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Ocean Vuong ; quand la littérature touche le nerf de l’époque

Ocean Vuong ; quand la littérature touche le nerf de l’époque

Qu’étions-nous avant d’être nous ? On devait être sur le bas côté d’une route pendant que la ville brûlait. On devait être en train de disparaître, comme c’est le cas aujourd’hui.*

Parfois, la littérature touche le nerf de l’époque, vous met les larmes aux yeux. Le plus souvent pourtant, l’écrit, malmené par les techniques contemporaines de la communication, semble un peu en retrait de l’aventure des formes, surtout ici en France où le champs littéraire peine à embrasser la nouvelle complexité culturelle, et se protège volontiers dans un entre-soi d’art noble. A mes yeux, la parution chez Gallimard du premier roman d’Ocean Vuong est en cela un événement : le roman (américain, forcément américain) serait ainsi capable de dire le monde tel qu’il va, sans se draper dans le formalisme expérimental, ni s’assagir dans le roman-monde mainstream tendance « Etonnants Voyageurs ». Du coup « Un Bref Instant de Splendeur » devient mon histoire, notre histoire à tous, implosant les créneaux minoritaires, sans concession aucune à la dictature des genres (autofiction comprise). Du coup, ça me regarde.

Je ne suis pas avec toi parce que je suis en guerre avec tout, sauf toi.

A vrai dire, Ocean Vuong n’est pas un inconnu. C’est même déjà une star dans le monde extrêmement vivant de la poésie américaine. Encore une fois, oublions les casseroles « Amis Poètes Bonsoir ! » que traîne encore en France le mot un peu désuet de « poésie » Et ceux qui auront vu Ocean Vuong balancer son Ode to Masturbation dans un slam chaloupé, cinglant, tragique et irrésistible, savent ce qu’un flow peut trimballer de violence, ce qu’être contemporain veut dire (A youtuber d’urgence). Performances, cultures urbaines, vidéo, rap, installations, la « poetry » de cette Amérique-là se joue des supports et des réseaux, et s’en prend donc désormais au grand roman américain avec la sauvagerie des sales gosses, et l’énergie désespérée des causes perdues. Sorti.e.s de leur zone de confort anti-Trump, les jeunes poètes.se.s américain.e.s réinventent, Ocean en tête, une contre-culture hybride, archi-minoritaire, et terriblement efficace.

Ce que je raconte n’est pas tant une histoire qu’un naufrage – des fragments qui flottent, enfin indéchiffrables.

C’est une lettre, une longue lettre, qu’Ocean adresse à sa mère, sa mère qui n’a jamais su lire, ni voulu dire son histoire vietnamienne de guerre, de viol et d’exil. Et nous, nous en recevons ce qui reste en chantier, comme un brouillon, une archive, un entrelacs de vers, de souvenirs perso, et de bribes d’aveux de ceux qui se sont toujours tus : Paul, l’ancien GI et grand-père de fortune, Lan, la grand mère qui ressasse, qui s’oublie, la mère toute amour qui mène la barque en silence. Ocean se souvient de tout, compile, tient les comptes et ne pardonne pas. Mais son texte enregistre aussi la beauté fugace des instants, arrachée aux opiacés qui régissent les vies minuscules, aux salons de massage cheap, au racisme insinueux de la banalité péri-urbaine, et même aux préjugés immémoriaux de l’aimé, Trevor, prince suicidaire des white trashes, ou à l’opacité d’un monde de l’art inatteignable.

Est-ce que c’est ça, l’art ? Être touché en croyant que ce que l’on ressent nous appartient, alors qu’en fin de compte, c’est quelqu’un d’autre qui, par son désir, nous atteint ?

Jeune, vietnamien, bâtard, queer, Ocean se voit sommé d’inventer sa propre langue dans une furie intersectionnelle qui questionne tendrement la correction politique et toute tentative de faire de lui un porte-voix minoritaire ; du coup sa lutte fragile et sans merci devient la notre, la mienne. Convoquant avec candeur et pertinence les voix de Roland Barthes ou de Marguerité Duras, il sait ne pas en faire d’élégants otages d’Europe, mais bien des trésors d’Asie rêvée qu’on pille quand la beauté se fait rare dans un paysage US politiquement dévasté.

Maman ! Je n’en rajoute pas… C’est ça écrire… C’est descendre si bas que le monde s’offre à toi sous un nouvel angle plein de miséricorde, une vision plus vaste composée de petits riens, les moutons poussiéreux devenant soudain un vaste nappe de brouillard….

Ni sa jeunesse, ni sa sexualité, ni ses origines, ne sont ici en produits d’appel pour bon coup littéraire, et le texte se déploie en toute liberté, parfaitement inouï et in-lu. Sans doute sa grande expérience du poème, la qualité affectueuse de la traduction de Marguerite Capelle, ont-ils contribué à l’impact délicat du premier roman d’Ocean Vuong. L’important est d’en célébrer la beauté singulière, sensuelle et tranchante, et d’espérer que cette génération se saisira du livre comme arme fatale, comme elle a su envahir les murs et les clubs, dans un paysage culturel post-Trump, surbooké, déconfiné, pop et confus.

… Et tu regardes à travers et tu vois l’épaisse vapeur des bains publics de Flushing où quelqu’un un jour a tendu la main vers moi… Tu m’as demandé ce que c’est d’être écrivain et je te balance tout en désordre, je sais…

UN BREF INSTANT DE SPLENDEUR, roman d’OCEAN VUONG, traduit pas Marguerite Capelle

Ed. Gallimard (NRF Du Monde Entier)

* extraits choisis

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