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Gisèle Vienne, un monde qui glisse de l’ordre au chaos

Gisèle Vienne, un monde qui glisse de l’ordre au chaos

A la lisière du théâtre, des arts visuels, de la danse et de la marionnette, les créations de Gisèle Vienne – I Apologize (2004), Kindertotenlieder (2007), Jerk (2008), Éternelle idole (2009), This is how you will disappear (2010), LAST SPRING: A Prequel (2011), The Ventriloquists Convention (2015), Crowd (2017) et L’Étang (créé en 2020, et dont la première vient d’avoir lieu au Théâtre Vidy de Lausanne) – interrogent nos perceptions. Gisèle Vienne travaille régulièrement avec les musiciens expérimentaux Peter Rehberg et Stephen O’Malley ainsi qu’avec l’écrivain queer Dennis Cooper.

Son spectacle Crowd célèbre la fête, la place essentielle de la fête dans la société. Aujourd’hui, c’est une place dénigrée et là, depuis des mois, inexistante. La fête manque terriblement aujourd’hui. On y cherche une expérience différente de celle du quotidien, il s’agit d’un espace de perte de contrôle, d’abandon – question sociale cruciale. Crowd est inspiré des rave parties des années 90. C’est une fête traversée de sentiments contradictoires, entre jubilation et violence, sensualité et cruauté. Le DJ Peter Rehberg articule musiques électroniques avec une composition originale co-créée avec Stephen O’Malley.

Dans Crowd, quinze danseurs, dans un lieu indéfinissable, comme un terrain vague, improvisent une rave party. Il s’agit d’un groupe mais en même temps c’est comme des portraits qui collent à la peau de chaque danseur, tous différents, des personnages sans archétype. La pièce permet ce travelling et l’exploration de chacun des personnages. On considère un groupe et la manière dont chacun existe dans ce groupe, c’est une émotion particulière.

Ce qui est beau dans une rave party, c’est cette espèce de dissonance, de toute façon les humains sont toujours dissonants, et ce que Gisèle Vienne met en scène, c’est comment un groupe peut faire « groupe » avec des individus dissonants, et comment la dissonance peut être harmonieuse. Elle accorde cette dissonance, les danseurs professionnels apprennent à retrouver leur corps, non pas professionnel, mais privé, sensuel, maladroit, qui va s’articuler avec la technicité qu’ils connaissent. Ils expriment une vibration. Les corps des danseurs sont surexposés, la lumière est très contrastée comme sur les photos de Georges Shiras, qui a photographié des animaux la nuit au flash. Le côté brut du flash, et le côté sublime du corps.

Loin du réalisme, le temps du mouvement est retouché, le temps est dilaté de différentes manières dans la pièce : il peut y avoir des ralentis, des arrêts, des saccades ; cinq minutes peuvent passer comme des heures, et des heures comme des secondes, le temps ressenti n’a pas l’objectivité d’une montre, il a la temporalité d’une sensation.

On n’est pas dans une imitation du ralenti, ni dans celle d’effets spéciaux. Les personnes sur scène sont dans une hyper-présence, elles ne sont pas là seulement pour les spectateurs. Il y a quelque chose qui est réellement vécu et qui bouge d’un soir à l’autre. « Je travaille au développement d’une grande conscience du présent, de l’acuité perceptive, et du déplacement possible de nos habitudes perceptives, de la réceptivité à ce qui se passe au moment présent, l’état dans lequel on est sur le plateau », dit Gisèle Vienne. « Je cherche aussi une vraie générosité, une émotion, que les personnes sur le plateau puissent jouer cette pièce avec tout ce que le jeu a de profond et d’essentiel, c’est à dire être eux-mêmes, en jeu, dans une puissance créatrice, et la jouer vraiment ensemble, qu’il s’agisse là d’une expérience forte et renouvelée pour eux, pour moi, une réflexion en mouvement qui se développe à chaque fois que l’on rejoue la pièce. Ce qui m’intéresse c’est la densité d’une expérience vécue, c’est ce qu’on peut donner de plus généreux aux spectateurs, dans l’espoir que l’expérience qu’ils feront de la pièce soit tout aussi dense, signifiante et intime. »

Dans les pièces de Gisèle Vienne, il y a l’horreur, l’extase et la jubilation. Ces émotions sont exprimées d’une manière exacerbée. Il y a aussi de la violence, qui n’est pas une expression barbare : l’homme civilisé a cela en lui, qui peut s’exprimer de façon négative mais pas nécessairement. Et l’espace de la fête, de la danse, permet que la violence puisse advenir sans mettre en péril la communauté.

Aujourd’hui, on est dans un rapport confus à la violence, aux mauvais sentiments. Souvent, le dialogue est encore très tordu et hypocrite par rapport à ce que nous sommes. Or la violence est le fait de l’homme civilisé, il faut l’intégrer dans la société. De tous temps, les rituels ont été créés pour répondre à ça. Dans les pulsions qui nous animent, il y en a de viables et de non viables, il y a des sentiments et des pensées pas aimables. On dit que l’homme va changer, il n’aura plus de pensées et de sentiments inavouables, on va évincer ces sentiments et la violence de la société, évincer ces pensées : c’est absurde, l’humain va rester un humain, et toutes ces facettes-là font la beauté de l’humain.

Les personnages dans les spectacles de Gisèle Vienne sont souvent des adolescents perdus, abimés, comme dans les films de Gus van Sant. On les retrouve dans des paysages romantiques : le paysage enneigé dans Kindertotenlieder, une patinoire dans Éternelle idole, une forêt dans This is how you will disappear.

Gisèle Vienne met en scène un monde qui glisse, de l’ordre au chaos, de la beauté à la sauvagerie.

Dans son spectacle Jerk, avec Jonathan Capdevielle, elle travaille avec des marionnettes, des poupées. C’est un spectacle de marionnettes pour un acteur : l’histoire d’un serial killer au Texas qui a tué vingt adolescents avec la complicité d’autres jeunes. On n’est pas du tout dans un documentaire de ce fait-divers, qui a servi de matériau à l’élaboration d’une fiction. Pourquoi cette thématique de la violence ? Visiblement, c’est ce que nous envoie la société : on a besoin de l’horreur, de voir ce qui nous fait peur, l’histoire de l’art nous l’apporte, le confirme. On est dans une société où les choses sont désaccordées, on a à la fois un jugement moral, et en même temps les médias nous offrent à voir des horreurs dans le détail. Il est beaucoup plus juste de créer ce dialogue-là avec le spectateur à l’endroit de l’expérience artistique.

Le dernier spectacle de Gisèle Vienne, L’Étang, une mise scène du texte de l’écrivain suisse Robert Walser, a été créé en résidence au TNB à Rennes en novembre 2020. C’est l’histoire d’un adolescent qui se sent mal aimé par sa mère et simule un suicide dans un étang pour vérifier l’amour qu’elle lui porte. Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez incarnent les des deux personnages tout en prêtant leurs voix à tous les autres, figurés par quinze poupées.

On devait voir L’Étang en avril au théâtre Nanterre-Amandiers, mais ça a été reporté. Depuis plus d’un an, les théâtres sont silencieux. 

Laissons alors, pour la fin, la parole à Gisèle Vienne : « On nous a fait taire depuis trop longtemps, on essaye de faire taire toute la société, mais notre force de pensée, et notre force sensible sont d’une grande puissance, et cette force partagée nous permettra de lutter jusqu’au bout contre les inégalités que génèrent ce système morbide. Le mouvement de société que nous traversons est composé de forces vives, belles et passionnantes qui sont en mesure de renverser ce système violent et inégalitaire dont nous ne voulons pas. On est fragilisés, vulnérabilisés, et cela rend la mobilisation plus difficile mais ne l’empêchera jamais. On est empêchés dans nos mouvements, on nous épuise en nous fragilisant économiquement, psychologiquement. C’est quoi ce choix politique qui assigne toute la population à se taire, étouffe toutes les possibilités de pensée critique, la diversité des pensées dans le cas des universités, dans l’art, et partout où elle peut émerger ? C’est une politique autoritaire et manipulatrice, il suffit de lire l’essai édifiant d’Edouard Bernays, « Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie » (Zones), pour comprendre les mécanisme à l’œuvre dans notre société, pour comprendre comment se fabrique le consentement, et avec cette fabrique, comment l’on détruit la démocratie. Il suffit de réécouter ou de lire les cours de Michel Foucault, et notamment « Il faut défendre la société ». Les inégalités sont largement renforcées, dans tous les domaines, et dans le mien, il y a une partie du secteur de la culture qui ne peut plus exercer son travail. Dans les faits, une partie de la culture est déjà saccagée, quelle sera la suite après le 19 mai ?  Il faut remettre en question ce système en place qui n’est pas égalitaire et qui ne peut jamais le devenir, car ce système se fonde justement sur l’inégalité. On a envie de détruire ce monde, on a envie de le réinventer, c’est ce qui se passe dans les universités, dans les théâtres occupés : un travail de pensée critique enthousiasmant est à l’œuvre, et il permet de réinventer la société et, avec elle, le monde. Nous pensons et inventons un avenir viable pour tous  – et c’est exactement ça qu’on essaye d’étouffer. »

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