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LPR#7 : “CCTV” par Rocco und seine brüder.

LPR#7 : “CCTV” par Rocco und seine brüder.

ROCCO UND SEINE BRÜDER (Rocco et ses frères), mystérieux collectif artistique allemand basé à Berlin, aux membres anonymes tous nés dans les années 80 et issus de la scène graffiti. Leur travail se concentre sur les droits civils et les libertés dans l’espace public à travers des interventions urbaines intelligentes et illégales. Les actions du groupe visent à souligner les dangers et les paradoxes de la société de contrôle ou du système économique avec une forte touche de sarcasme.


Interview traduite de l’anglais.

Crédit photo : ©Rocco und sein brüder

Quelles sont les lignes directrices de votre travail ?

La création d’un art autonome est au centre de nos actions, dans lesquelles l’annexion de l’espace public joue un rôle majeur. Notre espace (soi-disant) « publique » n’est en fait pas publique du tout – il est soumis à une stricte censure. Officiellement, nous n’avons pratiquement aucun droit de codécision dans la conception de cet espace, de sorte que nombre de nos interventions et installations se situent inévitablement à la limite de l’illégalité. Mais c’est précisément ce degré d’anonymat qui permet de mettre en œuvre les actions (artistiques) les plus subversives, qui peuvent attirer l’attention sur les angles morts de la réalité de nos vies conditionnées par le capitalisme. On peut ainsi travailler beaucoup plus librement.

Pourriez-vous nous parler de cette œuvre ?

L’installation « CCTV » date de 2016. À cette époque, il y avait une véritable vague de réformes de la surveillance à Berlin. Les stations et les trains des transports publics, où se trouvent 90 % de l’ensemble des caméras de surveillance de la ville, ont été systématiquement équipés de manière à ce qu’il n’y ait plus aucun coin qui ne soit pas surveillé. Une caméra 360° en surveille une autre, qui à son tour en surveille une autre. Comme si elles étaient encordées ensemble. Parallèlement, un projet pilote a été installé à la gare de Südkreuz pour tester un nouveau type de système de reconnaissance faciale. Peu de temps après, le ministère fédéral de l’intérieur a déclaré qu’il s’agissait d’un succès : votre visage est capturé, stocké, comparé et évalué, même en cas de port d’un foulard ou de lunettes de soleil. Putain de merde ! À l’époque, les volontaires étaient appâtés avec des bons d’achat Amazon. D’une certaine manière, ça serait presque drôle.

La reconnaissance faciale est intervenue peu après le projet CCTV, mais elle témoigne de l’engagement de l’époque dans cette direction. Nous avons créé l’installation exactement là où la surveillance de Berlin est la plus extrême : dans un wagon de métro.

La plupart de l’humanité vit dans une bulle de confort et d’ignorance délibérée. Ils ne se soucient pas d’être davantage surveillés ou des chemins que peuvent prendre certaines décisions législatives, tant qu’ils se sentent à l’aise dans leur zone de confort. La surveillance en est le parfait exemple. Les crimes violents ou même les attentats terroristes, aussi horribles soient-ils, font naturellement le jeu des partisans de la surveillance. Ce sont des aubaines ! Joyeux anniversaire. Elles sont exploitées dans les médias pendant un certain temps et donnent lieu à de nouvelles résolutions et lois. Les gens sont horrifiés et acquiescent à tout, en avalant chaque nouvelle mesure. Deux mois plus tard, la catastrophe est oubliée. Mais le pouvoir grandissant des autorités demeure. Seulement, personne n’en parle plus.

La surveillance de l’espace public est également justifiée par le fait qu’une surveillance substantielle et systématique permet de prévenir la criminalité en la dissuadant. Mais c’est des conneries. En réalité les caméras sont petites et cachées, de sorte que les personnes surveillées ne se sentent pas observées. Pourtant statistiquement autant de crimes sont commis AVEC la présence des caméras de surveillance. Une chambre surveillée est-elle vraiment plus sûre ? Telle est la question. Le projet CCTV est certainement une critique de la surveillance elle-même. Néanmoins, et nous le savons, elle est aussi assez souvent utile pour résoudre des crimes terribles.

La video de l’action.

« …le street art n’a pas sa place dans les musées ou les galeries. C’est une évolution rétrograde. Le développement que l’art a pris pour être accessible à tous est à nouveau enfermé et rendu accessible uniquement à l’élite, ce qui contredit l’idée de base du street art. »

L’installation interroge avant tout sur l’habileté avec laquelle le « consommateur » involontaire des espaces surveillés est trompé. Et il y en a en moyenne 1,1 milliard de ces consommateurs par an.

1,1 milliard de passagers ont emprunté le métro à Berlin en 2019. Je prends cette année là car elle représente l’état normal des choses, sans restrictions liées à la pandémie. En 2016, au moment de l’installation, il y avait un peu moins de 15000 caméras installées dans le seul système de transport public. Aujourd’hui, il y en a beaucoup plus.
Mais que se passe-t-il si, au lieu des deux petites caméras cachées, on en accroche maintenant 32 dans un wagon de métro ? Comment les gens se comportent-ils lorsqu’ils sont radicalement confrontés à une surveillance visible et ininterrompue ?

Il était vide à 10 heures du matin, l’heure de pointe au centre de Berlin, alors que les gens se disputaient les places dans les voitures voisines.

Cela montre que le fait d’être observé est extrêmement inconfortable, mais les gens sont heureux de passer outre si cela se produit de manière subtile et à peine perceptible. Bien entendu, l’installation n’a pas été approuvée par la BVG ( société de transport berlinoise ). BVG est un groupe archi-conservateur. Par le biais d’une brillante équipe de médias sociaux, ils se montrent toujours amicaux et accueillants pour tout type d’idée créative, mais ce ne sont que des conneries de façade.

Crédit photo : ©Rocco und sein brüder

Comment s’est passée la mise en place ?

Nous avons installé les caméras de nuit dans un dépôt de métros de Berlin. Cette action était accompagnée d’affiches et d’autocollants portant l’œil bien connu « Vous êtes filmés », de la BVG. Contrairement à eux, nous avertissons les passagers de manière clairement identifiable qu’ils sont surveillés.

Même si c’était des caméras factices, certaines bougeaient, d’autres flashaient, d’autres encore faisaient les deux. C’était très intrusif et bien sûr excessif, mais surtout extrêmement inconfortable pour le passager. Nous-même étions un peu mal à l’aise quand nous avons ensuite pris « notre » rame de métro, un peu plus tard. Ça semble fou mais c’était vraiment comme ça. La simple présence des caméras déclenchait en nous un sentiment d’oppression. Inconnu et pourtant familier.

Malheureusement, un article en ligne d’un journal berlinois est paru dès le midi, un journaliste avait traversé la ville dans notre wagon. Ce n’est que de cette manière que la BVG s’en est rendu compte et a mis le wagon trafiqué hors service dans l’après-midi. Mais ça nous suffisait, car entre-temps, des milliers de passagers avaient voyagé dans le wagon, même si certains d’entre eux ont rebroussé chemin à la vue des caméras. Le BVG a ensuite annoncé, dans différents journaux, que les auteurs de l’installation avaient été filmés et que les enregistrements seraient investigués …

Sérieusement ?
Une comédie et une tragédie en même temps.

Avez-vous fait l’expérience d’interventions illégales qui ne se sont pas déroulées comme prévu ?

Bien sûr, dès qu’une action est illégale, beaucoup de choses imprévues peuvent se produire. Des ouvriers vous dérangent, la police … vous êtes découverts par des passants… les outils ne fonctionnent pas, quelque chose ne va pas. Il n’y a pas de répétition générale. Il y a toujours un peu de chance en jeu quand quelque chose marche tout de suite.

Crédit photo : ©Rocco und sein brüder

Que pensez-vous de la façon dont la scène du graffiti / streetart / muralisme s’est développée de façon exponentielle au cours de la dernière décennie ?

Picasso utilisait déjà l’art comme une arme politique, “une arme sur le champ de bataille des idées”, comme il disait. L’idée de base est que le street art n’a pas sa place dans les musées ou les galeries. C’est une évolution rétrograde. Le développement que l’art a pris pour être accessible à tous est à nouveau enfermé et rendu accessible uniquement à l’élite, ce qui contredit l’idée de base du street art.

Je ne veux pas dire que cette forme d’art ne peut pas exister en galeries. C’est juste que, pour être crédible, elle devrait se dérouler principalement dans la rue. Les artistes qui exposent exclusivement dans les sphères muséales n’ont absolument rien à voir avec ce type d’art. Il est également utilisé comme figure de style par les publicités et les clips vidéo, alors qu’il est en réalité une critique du système et de la consommation, mais aussi anticapitaliste. Il y a vraiment quelque chose qui ne va pas.

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En savoir plus sur Rocco et ses frères :
Site web : roccoandhisbrothers.de
Insta : @rocco_and_his_brothers
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LA PILULE ROUGE qu’est ce que c’est ? Pourquoi ? A quoi bon ?
Relisez le texte manifeste disponible ici.
Et retrouvez la liste des interviews déjà publiées sur le profil des auteurs.

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