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Belle performance électorale : les sondeurs réélus à l’unanimité des rédactions

Belle performance électorale : les sondeurs réélus à l’unanimité des rédactions

Les instituts de sondage ont beau se tromper à peu près une fois sur deux (ce qui fait des pronostics guère plus fiables que jouer à pile-ou-face), ils ne cessent d’être invités à poursuivre dans le fourvoiement. Cette incompétence prouvée à de multiples reprises ne les empêche pas d’orienter très largement les débats publics sur des thèmes qui intéressent essentiellement leurs clients. Les élections régionales d’hier sont une belle illustration de ce système incapable de se remettre en cause, même à la marge, alors qu’il prend l’eau de toutes parts.

Il y a vingt ans, en 2001, commençait dans les médias la campagne pour les présidentielles de 2002. Le grand duel Chirac versus Jospin s’annonçait assez morne (l’un était président, l’autre premier ministre, c’est dire la différence entre “la” droite et “la” gauche). Mais c’était ainsi, tous les sondages étaient catégoriques sur ce point : Jospin arriverait en tête suivi de Chirac. Jospin fut éliminé au premier tour, et Chirac gagna le second avec un score de 82% face à Jean-Marie Le Pen. Les instituts de sondage s’étaient tous ensemble joyeusement vautrés, de sorte qu’ils furent immédiatement invités à pronostiquer les élections suivantes.

Ainsi, ils pronostiquèrent une victoire du “Oui” au référendum sur la “Constitution” européenne en 2005. C’est le “Non” qui gagna à plus de 54%. On invita donc les sondeurs à pronostiquer l’avenir, etc. etc. jusqu’à hier. Et ce matin, la matinale de France Culture consacrée aux élections avait pour invité un… sondeur (IFOP). Cette fois, les instituts sont parvenus à se tromper sur près de 15 points en Occitanie. Pas de doute, il faut urgemment leur demander leurs avis sur les élections. Reçu à la matinale donc, monsieur le sondeur n’est même pas brocarder par le journaliste qui le questionne, genre “alors, ce nouveau plantage, ça devient une habitude maison, non?”. Rien de cela. L’expert a été invité en tant qu’expert, pas comme acteur le plus ridicule de ces élections largement ridiculisées par l’abstention de la très grande majorité.

Mais à la rigueur, si les instituts de sondage se contentaient de pronostics (qui ruineraient n’importe quel bookmaker), ça n’aurait pas grande importance. Après tout, ils jouent un rôle de pitre dans une comédie qui fait déjà rire à peu près tout le monde (selon les urnes, plus de 66% des électeurs se moquent bien de savoir qui aura encore le toupet de se croire représentant de quelque chose). Le problème c’est qu’ils ne font pas que vendre leurs pronostics sur cette course de petits chevaux, ils décident pour bonne part du terrain sur lequel les chevaux doivent concourir. Autrement dit, ils choisissent très souvent les thèmes sur lesquels se font les campagnes électorales. Les instituts de sondage, grassement payés par des médias (eux-mêmes propriétés de milliardaires qui ont intérêt à ce que certains thèmes -la redistribution par exemple- ne soient jamais débattus), décident ce qui “préoccupent les Français”.

Les sondages indiquent les préoccupations des sondeurs, et non pas des sondés. Rien de plus simple à démontrer. Par exemple : “voulez-vous que votre rue soit plus sûre ?”. La réponse : “non, je préfère me faire agresser. Je me suis justement installé dans ce quartier pour être certain de me faire raqueter tous les soirs en rentrant du boulot”. Mais que se passe t-il si la question change un peu ? Par exemple : “voulez-vous être augmenté au risque que les actionnaires de votre entreprise réduisent leurs dividendes ?”Forcément, le smicard répondra : “pas du tout, quand je déguste mes pâtes, midi et soir tous les jours à partir du 10 du mois, je suis heureux de savoir que ce n’est pas perdu pour tout le monde. Que quelqu’un puisse se choisir un bon vin avec les dividendes me réjouit. Non, vraiment, pas d’augmentation s’il vous plait”.

Outre les biais des questions qui influencent les réponses (un peu caricaturés dans le paragraphe précédent), les instituts de sondage possèdent une autre arme : le “coefficient de redressement”. Sachant que pas grand monde répond sincèrement à leurs questions idiotes et orientées, ils se laissent une marge pour corriger les réponses des sondés. Les données brutes de leurs questionnaires ne sont ainsi jamais connues et toujours “redressées”. Avec quelle marge ? Comment se calcule t-elle ? Mystère. Il s’agit d’un secret industriel selon une décision du Conseil d’État de 2012 (qui invoque le secret des affaires). Autrement dit, le sondeur prend son doigt mouillé et il fait passer ça pour un secret industriel, au même titre que la recette de Coca-Cola.

Il y a fort à parier que les sondeurs vont se faire un peu discrets durant quelques jours. Après, ils feront comme si rien ne s’était passé, et continueront à vendre des chiffres bidons sur des thèmes très orientés, avec la complicité d’éditorialistes avides de ces chiffres pour illustrer les obsessions qu’ils assènent en continue.

https://blog.mondediplo.net/2013-01-29-Le-sondage-de-trop

https://www.conseil-etat.fr/ressources/decisions-contentieuses/dernieres-decisions-importantes/ce-8-fevrier-2012-m.-melenchon-n-353357

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