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Extrême-droite et vision policière du monde

Extrême-droite et vision policière du monde

L’extrême-droite construit une perception du monde à partir d’indicateurs essentiellement policiers. Or, police et extrême-droite refusent de débattre des biais de ces indicateurs. Elles produisent ainsi un simple discours d’autorité, toujours plus éloigné d’une approche scientifique qui, elle, débat sans cesse de ses outils.

L’une des impossibilités de débattre avec l’extrême-droite, dont le cercle s’étend chaque jour à d’autres étiquettes politiques, provient de ses sources. Elle impose des débats à partir de données qui proviennent essentiellement de la police (ou d’un journalisme de préfecture). En quelque sorte, la police est son “outil sociologique” (en fait, plutôt de simples indicateurs perceptifs –et tronqués-) pour aborder le monde.

Tout outil sociologique a des biais, c’est une méthode avec ses avantages et ses limites qui doivent clairement être établies et connues. Si on ne connaît pas les mécanismes de l’outil, alors on accepte l’argument d’autorité (autrement dit, on interdit les conditions de possibilité du débat). Or, la particularité de la police est qu’elle refuse, comme institution, d’être questionnée. La moindre enquête qui permet de saisir les biais par lesquels elle produit une vérité –sa vérité- est immédiatement taxée d’anti-flics et vouée aux gémonies. La police est, par excellence, la productrice d’arguments d’autorité.

Comment se construit un constat statistique ?

La rhétorique centrale des discours d’extrême-droite et réactionnaire consiste à aligner des anecdotes. Ils construisent une perception sur une accumulation de fait-divers éparses. Et s’ils invoquent une statistique, alors ils refusent de débattre de ses biais. Quand police et extrême-droite assènent des statistiques, elles interdisent le débat sur leurs productions. Or, c’est précisément là que se trouvent les biais discutables.

Deux discours antinomiques peuvent partir du même constat. Prenons un énoncé incontestable et incontesté : les prisons étatsuniennes sont peuplés à plus de 30% de Noirs, alors que ceux-ci représentent moins de 15% de la population étatsunienne. L’extrême-droite en conclue qu’il y a plus de criminels parmi les Noirs, tandis que la gauche (hormis les questions de sociologie lourdes) pointera le fait que les policiers ont fortement tendance à contrôler en priorité les personnes perçues comme noires et le système judiciaire ratifiera cette disproportion. Strictement, les deux conclusions sont exactes. L’extrême-droite affirme à raison qu’il y a plus de criminels noirs. La gauche pointe les mécanismes (de police et justice) qui produisent cette criminalité.

Le débat est impossible car l’extrême-droite refuse de questionner les biais de ses indicateurs étayant sa perception du monde. Il y a tant de criminels noirs, point. Elle interdit de regarder comment se produit la statistique.

Police prédictive et biais occultés par la technologie

Pour bien saisir, prenons un exemple : les algorithmes de police prédictive. Dans de nombreuses villes étatsuniennes, les voitures de police ont été munies d’un algorithme sensé prévoir les zones, à quelques centaines de mètres près, où des crimes vont avoir lieu. Mais le fonctionnement des « pré-cop » n’a bien sûr strictement rien à voir avec Minority Report.

Les « précogs », Minority Report (2002)

Dans le film inspiré de la nouvelle de K. Dick, le service repose tout entier sur la prescience de trois personnes. Dans la réalité, ce sont deux logiques qui président l’algorithme. D’une part, la simple reproduction statistique : dans une zone où il y a eu beaucoup de crimes registrés, il est probable qu’il y en ait encore aujourd’hui et demain. L’algorithme ne fait ainsi que confirmer les connaissances pratiques des policiers. Le flic de Los Angeles sait déjà qu’il a plus de probabilités de se retrouver avec des scènes de crime à Watts qu’à Beverly Hill.

L’innovation supposée de l’algorithme est ailleurs : il reprend le code source d’un programme qui a été conçu pour prévoir des tremblements de terre. Il s’agit initialement d’un algorithme pour sismologue qui, grâce à sa capacité en traitement de data, permet de prévoir que, s’il y a un séisme à un point A, il y aura probablement un prochain séisme à un point B. Ainsi, dans son adaptation pour flic, s’il y a un cambriolage dans telle rue, il est probable qu’il y en ait dans telle autre rue (en général près de la première).

Des prophéties auto-réalisatrices

Problème ? Et bien, l’algorithme ne fait qu’accentuer les biais par lesquels les flics envisageaient déjà le crime. Autrement dit, il ne fait que conforter les préjugés, tout en alimentant l’algorithme en plus de data dans le même sens. Or, en dehors des raisons sociologiques (pauvreté, travail harassant, promiscuité, etc.), il va de soi que si vous arrêter plus de monde dans une zone, celle-ci concentre l’attention de l’algorithme, si bien qu’il incitera à arrêter encore plus de monde dans la même zone.

Si vous ne vous intéressez jamais aux crimes à Beverly Hill (viols, vols en millions, corruptions, etc.), alors l’algorithme ne vous incitera jamais à aller y voir de plus près. L’algorithme est prévoyant dans la mesure où il créée des prophéties auto-réalisatrices. Il ne fait donc qu’accentuer les biais par lesquels la grande majorité des policiers entreprenaient déjà la criminalité. Celle-ci correspond, par ailleurs, à un contrôle social historique (en l’occurrence une gestion de la population noire qui trouve ses sources dans celle de la population esclave).

D’autres biais, d’autres visions

On pourrait tout à fait imaginer de placer de nouveaux biais dans le même genre d’algorithme. Par exemple, nous pourrions lui demander de hiérarchiser ses priorités des crimes à prévoir en fonction du nombre de victimes induites. Immédiatement, l’algorithme se mettrait à traquer –en priorité- les crimes boursiers, les grandes entreprises qui lèsent leurs clients, les grandes entreprises qui polluent de vastes territoires, les politiciens corrompus, les juges véreux, etc.

Une violence sur une personne, aussi traumatisante ou tragique soit-elle, ne provoque pas de tels ravages que la moindre entourloupe boursière ou une stratégie agressive de vente de produits pharmaceutiques. Dans le second cas, on compte tout de suite le nombre de victimes par centaines, milliers ou centaines de milliers. Par exemple, Purdue Pharma a provoqué près d’un demi-million de mort par overdose, sans compter les millions de personnes addicts aux opiacés (pour les seuls États-Unis, en l’absence d’estimation pour le reste du monde).

Dans le fond, en changeant les priorités de l’algorithme, nous aurions transposé deux visions de la criminalité en son sein. Dans les deux cas, il y a des biais. La question est la maîtrise de ces biais.

Pour en revenir à la question initiale, à savoir pourquoi il est impossible de parler avec l’extrême-droite, c’est désormais simple : les biais qu’elle utilise ne sont pas les mêmes que les nôtres. En l’occurrence, pour la “sécurité”, elle pointe toujours des crimes individuels. Or, aussi affreux que puissent être ces crimes –si bien qu’il faut trouver des moyens pour les réduire-, ils ne seront jamais aussi dévastateurs que les crimes des puissants. Nos biais envisagent, d’abord, de s’attaquer à ceux-ci. Et, à la différence d’eux, nous sommes prêts à débattre, sans argument d’autorité, des biais qui engagent notre vision du monde.

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