est que fictive, nous nous en détachons, librement.

Nos liens sont puissants, nos esprits surpassent la chair. Ces dix minutes seront notre fondation. Tu y penseras quand tu seras dans l’avion, dans une poignée d’heures. J’y penserai quand tu seras dans l’avion, dans une poignée d’heures. Alors j’imagine que nous pleurerons, simultanément. Les larmes ont ce pouvoir magique de panser une plaie. De la rendre plus acceptable, de rendre la distance plus tolérable.

Alors quand tu rejoindras mes pensées, je pourrai t’imaginer mon frère. Sentir la Terre, apprendre une langue, rencontrer des gens, des hommes, un ami, une femme. Peut-être un jour pourras-tu revenir au pays pour me la présenter. Peut-être un jour j’en ferai de même, vers toi. Je me sentirai fort en pensant à toi, tu continueras de là où tu es, à guider ma musique et mes écrits.

Nous n’avons jamais dissocié nos souvenirs, nous savons que notre pulsion fraternelle ne tarira pas. Un jour je viendrai te voir, là où tu auras décidé de poser ton sac et que la toile de ta tente sera devenue pierre. Peut-être pourras-tu m’attendre à l’aéroport, dans une chaleur tropicale et moite qui me happera à la sortie de l’avion. Et alors nous rirons, nous nous serrerons dans nos bras et courrons le long d’une autoroute, car nos pesos, on les cramera en téquila, pas en taxi. Mon frère.

Alors sans se concerter, sans que nos voix puissent transcender la fracture physique qui aura lieu au bout de l’avenue. Alors notre pulsion commune de liberté ne répond que d’un seul homme et nous entamons une course effrénée à travers la pluie. Alors nous courons, nos semelles n’effleurent qu’à peine la chaussée glissante et nous rions. Nous volons mon frère, le monde nous appartient, nous pouvons maintenant goûter à l’éternité, nous sommes des albatros. Le monde est petit, en bas. Nous courons. Nous survolons nos souvenirs, nous les laissons communier. Nous buvons le calice de nos souvenirs jusqu’à la lie, à n’en plus pouvoir. Nous remplirons ce calice durant cette parenthèse que nous ouvrons l’un à l’autre pour le boire à nouveau lorsque nous la refermerons.

Et nous courons, mon frère. Nos jambes ne nous appartiennent plus. Nos corps ne nous appartiennent plus. Nous sommes la pluie, le goudron, la nuit, le trottoir, l’avenue, les arbres, les immeubles. Nous n’existons plus maintenant nous sommes libres. Nous sommes évanescence, nous sommes la puissance de la vie.

500 mètres. 300 mètres. 100 mètres. 50, 30, 10. Nous nous rendons l’un à l’autre nos libertés. Nous ne souffrons pas. Nous ne souffrons pas car nous savons.

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