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La pilule rouge, une master class du street-art conscient

La pilule rouge, une master class du street-art conscient

La “pilule rouge” est une série d’interviews d’artistes internationaux que nous publierons chaque semaine et qui vont décortiquer une oeuvre particulière que j’ai choisie dans leur portfolio. Avant le lancement de la série, ce premier article est d’abord une mise en perspective du graffiti et du street-art sur les vingt dernières années. Installez-vous confortablement, « La pilule rouge » débarque dans HIYA.

Le mot Street-Art a beaucoup évolué au cours des vingt dernières années. Lorsqu’on le mentionne, on imagine souvent une bande de mecs encapuchés, jean/basket et sac à dos qui courent dans les rues telle une meute, bombes à la main pour écrire leur « Blaze » et disparaître tachés et satisfaits. Mais cette vision romantique est surtout la substance originelle d’une pratique qui s’est depuis beaucoup élargie. Par Street Art, on englobe aujourd’hui la peinture réaliste, abstraite, le collage, la mosaïque, la calligraphie, le tricot, l’installation, la sculpture, la performance … Mêlant aussi bien le tague de rue illégale aux muralisme gigantesque organisé par des galeries, des collectivités, ou des entreprises, des marques …

C’est donc un lieu commun de dire que le terme street-art est devenu un fourre-tout qui s’est éloigné de ses origines alors qu’en fait il se formalise toujours dans nos têtes avec des codes qui ne lui appartiennent même pas. Ce sont en fait ceux du Graffiti. On ne va pas refaire ici l’historique complet du Graffiti. Ce serai trop long, trop fastidieux et puis au final, qui connait vraiment son histoire ? Le Graffiti au départ c’est surtout des individualités qui lui ont donné corps. Et ce, avant même que la culture Hip Hop deviennent un tout. Aux États Unis, ce sont des CornBread, des basquiat, des Stay high, des taki 183 … En France ce sont des Bando, des Mode2, des Nasty, etc.  Mais peu de ceux-là écrivent aujourd’hui les livres qui inspirent les jeunes qui s’initient à cette pratique. Peu d’entre eux ont été consultés pour écrire et définir ce qu’est le Graffiti. 

Dans la même logique, sur wikipedia, (le wikipedia français) le street-art et le graffiti sont regroupés sous le terme « arts urbains ». Et c’est probablement mieux comme ça plutôt que d’écrire des idioties sur un sujet assez méconnu. Mais à la partie « personnalités de l’art urbain », la France fait son propre aveu d’ignorance. On y retrouve divers noms, pour la plupart inconnus du grand public alors que l’art urbain est justement un mouvement qui s’est imposé grâce au respect qu’il a su générer dans la rue. Qu’il a su imposer par l’illégalité et la contrainte. Il n’y a pas besoin d’être un spécialiste pour voir rapidement qu’il ne s’agit donc que de la sélection d’un ou quelques galeristes qui nous imposent leur vision. Je dis imposer car j’ai fait le test. J’ai essayé de rajouter à la liste des noms comme Mode2, Bando, StayHigh ….. J’ai essayé de n’ajouter que des noms vraiment incontournables … mais la même liste a été remise en place en moins de 48h. Et je crois que le street-art s’est justement construit sur cette fraude. Tel le vieil adage « ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire ». 

Car si les personnalités de l’art urbains sur wikipedia ne sont pas en priorité ceux qui en ont posés les premières pierres, ou ceux qui se sont fait ensuite le plus remarqué sur internet et dans la rue …. Mais alors de quoi parle-t-on ? …. De ceux qui réussissent en galerie j’imagine ! Du moins de ceux qui réussissent dans CERTAINES galeries. Sauf que sur le principe, l’art de rue s’est justement bâti un exact opposé. Sur sa présence dans les rues et dans les esprits (et ensuite sur l’internet qui fonctionne exactement comme la rue ), pas sur des records de ventes en salles d’expo. Banksy mérite évidemment d’être cité pour le caractère exceptionnel de sa carrière mais où sont passés les pionniers de chaque évolution ? Du Graffiti ? Du Street-Art ? Du muralisme ? Probablement parce que leur cote artistique est inexistante sur le marché. Ils sont donc pour la plupart effacé par des “colons”. Des gens qui sont arrivés bien après et ont décidé que leur vision était celle qui allait faire bible. Ainsi la grande histoire du colonialisme recommence à l’infini. L’appropriation culturelle à son paroxysme.

Le Graffiti et le street-art à l’origine, ne l’oublions pas, c’est une sociologie du terrain vague. Loin de toutes ventes aux enchères ou vernissage au champagne. Certes, l’art de rue est aussi vieux que le monde est monde. Les grottes de Lascaux ont déjà clarifié cela depuis longtemps. L’art contextuel lui aussi existe depuis le début du 20e siècle, il y a eu Dada, Fluxus et beaucoup d’autres …  Donc finalement ce que l’on appelle street-art c’est l’art contemporain qui s’émancipe de l’hégémonie de la galerie en empruntant le mode opératoire du Graffiti, quelque part dans les années 90/2000. Il fallait bien que les galeristes reprennent la main qu’ils étaient en train de perdre, afin de justifier leur présence dans un monde qui avançait sans eux.

Car l’histoire au final n’est pas si compliquée . Pendant les trente glorieuses, c’est le plein emploi et on fait venir des étrangers pour travailler. On crée des banlieues et des « grands ensembles » pour les parquer. Dans ces quartiers qui intéressent peu, il y a des pauvres et des terrains vagues. 

Les pauvres, a contrario des riches ne se regroupent d’abord que sous le seul point commun d’être pauvres. Donc il y a généralement beaucoup de cultures différentes mélangées, d’origines croisées. Les différences culturelles génèrent des conflits. Ça a toujours été comme ça. Alors au début il y a des guerres de groupes. Le graffiti apparait d’abord comme outil des guerres de gangs. Comme marquage de territoire. Et puis un jour, il finit par y avoir des gars qui disent qu’il faut arrêter les conflits. Donc on ne se bat plus mais on s’ennuie et on a envie de s’occuper, d’exister, de se revendiquer comme vivant. Alors les marquages deviennent des dessins. De l’expression. Sauf que la place est limitée. Donc pour éviter que les conflits recommencent on crée des règles. Des limitations. « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. ». On met en place une hiérarchie, un méritocratie et des modes de fonctionnement du vivre ensemble. Un crew ancien à plus de droits qu’un crew nouveau. Il faut faire ses gammes, gagner sa place et le respect qui va avec. Le mérite devient quantifiable et revendicable. Le style calligraphique ou graphique est un mètre étalon. Un « King » peu repasser un « toy » et pas l’inverse. Un Flop peut repasser un tague. Une pièce peut repasser un Flop. Une fresque de groupe peut repasser une pièce isolée etc … Un espace visuel en hauteur ou difficile à atteindre force le respect. Un lieu surveillé gagne plus de « point » qu’un mur abandonné dans un coin décrépi. Il aura déjà fallu une ou plusieurs décennies rien que pour structurer la pratique et empêcher les zonards de terrains vague de se foutre sur la gueule gratuitement. Mais on y arrive. Vers la fin des années 80 le graffiti et la culture hip hop dans son ensemble sont devenus cohérents dans leur fonctionnement et explosent. Celui qui produit un « travail » de qualité et respecte les autres peut s’imposer et gagner le respect de tous, sans avoir besoin de passer forcément par la violence. C’est la petite histoire du Graffiti.

A cette époque le street-art n’existe pas encore. On parle d’art contextuel. C’est à dire surtout des artistes de la classe prolétarienne ou classe moyenne qui veulent évoluer en marge du système artistique élitiste et parler au plus grand nombre. Il y a des punks, des skins, des mods, des hippies …  Ils ne font pas partie de la même culture et ils ont tendance à ne pas vraiment convoiter les mêmes espaces. En France (pour ne citer qu’elle) il y a entre autres Ernest Pignon, Blek le rat, les frêres ripoulain, Jérome messager etc …. Il ne marchent pas sur les plates-bandes du graffiti donc il n’y a pas vraiment de frictions importantes (que je sache). Jusque-là tout va bien. Le graffiti n’intéresse que les graffeurs et ne dérange que les propriétaires qui doivent repeindre leurs murs. Le problème n’arrive qu’avec la popularisation de ces pratiques et surtout l’arrivée de l’argent. Dans les années 90, les galeries commencent à s’intéresser au graffiti car on ne peu plus l’ignorer, le mouvement est devenu trop gros. On commence à voir des graffeurs qui en vivent en vendant leur travail en galerie.

Que le graffiti devienne populaire, à priori cela semble une bonne nouvelle. Et de plus en plus de jeunes veulent entrer dans la danse. Mais aussi beaucoup d’artistes contemporains se rendent compte que les graffeurs ont souvent beaucoup plus d’impact et de reconnaissance en dessinant dans la rue qu’eux avec leurs expositions en galerie, espace fermés, intimiste et le plus souvent élitiste.

Le problème en fait, ce n’est pas tant que les artistes contemporains se mettent à copier les graffeurs … le problème c’est l’attitude colonialiste. Dans les années 90, ces aspirants street-artistes (même si on ne les appellent pas encore comme ça) veulent le beurre, l’argent du beurre, le cul de la crémière et ne se soucient pas du graffiti. Ce qu’ils veulent c’est la réussite du graffiti mais sans les contraintes. Le côté bad boy mais sans les emmerdes qui vont avec. Et c’est en fait un peu ça le street-art. C’est le colonialisme, l’appropriation culturelle sélective du graffiti.

Le graffiti s’est imposé en prenant des risques. En prenant des coups de tonfa, en allant en garde à vue, voir même en prison. Ici il s’agit de gars qui débarquent dans les terrains vagues ou dans les rues déjà taguées parce que là ils savent que la police ne viendra pas, mais ils ne cherchent pas non plus à comprendre cette culture, ses règles ou à se mélanger. Ils ne connaissent rien aux codes du graffiti mais ils ont compris le fort impact visuel d’un grand dessin sur un mur et c’est tout ce qui les intéresse.

Il aura fallu des années à des groupes de graffeurs pour s’approprier des espaces, gagner le respect de leurs pairs. Ils ont défendu et améliorés leur territoire. La plupart des spots interessants de graffitis étaient auparavant des zones sinistrées. Les graffeurs ont défrichés dans tous les sens du terme. Ils ont nettoyé, désherbé, colorisé, rendu plus agréable et pratique. Puis défendu ces espaces. Le street-artiste, lui, profite de tous ce travail qu’il n’a pas eu besoin de faire. Ce n’est pas de son fait si le spot est agréable pour peindre. Il arrive et recouvre tous azimuts par-dessus des pièces anciennes. La plupart du temps le street-artiste veut limiter les risques de se faire emmerder alors il préparera son travail en amont sur papier qu’il viendra seulement coller sur place, et non pas peindre, par soucis d’effectivité et de rapidité. Sans même en avoir conscience, il détruit l’histoire, l’archéologie de l’endroit. Car il ne se rend pas compte des difficultés pour gagner le respect de la rue. Qu’un graffiti puisse avoir l’incroyable luxe de « vieillir ». 

Dés les années 2000 et la montée en puissance de Banksy, sans même s’en rendre compte, les aspirants street-artistes sont déjà devenus les premiers agents de la gentrification. En imposant leur travail plus « joli » ou « mignon » ou plus « intello » que les graffitis, ils signalent que le lieu devient un peu plus fréquentable. Ils attirent ensuite les photographes, les galeristes, les bobos, les hipsters. Pour finalement faire venir la pire de toute les races … le touriste ! 

Et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le galeriste finira par avoir l’idée de venir rénover, embellir. Quelques festivals plus tard, le quartier qui était celui des graffeurs justement parce qu’il n’intéressait personne, est devenu un lieu d’attraction, ce qui déclenche la phase finale de la mise à mort par gentrification : l’arrivée de l’investisseur. « Celui qui voit grand » … et qui en a les moyens. Celui qui va avoir un réel impact sur la démographie en construisant pour faire venir la communauté qu’il a choisie.

Dans ce processus, les street-artistes profitent au passage de la substance révolutionnaire du graffiti pour se forger des légendes de Bad boys alors qu’ils ne font généralement que de la décoration, ou au mieux, ils égrainent des lieux communs de l’attitude contestataire : La guerre c’est pas bien, le sida c’est nul, les patrons c’est des méchants, acceptons nous les uns les autres …. Blablabla. 

Heureusement il y a selon moi une catégorie supplémentaire d’artistes de rue qui existe : le street-art conscient. Comme dans le rap, celui qui réfléchit à tous cela. Celui qui cherche à provoquer la réflexion par son contenu en abordant les sujets difficiles, conflictuels, subversifs …. Cette pratique n’est plus nécessairement dangereuse par son lieu et mode d’action mais plutôt par le message qu’il cherche à véhiculer. Celui qui prend des risques politiques plutôt que physiques. Celui qui s’inscrit dans la lignée du graffiti activiste comme on a pu le voir sur les murs de Paris en 68, à Mexico, à Belfast ou dans les pays en guerre.

La « PILULE ROUGE » c’est exactement ça. C’est une sélection d’oeuvres dont les artistes ont eu le courage de s’attaquer à des dossier brûlants ou compliqués de l’actualité et de les formaliser en oeuvres d’art dans l’espace publique. Certaines sont faites légalement, d’autres pas. Certains artistes sont très connus dans le milieu, d’autres pas du tout. Certains ont une carrière remplie de luttes, d’autres n’ont fait qu’une ou quelques pièces qui tapent dans le mille. Mais tous ont quelque chose d’un peu plus profond à offrir que la surface des choses. Si le graffiti c’est un peu la renaissance de l’Art Brut, alors le street-art c’est la renaissance du pop-art. Moi ce qui m’intéresse ici, c’est la renaissance de Dada.

J’ai donc contacté les artistes auteur de ces oeuvres et leur ai demandé de nous en parler, de disséquer leur pièce et de nous en faire un compte rendu, une explication tel un professeur qui fait une conférence devant ses élèves. Car créer un oeuvre qui soit cohérente et revendicatrice est un exercice très difficile. Il ne faut pas croire que de telles idées tombent par hasard ou par magie dans un cerveau. Arriver à faire ce tour de force est un acte maîtrisé. Il est le fruit de l’expérience et de la réflexion. Ces artistes savent très bien ce qu’ils font et ils ont accepté ici d’essayer de nous faire partager cette réflexion. De nous donner les clés pour en comprendre la mécanique. De nous faire entrer dans leur tête …

Rendez-vous la semaine prochaine pour notre entretien avec Aram Bartholl pour son œuvre « Dead Drops »

Auteurs : Toutatis et Belenos

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