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#1 “Vas-y analyse mes rimes!” Les figures sonores propres au rap

#1 “Vas-y analyse mes rimes!” Les figures sonores propres au rap

Dans cette chronique : Devant la feuille c’est moi le roi, les textes de rap sont passés au crible afin d’en proposer une analyse linguistique et stylistique. Après la profession de foi, place au premier épisode ici consacré aux rimes. Quelles sont leur particularités dans l’écriture rapologique? Quels types de rimes sont utilisées? Par qui ? Pourquoi? Voilà l’objet de Devant la feuille, c’est moi le roi.

La particularité du texte de rap procède de son appartenance au champ de la musique : on fait face à une écriture qui n’a pas vocation à être lue mais à être écoutée. Dès lors, le travail sur les sonorités, qui n’est pas nécessairement en jeu dans d’autres types d’écritures, est au cœur de son esthétique. Petit aperçu des figures sonores et des rimes qui confèrent à l’écriture du rap sa propre musicalité.

Rimes faciles

A commencer par la rime. On nous l’a rabâché à l’école, les rimes sont des sonorités identiques qu’on trouve à la fin des vers et qu’on fait se répondre selon différents schémas (rimes riches, pauvres, embrassés, suivies, bla bla bla.) Ça, c’est un peu le niveau 1. 

Or les rappeurs, comme certains poètes avant eux, ont vite abandonné le schéma classique pour faire passer la rime à un autre niveau, en en explorant d’autres facettes et possibilités. Lui refusant sa place traditionnelle en fin de vers par exemple, pour la faire sonner plus tôt, et plus souvent.

Usage sacré et consacré du rap : la rime multisyllabique. On parle de phases dans lesquelles les sonorités se font échos, non plus deux par deux à la fin, mais de manière successives à plusieurs endroits de la mesure.

Exemples

“Au jardin, sous un toit lisse

Une moue effleure et plisse

Charles Cros, Le coffret de santal

Rime.

« Des heures où il s’avère que nos armures fléchissent

Mais les revers les plus sévères, comme les murs se franchissent » 

Fayçal, Heures éternelles

Rime multisyllabique. 

Et d’un côté, pourquoi se contenter d’une rime quand on peut en placer cinq ? Vous l’avez compris, la rime c’est un peu trop facile. Alors les rappeurs la tordent, la déplacent, l’inversent, ils jouent avec. En changeant sa structure binaire… 

« Dans l’escalier, j’laisse des galettes,

Quelques cachettes, quelques barrettes »

PNL, Chang

…en inversant sa place :  

« Devant le public on transpire, j’laisse tout transparaître

je veux transmettre à ceux qui transportent des transpalettes »

…en rimant dans la rime : 

« J’raconte les épreuves accomplies
Les veurs incompris
Les misères, les hivers, les p’tits frères en son-pri
Les Bunkers les palaces, Les coups de cœurs les palabres
Les ruelles les plus belles les lumières de Paname »

Youssoupha, Histoires vraies

Rimes paros

…en les faisant varier un peu… 

« Moi, y a beaucoup d’choses qui m’font pas rire
Mais, calme-toi, ça veut
pas dire que j’vais ouvrir le feu dans Paris
On m’insultait par les
caricatures, j’m’appelle Abdel Karim

LEFA, Seul

Ou même beaucoup : parfois, les rappeurs vont privilégier l’étalement de l’effet de rime à sa précision. C’est-à -dire qu’ils vont associer un groupe de mots aux sonorités très proches plutôt que d’associer quelques syllabes qui sonnent exactement pareil.

Plutôt que de se répondre les mots “Paris” et “pluie” par exemple, ils vont faire résonner les mots “Paris” et “pas rire”. Pas grave si ça finit pas pareil, ça se ressemble plus longtemps. T’as capté? Ça s’appelle une paronomase et c’est une spéciale de rappeur.

Exemples

Que Nekfeu file à la perfection dans ce freestyle :

«  Je suis passé par là, s’il faut y aller, j’y retournerai
Un flic tue un noir j’vois les gyros tourner

Quand ça pète, remballe ta morale, suffit d’une balle t’es mort
On assiste à trop de crimes racistes d’ici à Baltimore

Je suis passé par là, s’il faut y aller, j’y retournerai
Un flic tue un noir j’vois les gyros tourner

Le seum que j’ai pourrait remplir des containers
T’es comme moi si t’es prêt à tout dès qu’on t’énerve

J’ai toujours été un petit révolté
Peut-être que si ces mecs te ressemblaient un peu t’irais voter

Nekfeu, Un homme et un microphone 2

Assonances, allitérations

Là aussi, retour à l’école, avec ces 2 grandes figures de son. Certains se souviendront de la leçon, multipliez les voyelles, obtenez l’assonance ; concentrez les consonnes, c’est l’allitération. Ça, les rappeurs le font très bien.

Et si on ajoute à une figure écrite de l’accumulation l’accent du rythme et la puissance de la diction, on démultiplie l’accentuation et son effet. En d’autres mots, on peut lire l’allitération, mais parce que c’est une figure sonore, c’est encore plus fort de l’entendre sonner ! 

Exemples

Boum. Ici, l’allitération (« Pourtant t‘as tout donné pour elle, teubé t‘as pas d‘quoi t‘étonner / Qui dit tempête dit tonnerre, et toi ta tête est bétonnée…”) et les assonances qui s’y confondent sont appuyées par la diction martelée et par la cadence de l’instru. La figure d’écriture, jetée dans le terrain du son, est comme multipliée. 

A ce stade, l’effet sonore vient amplifier le propos, le sens est encore là. A l’inverse, on se retrouve avec des rappeurs qui vont absolutiser cette recherche sonore quitte à mettre en échec la cohérence de leur propos.

L’équivalent street de ceux qu’on appelle les “formalistes”, défendant la forme pour la forme, “l’art pour l’art”, ici, la rime pour la rime. Marcel Duchamp c’est Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux, Eugène Ionesco c’est Bizarre, beaux-arts, baisers ! de Ionesco, et Kacem Wapalek c’est : 

ou encore ça : 

« Quand un énième anonyme mime Eminem mais n’aime que les mots déments les moins lumineux, je l’élimine en le nommant l’ennemi de l’âme des mots, le monde a mis là mes démons dans mon art : un peu trop de monde et mon âme a dû me redemander en mendiant d’y remédier. »

Ici, le réseau d’allitération et d’assonances est si concentré qu’il aboutit à un effet de brouillage sonore duquel on ne parvient plus à distinguer les mots. Le langage, vidé de sens, ne subsiste qu’en tant que matière sonore. Les mots, des notes ; la voix, un instrument. Jusqu’ici, rien de surprenant : le rap, la poésie, de la musique avant toute chose.

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