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L’assassinat, une méthode de gestion du personnel

L’assassinat, une méthode de gestion du personnel

Dans l’affaire tentaculaire d’une officine chargée par différents clients de surveiller, intimider ou tuer des personnes, l’un des contrats portait sur un syndicaliste d’une PME de l’Ain. Cette histoire surprenante n’aura, de toute évidence, pas attiré les grands médias pourtant habituellement friands de fait-divers. Que révèle cette affaire que ces médias ne veulent pas montrer ?  

Il aura fallu être très attentif pour remarquer dans la presse rien de moins qu’un contrat pour assassiner un syndicaliste. Ce contrat a été passé par, d’un côté, la cheffe de l’entreprise Apnyl, d’environ 90 employés et avoisinant les 20 millions d’euros de chiffre d’affaire. De l’autre, les prestataires de service étaient des militaires recevant leurs missions –les cibles- d’un soi-disant officier de différents services de renseignement (DGSI ou DGSE). En réalité policier retraité, ce dernier avait formé avec quelques associés une petite entreprise informelle qui offrait discrètement ses services à des clients pour la plupart trouvés au sein d’une loge maçonnique. En clair, une petite “Murder S.A.” proposait d’éliminer des personnes gênantes.

Le contrat entre les deux PME, Apnyl et Murder S.A., a été fixé autours de 80 000 euros. La patronne d’Apnyl n’a pas indiqué en combien de temps elle pensait amortir ce coût de fonctionnement mais elle a manifestement estimé que l’entreprise entrerait rapidement dans ses frais. Le contrat n’a néanmoins pas pu être mené à son terme, les prestataires de service ayant été arrêtés par la police au cours d’une autre affaire. Le syndicaliste est donc vivant du fait d’une défaillance dans le process de management de l’entreprise contractée.

Services secrets, loge maçonnique, assassinat, contrat…Tous les ingrédients sensationnalistes pour occuper les chaînes d’info-en-continue sont réunis. C’est pourtant le silence de ce côté. BFM ? Son site vous indiquera qu’une certaine Muriel Millet est bien dirigeante de la société Apnyl SA. L’affaire ? Quelle affaire ? CNews alors ? Zéro occurrence sur le moteur de recherche. Pour vous renseigner, il faudra plutôt voir la presse régionale ou le site militant Nantes Révoltée (dont la diffusion de son information toujours sourcée est extrêmement bridée par Facebook depuis août 2019 afin que son audience soit réduite au maximum).

Imaginons une seconde la situation inverse : lassé par des négociations sans concession, un syndicaliste aurait contracté un tueur à gage pour éliminer un patron récalcitrant à appliquer le droit du travail. L’information resterait-elle dans la rubrique des faits-divers chez France 3–Région ? Ou serait-elle commentée des semaines durant par des dizaines d’experts en islamo-gauchisme, en syndicalo-djihadisme et autre anarko-séparatisme-tendance-chiite ? On voit déjà les bandeaux de l’info-en-continue annonçant “Sous la moustache de Philippe Martinez, une barbe islamiste” “Le code du travail est-il la Charia de l’islamo-gauchisme ? Pour en débattre aujourd’hui…”

Qu’a donc ce fait-divers qui déplait aux chaine d’info-en-continue ? Contrairement aux thèmes qu’elles mettent systématiquement en avant, cette affaire dit beaucoup du présent et d’un futur qui adviendra si les propriétaires de ces mêmes chaines parviennent à leurs fins. Car, sous l’exceptionnalité de contrat d’exécution d’un syndicaliste, il a tout un monde : celui rêvé par les milliardaires.

J’exagère ? Peut-être. Mais tuer systématiquement des syndicalistes n’est pas une simple vue de l’esprit, c’est la réalité colombienne depuis plus de 40 ans (3300 syndicalistes assassinés entre 1973 et 2019 –plus d’une personne par semaine-, pour ne rien dire des autres activistes gênant l’exploitation du pays). Or que nous dit la Colombie avec ce chiffre effroyable ? Que les propriétaires n’admettent aucun frein aux bénéfices de leurs entreprises (qu’elles soient insérées dans l’économie commune mondiale ou dans la narco-économie qui est son avatar hard, voire sa réalité la plus crue). Ces propriétaires ont donc contracté des sous-traitants qui éliminent les entraves. C’est l’une des fonctions des paramilitaires colombiens aux services des grands propriétaires locaux ou de multinationales.

Madame Millet, la patronne d’Apnyl, n’a pas inventé une forme de gestion du personnel qui implique la mort de qui conteste les décisions de la direction. Elle a suivi une logique implacable afin d’éviter que l’entreprise perde son “esprit familial”, selon ses mots. Logique sous laquelle vit notamment la Colombie, dont les entrepreneurs ont recours au même type de personnels qualifiés pour éliminer les syndicalistes. Il ne s’agit pas de faire un parallèle qui serait choquant pour les personnes qui luttent en Colombie dans une situation infiniment plus violente, mais de relever une logique meurtrière qui est la même. Or, c’est cette logique que BFM-CNews-Etc ne veulent pas voir apparaître au grand jour. Et pour cause, c’est celle de leurs propriétaires.

Loin d’être anecdotique, ce fait heureusement encore exceptionnel en France, nous dit beaucoup de la tyrannie des plus riches dans un monde hautement inégalitaire. Elle dit beaucoup du monde bollorisé, elle ouvre le voile sur ce qui se cache derrière les milliers d’heures de divertissement abrutissant (Hanouna), de fascisme abrutissant (Zemmour) ou de perroquets gouvernementaux abrutissants (BFM). Cette histoire fait le lien entre la logique économique qui anime les plus riches et le meurtre qui en est la conséquence inéluctable.

Ces homicides peuvent être le résultat d’un management qui mène des personnes au suicide –la forme la plus acceptable et habituel en milieu tempéré- ou des assassinats ciblés comme en Colombie. Ils sont, dans les deux cas, l’élimination d’un problème humain au bénéfice d’une entreprise. Dans un monde où il y a des “gens qui ne sont rien”, il est parfaitement cohérent que ceux “qui réussissent” les éliminent s’ils entravent cette “réussite”. Il serait même immoral de laisser les “riens” empêcher la réussite de s’épanouir. Dès lors, on comprend qu’une mère de famille sans histoire ait recours à des tueurs à gage pour éliminer un “rien” syndicaliste, gilet-jaune de surcroit.

Dans une évaluation coût/bénéfice, un bon syndicaliste est un syndicaliste mort.

https://www.franceinter.fr/des-contrats-criminels-deguises-en-mission-d-etat-enquete-sur-une-affaire-tentaculaire

https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/ain/ain-des-tueurs-a-gage-en-lien-avec-les-renseignements-devaient-tuer-un-syndicaliste-une-cheffe-d-entreprise-ecrouee-2100379.html

https://www.leprogres.fr/economie/2021/06/04/projet-de-meurtre-d-un-syndicaliste-la-cgt-visee-se-porte-partie-civile

https://www.lorientlejour.com/article/1261029/entre-barbouzeries-et-assassinats-le-demantelement-dune-incroyable-officine-criminelle.html

https://www.mediapart.fr/journal/france/290819/facebook-aneantit-l-audience-d-une-partie-de-la-gauche-radicale?onglet=full

https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-55060513

Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Le Seuil, 2020.

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