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L’amour cagoulé. Récit d’une journée en prison par Veneno

L’amour cagoulé. Récit d’une journée en prison par Veneno

“Le directeur de la prison me commente avec humour que mon graff est resté dans l’ancienne prison qui est aujourd’hui détruite. Qu’ils auraient aimé pouvoir prendre le mur avec eux pour le ramener ici à Etla.
À ça il ajoute que je suis la bienvenue pour renouveler l’expérience quand je le souhaite sur les murs de mon choix… ce à quoi j’ai répondu immédiatement : « Demain ? »”

Ce 7 juin 2021, lors de mon dernier voyage au Mexique, je me suis rendue dans la prison d’Etla dans l’Etat de Oaxaca de Juarez afin de rendre visite aux détenus avec lesquels j’avais monté un projet en 2019, lorsque je vivais à Oaxaca de Juarez. Pendant 3 mois je m’étais rendue dans la prison d’Ixcotel tous les jeudis, afin d’y donner des cours de gravure à 17 détenus avec l’artiste Christofer Diaz . De cela est né le « Projet Vandalo ».

L’année dernière, la prison d’Ixcotel a dû fermer pour insalubrité et les détenus ont été transférés pour la plupart, dans la prison de la ville d’Etla. Une prison où sont incarcérés 350 détenus dans un espace très réduit. Une autre petite partie des détenus a été transférée dans la prison de haute sécurité de Tanivel.

Ancienne prison Prison Santa María Ixcotel

Je suis donc allée ce matin-là, tôt, en taxi collectif, dans la ville d’Etla en compagnie de mon ami Cesar Chavez artiste graveur Oaxaquenien.
Cesar fût incarcéré à tort en 2018, justement dans la prison d’Ixcotel. Aujourd’hui, il apporte sa contribution dans quatre prisons de l’Etat de Oaxaca, en y installant des ateliers de gravure, contenant pour chacun d’entre eux une presse, ainsi que tout le matériel nécessaire à l’art de la gravure. La prison d’Etla est d’ailleurs la seconde à avoir accueilli l’atelier d’art Siqueiros .

Prison d’Etla

Arrivée sur place, je découvre les bâtiments depuis l’extérieur… Ils me paraissent minuscules. Je me demande comment 350 détenus peuvent vivre là-dedans. Nous passons le premier contrôle d’identité, puis la fouille au corps. Une dernière grille à passer et les retrouvailles avec les détenus que je n’ai pas vus depuis un an, peuvent avoir lieu.

En même temps que mes yeux se posent sur ce nouvel endroit, je scanne ce terrain de basket que je ne connais pas, ces nouveaux visages masqués qui sont rivés sur moi… les premiers détenus qui m’ont reconnue s’approchent pour me prendre dans leurs bras et m’embrasser. « Veneno ! Quelle surprise ! »
Les sourires se distinguent sous les masques en papier. Peut-être avaient-ils pensé que je ne reviendrai plus jamais…
Très rapidement, les détenus veulent me faire visiter les lieux. Là où ils travaillent, là où ils passent le plus clair de leur temps, l’atelier d’art où ils créent. Nous commençons par l’atelier de gravure Grafica Siqueiros où je reconnais encore des têtes de mes anciens élèves. Les retrouvailles sont fortes. Ils veulent tous me montrer leurs dernières créations, leurs dernières impressions de gravure… Une effervescence se fait ressentir et l’engouement des détenus fait plaisir à voir.

Ils m’emmènent ensuite visiter les ateliers d’ébénisterie puis les ateliers de fabrication de sac tressés en plastique. Nous finissons par les cellules dortoirs où mes yeux ne peuvent s’empêcher de se poser sur l’espace minuscule qui accueillent parfois 4 personnes. La configuration est à l’américaine. Un patio en cercle où les cellules donnent les unes sur les autres avec au milieu un vide donnant sur une petite cour en contre bas.  Une tension se fait un peu plus ressentir à ce moment. Sûrement car je pénètre dans l’intimité des détenus. Certains sont dans leur cellules en train de se changer, d’autres sont assis sur leurs lits et nous regardent passer…

Avant notre départ, le directeur de la prison nous rejoint afin de nous saluer César et moi. Je l’ai connu en 2018 alors que je réalisais mon premier graffiti dans l’ancienne prison Ixcotel avec l’artiste et ami Yescka. Entre temps à Ixcotel, la direction avait changé et je ne m’attendais pas à le retrouver ici. Le directeur de la prison me commente avec humour que mon graff est resté dans l’ancienne prison qui est aujourd’hui détruite et qu’ils auraient aimé pouvoir prendre le mur avec eux pour le ramener ici à Etla.
À ça il ajoute que je suis la bienvenue pour renouveler l’expérience quand je le souhaite sur les murs de mon choix… ce à quoi j’ai répondu immédiatement : « Demain ? »
Les sourires se sont dessinés sur les lèvres des détenus et la surprise fût totale pour le directeur, fier de sa proposition.
Après avoir fait un tour dans la cour et en avoir discuté avec les détenus, mon choix s’arrête sur un mur en particulier… Celui-ci se trouve sur le terrain de basket, à l’entrée des cellules, au cœur même de la prison.


Nous sommes sur le départ, je pense déjà au bombes de peintures que je dois acheter et à ce que je vais peindre.
Nous faisons nos au-revoirs aux détenus.

Le lendemain, il pleut des cordes à Oaxaca de Juarez. Cesar qui m’accompagne de nouveau juste pour la matinée, me demande si je veux attendre, voire annuler. Impossible pour moi de repousser, je tiens à y aller, quitte à peindre sous la pluie. Je suis déterminée à réaliser cette peinture aujourd’hui et rien ne peux m’arrêter.
Nous nous rendons donc dès 7h30 du matin dans le centre pénitencier de la ville d’Etla en taxi collectif. Je passe de nouveau les contrôles d’identité, la fouille des sacs et la fouille au corps, mais cette fois-ci avec en ma possession les bombes de peintures et l’impression sur une feuille d’une de mes dernières gravures sur linoléum. Elle représente un couple cagoulé s’entrelaçant. Il s’agit de ma série « Just the two of us ».
Le directeur venu me saluer me demande de lui montrer ce que je vais réaliser. Il valide.
En attendant que la pluie se calme, Chikilin, un des détenus dont je me suis liée d’amitié il y a 2 ans, m’invite à manger des tacos de tête de bœuf… Il est 9h du mat. Une première pour moi, qui plus est pour le petit déjeuner. J’accepte avec un peu d’appréhension son invitation et bizarrement, dans ce contexte particulier, ces tacos sont apparus comme les bienvenus. La pluie se calme, je me mets au travail.

Les détenus me regardent commencer mon esquisse avec des regards admiratifs. Plusieurs veulent me tenir l’échelle, d’autres s’empressent d’aller me chercher des jus de fruits, un autre m’apporte une enceinte et passe une playlist de rap américain. Tupac, Biggie, Snoop dogg et bien d’autres retentissent entre les murs de la prison tout au long de la journée.

Toute la journée, les détenus défilent derrière moi, certains me félicitent en regagnant leurs cellules, d’autres sont immobiles et ne perdent pas une miette, observant chaque trait que je pose sur leur mur.

Une fois ma peinture terminée, je fais venir le plus de détenus possibles pour une photo finale. Les dédicaces au collectif Black Lines et à l’atelier taller Siqueiros sont posées.


Cette journée se terminera sous les applaudissements des détenus et des gardiens qui retentissent dans la cour de la prison. Je suis extrêmement touchée et j’ai l’impression de leur avoir apporté quelque chose pour égayer un quotidien dur et morose…
Une simple journée passée ensemble, des tacos partagés, une peinture avec laquelle ils vont vivre jour après jour. Grâce à ces amoureux cagoulés, j’ai pu apporter une touche de tendresse et d’amour dans un univers où la violence a une place importante.
Les Bonnie & Clyde de la prison d’Etla au Mexique sont nés.

Veneno
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Atelier de gravure de la prison
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