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Les ravages de l’auto-perception

Les ravages de l’auto-perception

La semaine dernière, avec la composition du gouvernement Macron II, nombre de commentateurs ont repris l’élément de langage de la nouvelle Première ministre, Elizabeth Borne, qui se considère « de gauche ». L’occasion de revenir un peu sur les ravages de l’auto-perception en politique.

Entendons nous bien, je n’ai rien contre les auto-perceptions sexuelles ou de genre, quiconque est libre de se considérer comme bon lui semble sur cette scène sans que cela ne provoque aucun dérèglement ou confusion. En revanche, dans les identités politiques, l’auto-perception est assez problématique.

Ces dirigeants de gauche auto-perçue

Tony Blair, Premier ministre de Grande Bretagne durant dix ans (1997-2007), se percevait comme progressiste et plutôt de gauche. De fait, il était le dirigeant du Labour Party, classé à gauche. Sous sa direction, le pays a fini sa mue néolibérale commencée sous Thatcher qui, elle, se considérait -sans se tromper, cette fois-conservatrice et (très) de droite. Autrement dit, Blair a mené une politique de droite, y compris en s’alignant sans restriction aucune, au président étatsunien très très à droite. (Il convient de rappeler que W. Bush était alors considéré comme une brute épaisse aussi débile que droitière. Évidemment, depuis Trump, W. peut paraître comme un gentleman fort bien éduqué).

A 75 ans, Georges W. Bush, lors de son premier bref moment de lucidité (involontaire)

Toujours est-il que Blair a mené une politique très droitière, il s’agit donc d’un homme de droite. Son étiquette « de gauche » lui a seulement permis d’aller plus loin à droite sans rencontrer tant de résistance.

On pourrait dire exactement la même chose de Gehard Schröder (SPD, Social-Démocrate), Chancelier allemand durant 5 ans (1999-2004). Les « réformes » de Schröder ont, entre autre permis l’apparition de travailleurs pauvres, voire très pauvres, par un mécanisme du type de celui que veut imposer Macron pour les bénéficiaires du RSA (un travail obligatoire déguisé).

Pour la corruption aussi, l’auto-perception n’est pas bonne conseillère

Dans un autre registre, Schröder a totalement lié l’avenir énergique de l’Allemagne au gaz russe. Il a ainsi, en tant que Chancelier, fait passer le projet de gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne, Nord Stream. Puis, il a fait carrière dans le privé chez… Gazprom, la principale entreprise russe d’exploitation de gaz.

Si vous entendez parler de corruption, rappelez vous qu’il s’agit d’un problème de l’Est, d’Afrique ou d’Amérique latine. Si on parle d’Europe occidentale, il n’y a pas de corruption. José Manuel Barroso a été Président de la Commission Européenne (2004-2014), puis directeur chez Goldman Sachs (l’une des principales banque d’affaire du monde). Son successeur à la tête de l’Europe (2014-2019), Jean-Claude Junker a été auparavant Premier ministre du Luxembourg plus de 18 ans (dans d’autres pays, on parlerait de dictateur mais l’auto-perception européenne…). C’est-à-dire que la personne qui a converti le Luxembourg en principale voie d’évasion fiscale en Europe a été nommé pour diriger l’Europe. Rappelez vous, la corruption c’est les autres.

La gauche auto-perçue est de retour

Mais revenons à nos moutons de gauche auto-perçue. Blair, Schröder… il manque un Français. Mettons Dominique Strauss-Kahn. Avant d’être reconnu comme l’un des porcs les plus abjects de la planète, il était présenté comme le futur président français devant remplacer Sarkozy en 2012. Il était aussi directeur du FMI, soit l’un des principaux organismes dont la fonction est de soumettre les pays pauvres à travers la dette. Le FMI est un peu l’incarnation du capitalisme contre lequel la gauche existe. Or, à l’instar de Blair et Schröder, DSK était présenté comme « de gauche ». Ses viols l’ont éloigné de la présidence (mais peut-être que Macron pourrait le rappeler pour occuper un poste important, car le président semble apprécier ce genre de personne avec qui l’on peut avoir des discussions « d’homme à d’homme »).

Elizabeth Borne, la nouvelle première ministre, est aussi présentée comme « de gauche ». Les commentateurs oublient juste de préciser qu’il s’agit de la gauche de DSK, Blair, Schröder, Hollande, etc. Il s’agit d’une gauche auto-perçue.

Le ministère des nuances

Nous pourrions donc conclure qu’il ne faut pas s’en remettre à l’auto-perception. Problème : qui donc serait habilité à dire qui est de gauche ou de droite ? L’État français répond que c’est le ministère de l’Intérieur. Celui-ci est habilité à ranger les partis politiques selon des « nuances ». Par exemple, le Rassemblement National n’est pas classé à l’extrême-droite mais dans sa propre « nuance ». En clair, ce sont les perceptions de Darmanin qui classe les partis politiques. Il a probablement trouvé Le Pen trop molle pour être classé à l’extrême-droite.

Étiqueter les partis et les personnes politiques en fonction de l’arc gauche-droite (issu de la Révolution française, les députés favorables au droit de véto du Roi se sont rangés à droite, tandis que les révolutionnaires à gauche) reste très important pour la lisibilité du champ politique. Mais il revient à chacun de faire ce classement. Une chose est sûr cependant: quand on a participé au gouvernement de Macron I, on ne peut pas faire partie de Macron II sans être de droite. Quelque soit l’auto-perception ou la perception du ministère de l’Intérieur.

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