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Peinture effet marbre, Château-Rouge et upcycling : dans l’atelier de YBZ Couture

Peinture effet marbre, Château-Rouge et upcycling : dans l’atelier de YBZ Couture

De Daumesnil à Château-Rouge, le créateur Parisien Ivan Yaghobzadeh raconte sa jeunesse et sa genèse à travers des pièces fortes où le patchwork côtoie la bombe de graff, dans une esthétique streetwear quasi punk. Rencontre.

Il faut se pencher pour passer sous le rideau de fer à demi-baissé de la boutique, saluer le gars derrière le comptoir bordé de vêtements multicolores puis descendre un escalier en colimaçon, se tenir des deux mains pour être sûr.e de ne pas trébucher en avant. C’est au sous-sol qu’on rencontre Bouba, couturier du quartier Château-Rouge qui prête de temps en temps main forte à Ivan Yaghobzadeh, créateur de la marque YBZ Couture.

De Paris à Marseille, de Yamamoto aux TN

Ce label, conçu dans le 12e arrondissement par ce parisien d’origine libanaise, égyptienne et iranienne raconte son histoire mais aussi celles qui se sont frayées sur son passage. Silhouette noire monochrome jusqu’aux cheveux plaqués en arrière, regard timide, sweat et jean à logo cousus de ses mains, Ivan Yaghobzadeh m’accueille d’abord dans son appartement rue de Charenton. De là, on y voit un entrepôt SNCF, les immenses tours qui bordent la dalle des Olympiades et quelques édifices plus modernes qui n’ont pas encore eu le temps de s’imprégner dans la mémoire des Parisiens. Dans sa chambre se trouve un modeste canapé-lit qui s’excuserait presque d’être là tant il laisse la place aux pièces de son créateur, à ses teintures et ses prototypes. Pêle-mêle, on trouve : un pull et un jean upcyclés à partir d’écharpes de l’Olympique de Marseille, un coupe-vent à bandes jaunes fluorescentes, des vestes bleachées et teintes. 

Photo @cmykdriver (Joachim Touitou)
Stylisme @temps.beau_ (Antony Tambo)

En 2014, sans bac en poche, c’est en terminale lors d’un stage au 2e Bureau, l’une des plus grosses agences de conseil en communication de Paris qui le propulsera dans un monde qu’il n’avait jusque-là regardé que de loin, à travers les photographies de son père, le photoreporter Alfred Yaghobzadeh. “Je me disais que jamais je ne pourrai faire ça, que c’était trop technique” se souvient-il. C’est au 2e Bureau qu’il se familiarisera avec “les backstages, l’organisation de soirées et de défilés, c’est là que j’ai vraiment appris ce monde-là. A créer des collections, à travailler sur la communication.” 

Quelques cours du soir en stylisme à la prestigieuse école Esmod qui ne lui ont “pas trop apporté”, plusieurs petits boulots plus tard, et toujours en travaillant au 2e Bureau à temps partiel, il crée avec “un ancien ami” Enfants du Cartel, une marque de vêtements où les photographies prises par son père sont imprimées sur des pulls. La femme habillée d’une burqa en Afghanistan croise un défilé de l’armée rouge ou une mannequin dans un défilé de mode dans un esprit qui revendiquait “nous ne sommes pas une marque, nous sommes un mouvement”.

“l’upcycling, je suis tombé dedans par hasard, je ne savais pas que ça s’appelait comme ça.”

C’est lorsque le duo se sépare en 2019 qu’Ivan va créer YBZ, de son patronyme. Une esthétique résolument street, des pièces chinées retravaillées en patchwork, procédé qu’on qualifiera d’ ”upcycling” dès la popularisation du mot en France à partir de 2016. “Je suis tombé dedans par hasard, je ne savais pas que ça s’appelait comme ça.” explique Yaghobzadeh, qui s’intéresse par la suite très vite à la teinture et à la peinture. Son credo du moment, c’est l’effet marbre, rendu grâce à une bombe de peinture initialement prévue pour le graffiti et le mobilier qu’il pulvérise sur des doudounes noires. Si le terme très générique de “rue” a toujours inspiré les grands couturiers – en témoigne le tristement célèbre défilé SDF de John Galliano, Yaghobzadeh a saisi le point de rencontre de plus en plus accessible entre la couture et la street culture. Inspiré par Margiela “qui travaillait l’upcycling il y a longtemps”, Yohji Yamamoto, “qui faisait des trucs un peu loufoques”, Azzedine Alaïa dont il aime la liberté, ou encore la créatrice de Comme des Garçons, Rei Kawakubo, le créateur de 26 ans cite également le travail photographique de son père. 

Photo @helenetchen (Hélène  Tchen) 
Stylisme @Maud.dupuy, @cefraan (Maud Dupuy,France Hofnung)

En amont, il y a également son grand frère, ses cousins venus des Etats-Unis : “Dès qu’ils venaient ici, ils ramenaient des baggys et des sneakers, se souvient-il. très jeune j’ai copié leur style. Puis je suis passé dans le style rockeur, skateur avant de mélanger tous ces styles. Puis je suis passé par un truc un peu plus street en portant des TN. J’étais dans un collège public, je trainais en bas, je regardais comment les grands s’habillaient, j’aimais les pièces Lacoste, c’était cher mais moi j’essayais de trouver un juste milieu en allant à Go Sport.” La création d’YBZ s’est située “entre le truc cain-ri, fashion, rock, des inspirations qui venaient notamment de Phat Farm [marque de vêtements créée par Russell Simmons, cofondateur de Def Jam Records, ndlr] et des joggings. J’ai essayé de mélanger tout ce que j’avais porté, moi.” résume son créateur.

Un monde “post fast-fashion”

La figure du gang revient souvent, que ce soit par une chemise de sa prochaine collection entièrement faite de bandanas “quand j’allais à Los Angeles, j’en voyais beaucoup, et ça m’a toujours inspiré” jusqu’à l’origine de sa marque précédente dont son ex co-créateur, Samy Rizcallah expliquait au média Mille World : “Nous croyons que le monde est un cartel, puisqu’il est gouverné par le pouvoir de l’argent, à la manière des cartels mexicains de la drogue. Nous, nous sommes les enfants de ce monde, désireux de réussir malgré les obstacles et la corruption, et nous espérons pouvoir bâtir un monde meilleur”. Depuis, les chemins se sont éloignés mais Yaghobzadeh reste fidèle à son esthétique DIY de départ, envisageant un monde “post fast-fashion”.

@sabrirassaa (Sabri Rassa)

Avant de se quitter, on rejoint le 18e arrondissement où se trouve l’atelier de Bouba, le couturier avec qui il travaille les grosses pièces. Dans le sous-sol de cette boutique de Château-Rouge, Ivan me raconte qu’avant, Bouba avait un autre atelier, ”plus haut”. Une rencontre faite “par hasard”, alors qu’il travaillait avec un autre couturier “devenu livreur”. “On discutait, j’ai vu qu’il avait créé quelques chemises qui me plaisaient bien. Je lui ai montré des pièces, et demandé s’il pouvait faire des choses similaires” résume-t-il. Pendant que nous discutons, la radio oscille en fond entre musique africaine et grésillements, le roulement mécanique des machines voile à peine les conversations des deux couturiers avec leurs clientes sur l’amour, l’apparence, la vie. 

L’avenir d’YBZ ? Ivan Yaghobzadeh souhaite “avoir [son] petit atelier, créer une collection, une petite équipe, diffuser dans des concept-stores. Après, ce ne sera peut-être pas cette marque-là. Peut-être que j’en créerai une autre dans quelques années. Plus personnelle. Plus dans mes origines libanaises, égyptiennes et iraniennes. Celle-ci parle de ma jeunesse, de ce que j’ai vécu. Pour l’instant, j’y vais step by step.” 

Pour en savoir plus sur le travail d’Ivan Yaghobzadeh, ça se passe sur son compte Instagram et son eshop.

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