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Bienvenue dans le royaume de Zion – Partie 2

Bienvenue dans le royaume de Zion – Partie 2

Les questions que nous posent le conte philosophiqueMatrix, n’ont jamais été si proche de notre actualité. Au-delà de la fiction cinématographique et de ses mises en scènes hollywoodiennes, cette allégorie semble nous proposer une lecture du monde en train de se construire, une projection de ce que pourrait-être notre quotidien dans un avenir plus proche que nous le pensons. Destruction de l’environnement, cyber surveillance, précarisation, dépendance, tous les ingrédients qui fondent le scénario de Matrix se dessinent, là précisément sous nos yeux avec ces questions centrales : Sommes-nous en train de céder à une forme d’esclavage ? Zion est-il une illusion dans une illusion ou un véritable espace de résistance ?

Lire la partie I

Notre soumission aux « machines » est entière

On laisse sans broncher un homme dont le niveau de maturité est celui d’un adolescent, façonner notre rapport au monde. Mark Zuckerberg a dévoilé les contours de son nouveau projet qui devient le cœur même de l’entreprise : La metaverse. Un projet que l’on sait aujourd’hui sur les rails après l’embauche en Europe de 10.000 ingénieurs surdiplomés pour mettre en œuvre ce monde virtuel et les milliards investis par Facebook grâce à nos clicks. De toute évidence l’immersion totale dans un monde virtuel à l’image du réel (ou pas), même si nous n’en connaissons pas encore les contours, sera possible dans dix à vingt ans. Si Apple ou Amazon sont beaucoup moins disert, on sait qu’ils rivaliseront d’imagination et de milliards pour prendre leur part de gâteau des immenses richesses de ces nouveaux marchés.

Elson Musk est un type à part. Si ses objectifs sont les mêmes, son trip c’est le déménagement. Plus de vie sur terre ? pas de problème on part sur une autre planète. Les plus riches bien-sûr. Sa vitesse de progression dans la construction de vaisseaux spatiaux, laisse penser qu’il sera fin prêt dans vingt à trante ans pour créer des communautés hors-terre qu’on imagine mal démocratiques.

On peut aussi s’interroger sur l’automatisation du système. Quelques soient les modalités d’apprentissage des algorithmes (qu’ils soient « supervisés », « non supervisés » ou « par renforcement »), les machines n’acquièrent pas pour autant d’autonomie au sens philosophique du terme, car elles restent soumises aux catégories et finalités imposées par ceux qui auront annoté les exemples dans la phase d’apprentissage. Nous ne pouvons plus cependant écarter d’un revers de main cette étape ou l’intelligence des machines – ou plutôt leur capacité à simuler l’intelligence – avec l’accroissement de la puissance de calcul décideront de notre destin. L’apprentissage automatique pour construire des connaissances et se reconfigurer en réécrivant leurs propres programmes peuvent provoquer des bouleversements dans la société humaine qui seraient imprévisibles et irréversibles.

Qui est en face de nous ?

On peut nommer cette idéologie néolibérale, libertaire, numérique, singulière, globale mais on serait encore loin du compte. C’est d’ailleurs cette incapacité à lui donner un nom, une identité claire qui la rend d’autant plus dangereuse et indéchiffrable. Qui est en face de nous ? A qui profite le crime ? On nourrit le fantasme que quelques milliardaires ou hommes politiques égotiques sont les maîtres du monde alors que comme tout à chacun ils sont portés par la même vague de destruction du vivant, convaincus qu’ils peuvent tirer des profits d’une situation qui en réalité leur échappe. Existe-t-il un pilote dans cette énorme machine qui dévale la pente ?

On rivalise d’hypothèses pour identifier les auteurs/manipulateurs de cette vaste entreprise de déstabilisation. Nous sommes prompts à fantasmer des complots pour nous dédouaner de nos propres responsabilités comme l’alliance judéo maçonnique dans les années trente fut brandie pour justifier le racisme et l’extermination. Les réseaux sociaux s’enflamment sous la poussée des fake-news et la première phrase d’un manifeste conspirationniste très prisé dans les milieux d’extrême gauche commence ainsi : Nous sommes conspirationnistes, comme tous les gens sensés désormais. Serait-ce une forme nouvelle de « banalisation du mal » comme l’a décrit Hanna Arendt lors du procès d’Eichman ?

Des équations insolubles pour nos esprits bridés

Nous nous sommes construits sur le récit d’une universalité des idées occidentales. Un monde simple et binaire qui a montré ses limites avec l’explosion des échanges et les légitimes revendications des peuples considérés jusqu’alors comme de simples moyens de production.

Les progrès vertigineux de la science et de la technologie ont ouvert la boite de pandore. Paradoxalement, notre liberté est devenue la source même de notre asservissement ? Avec la révolution de l’information nous découvrons ébahis et terrorisés la complexité d’un monde qui ne nous appartient plus. Un monde avec de multiples voix, de multiples couleurs qui font exploser nos capacités cognitives et en particulier occidentales. Nous sommes en grande difficulté face à cette multiplicité des mondes qui dynamite (déconstruit) l’illusion d’un espace clos et fictif que nous pouvons exploiter et contrôler dans toutes ses dimensions.

On ne voit pas assez que les Lumières, loin d’être un mouvement unifié, abritaient en réalité déjà une série de nœuds conflictuels, et que Diderot, Rousseau ou Voltaire ne parlaient certainement pas d’une même voix. On se mobilise avec rage pour faire des Lumières une arme de guerre contre la multiplicité, comme on l’a encore récemment vu avec le colloque tenu en Sorbonne contre le wokisme alors que la pluralité conflictuelle des Lumières était déjà un signe de leur pouvoir déconstructeur.

Comment admettre la disparition d’une réalité globale ? Qu’il y aura toujours quelque chose qui échappera à notre connaissance. Dans un texte intitulé A Pluralistic Universe (1909), William James (1842-1910), philosophe empiriste américain (et frère de Henry), admet quelque chose de « non encore considéré ».  Selon lui, un monde pluriversel serait mieux à même de trouver une solution face à la crise générée par le modèle occidental dualiste, séparant nature et culture, humain et non-humain. Il ne s’agit pas de liquider l’héritage de la philosophie moderne, mais de faire droit à une « diversité épistémique » – et de l’enseigner. A l’heure de la crise écologique et de l’échec de la mondialisation, Arturo Escobar, professeur d’anthropologie à l’université de Caroline du Nord, affirme que les pratiques des communautés indigènes, afro-descendantes et paysannes peuvent contribuer à édifier un modèle de civilisation alternatif, soit l’existence d’une multitude de micro formes d’organisations.

Nos esprits formatés peuvent-ils concevoir ce que signifie le pluriversel au niveau macroscopique ? Tétanisés et à la merci des « aventuriers » qui nous enferment dans des prisons tout aussi cruelles que dorées pourrons-nous sortir du chaos et de l’esclavage qui s’installent ? Sommes-nous réductibles à une équation, entre les mains de « machines » obsessionnelles reliées à un code source perdu ? (comme l’est notre parole) ou aurons-nous la lucidité et l’audace d’écrire un nouveau récit qui réinvente dans toute sa le XXIe siècle dans toute sa réalité complexe ?

A suivre… Partie 3 – le 24 février 2021

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