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Quelle place pour la poésie au XXIe siècle ? : Conversation avec Jean d’Amérique

Quelle place pour la poésie au XXIe siècle ? : Conversation avec Jean d’Amérique

Interroger la place laissée à la poésie au XXIe siècle, c’est interroger le rapport de chacun.e à la langue, à ses charges, au pouvoir, aux contours de nos imaginaires et à la place ou au silence imposés à nos voix dans la société : conversation avec Jean d’Amérique, poète de la sincérité, citoyen-écrivain des luttes et transformateur de la langue.

« Parce qu’une langue, c’est le lieu de résonance de l’imaginaire, qui porte aussi une charge historique, politique, sociale… Donc tout passe par le créole dans ce sens-là pour moi. Et quand j’écris en français qui est, pour moi, un outil, c’est pour ça que je dis que je n’écris pas la langue française mais j’écris en français, dans le sens où je prends cet outil et je lui impose ce que je suis, je lui impose mon imaginaire. »

Jean d’Amérique

Sara Mychkine. Je suis heureuse qu’on ait pu se retrouver parce que c’est vraiment une conversation que je voulais avoir avec toi. Moi, la poésie, ça m’intéresse donc forcément, j’ai une idée de ce à quoi ressemblent les visages de la poésie contemporaine, etc, mais je trouvais intéressant de creuser la fracture qu’il y a entre les personnes qui sont intéressées par la poésie et qui vont voir, du coup, comment ça se construit maintenant et l’image qu’il y a à l’extérieur de tout ce monde-là. Quand on parle de poésie contemporaine, en fait, on ne sait pas trop ce que c’est. Les gens ont souvent l’impression que c’est un art mort ou alors imaginent des Lamartine, etc, ce qui n’a rien à voir avec ce qu’on fait comme poète.sse.s aujourd’hui donc je me suis dit que ce serait intéressant de faire une chronique de poésie, montrer aux gens ce qu’on fait vraiment… Tu es la première personne à laquelle j’ai pensé et c’est surtout par rapport à ton rapport au hip-hop. C’est un rapport qui est hyper prégnant en fait, dans la façon dont tu écris. Quand j’ai lu Soleil à coudre, par exemple, pour moi, c’est plus proche d’un album de Kendrick Lamar que de tel ou tel recueil de poète français du XVIIIe ou XIXe s. Et donc ça c’était la première question que je voulais te poser : qu’est-ce que c’est ton rapport au hip-hop et comment ça a alimenté ta poésie ?

Jean d’Amérique. Ah ouais… Ben qu’est-ce que je peux dire ? Si tu veux, moi, j’ai grandi dans le hip-hop en fait donc c’est… Mon rapport à la poésie va venir à partir du hip-hop. D’ailleurs, j’étais même pas encore conscient de ce que c’était la poésie. J’écoutais juste des morceaux de rap.

Sara Mychkine. Quel rap ? Rap américain ? Haïtien ?

Jean d’Amérique. Les deux. D’abord du rap haïtien, ouais, ensuite du rap américain, rap français… Mais je me souviens à l’époque, genre là on est entre 2005 et 2008, c’est vraiment l’âge d’or du rap en Haïti. Bon ça existait déjà hein mais là, il s’est passé un truc où des groupes, des artistes ont explosé, vraiment. D’ailleurs, ils ont un peu reproduit un certain modèle américain. T’as eu deux groupes rivaux Barikad Crew et Rockfam qui étaient en clash un peu comme les East Coast, West Coast aux Etats-Unis et du coup, ça a vraiment fait explosé le mouvement en Haïti. Et tous les jeunes étaient embarqué.e.s là-dedans donc moi aussi…

Barikad Crew Album Goumen pou sa’w kwè (Marco , Master Sun Kondagana , Brital , Bricks , K Tafal , Young Cliff , Dejavu , Dad , Izolan , Fantom )

Sara Mychkine. Ouais, ça ne m’étonne pas.

Jean d’Amérique. C’est sous l’influence de ça, en fait, que j’ai commencé à écrire. Après je dis « commencer à écrire » mais j’étais pas forcément conscient que j’écrivais pour faire de la poésie ou pour être écrivain… Rien à voir. C’était juste, je voyais des jeunes qui me ressemblaient et qui étaient au devant de la société, qui parlaient, qui avaient enfin le droit ou qui avaient arraché le droit de parler… Parce qu’avant, dans d’autres contextes, ils n’avaient pas le droit de cité dans la société. Donc, pour moi, c’était un acte fort politiquement de se dire que des jeunes qui viennent de quartiers populaires, qui n’ont pas le droit de parler dans la société, vont prendre une musique qui est méprisée, qui est discriminée et vont l’imposer aux gens. Ils imposent leurs voix, voilà, ils imposent aux gens de les écouter. Pour moi, c’est renverser la logique de la société quoi.

Sara Mychkine. Je suis complètement d’accord. J’étais quasi-sûre, mais c’était intuitif que t’avais commencé par le rap parce que… Ce que tu dis par rapport au fait que c’était des jeunes qui te ressemblaient, je trouve que ça joue beaucoup dans le fait de pouvoir envisager de se lancer, de poursuivre quelque chose, et d’où ma question suivante qui est : pourquoi la poésie pour toi ? Parce que tu dis que tu as commencé à écrire sans vraiment réfléchir, sans conscientiser le truc et un peu en écho de l’explosion du rap en Haïti, aussi sans doute parce que tu avais beaucoup à exprimer et du coup, ça devait sortir d’une manière ou d’une autre mais ensuite… Comment t’es arrivé, en fait, à te dire « Ok, ça c’est de la poésie et c’est de la poésie que je veux faire » ? Parce que je sais qu’il y a un peu une transition aussi à faire entre la poésie et le rap. Je suis tombée sur des trucs que tu avais fait qui étaient plus de slam… Je sais qu’en Haïti, le slam c’est très pratiqué et le rapport à l’oralité, qui me semble aussi lié à la langue créole, n’est pas du tout le même…

Jean d’Amérique. En fait, si tu veux, moi je n’ai fait que re-connecter des choses qui, pour moi, étaient déjà là. C’est-à-dire il y a eu cette entrée par le rap et après, très vite, par le biais de certains profs, je suis arrivé à découvrir des livres et donc, je commence à lire des choses en-dehors de l’école genre de la poésie, des romans… Et en lisant de la poésie, je me rends compte que c’est pas si loin de ce que je connaissais, déjà à travers le rap etc, il y a quelque chose qui les connecte. Et en plus en Haïti, il y a effectivement une pratique de l’oralité qui est très forte. On aime dire des textes, on aime faire entendre des textes à haute voix et par exemple, l’arrivée du slam, pour moi, c’était comme un nom qu’on venait déposer sur quelque chose qui existait déjà sauf que slam, le mot fait stylé, tout le monde le fait quoi mais… Pour moi, ça existait déjà hein. Des soirées à Port-au-Prince, dans des bars, ça finit en battle de poèmes. Donc c’était déjà là. Je n’ai fait que reconnecter ces éléments-là et… Ouais, j’ai continué à écrire et je ne me suis jamais dit que je faisais quelque chose de différent. Pour moi, c’est la poésie qui continuait et à chaque fois, elle prenait des chemins ou des enveloppes différentes. Donc, ouais, dès le départ, je me suis présenté sur des scènes où je disais mes textes, ouais, j’ai fait des scènes de slam, de rap aussi et jusqu’à présent… Je pense que c’est parce qu’il y eu ce début-là qui m’a ancré à la fois dans la musique et d’un autre côté, dans une conscience de la poésie comme manière de travailler le langage. Ces deux choses-là me sont restées. Et jusqu’à présent, je ne m’en défais pas. Je ne laisse pas le statut traditionnel d’écrivain effacer quelque chose qui m’a construit en fait.

Extrait du concert poétique de Jean D’Amérique « Rhapsodie rouge et autres recueils » à la Maison de la poésie (Paris) le 9 février 2022, accompagné du musicien Alexis Kowalczewski.

Sara Mychkine. Absolument et ça, pour le coup, je le sens beaucoup, sur ton Instagram, tu as exploré le trap poème par exemple. Et tu vois, pour moi, garder ces choses-là qui, je suis d’accord, sont des choses qui font corps avec ce que l’on est, c’est fondamental. Moi, le hip-hop américain, c’est quelque chose que j’écoute beaucoup, beaucoup aussi et dans ma pratique de la poésie, c’est pareil, ça infuse mais c’est normal. C’est aussi ce côté-là que je voulais mettre en avant dans cette chronique et ça c’est le raccord pour moi entre la poésie et le XXIe siècle : en tant que poète.sse, t’es de ton temps en fait. T’es forcément modelé.e par tout ce qui te traverse à côté et nous, forcément, le hip-hop peut faire parti de ça. C’est d’ailleurs aussi, pour moi, comme poète.sse, l’une des pratiques les plus intéressantes où il y a vraiment ce travail du langage de personnes, comme tu le disais, qui ne sont pas censées parler dans la société, qui vont arracher le langage, pour le recracher et pour essayer de le redonner aussi, redonner une place et à eux.elles et aux leurs. Et ça, c’était aussi quelque chose que je voulais aborder avec toi, c’est aussi d’ailleurs une valeur du hip-hop américain. Souvent les rappeur.se.s américain.e.s, quand ils.elles parlent de ce qu’ils.elles font, vont dire qu’ils.elles font ça for the culture, pour la culture. Et toi, c’est aussi quelque chose, j’ai l’impression, qui est en sous-texte de tout ce que tu fais. Enfin, à chaque fois, il y a vraiment ce truc de dire « Voilà moi d’où je viens et voilà pour qui je le fais » et c’est très dense comme intention mais elle est toujours, toujours là quoi.

Jean d’Amérique. Ben j’pense que… Une chose que j’ai apprise en écrivant, parce que c’est vraiment mon espace d’existence l’écriture, genre pleinement, pour moi, on ne peut pas résumer la littérature, l’art à une posture. Il faut l’investir, pleinement. Donc ça appelle à quelque chose qui est essentiel pour moi : c’est la sincérité. Quand on fait de la littérature, quand on fait de l’art, il faut être sincère. Sinon ça ne passe pas. Donc être dans la sincérité, ça veut dire avoir une conscience des lieux d’où cette parole-là, elle vient et savoir pourquoi on porte cette parole aussi. C’est-à-dire moi, je.. Je suis écrivain mais avant d’être écrivain, je suis un individu qui vit dans une société, qui voit ce qui se passe, qui a une histoire, qui a grandi dans un certain lieu, qui a un parcours et toute ma quête, et tout ce que j’ai envie de faire passer aussi, c’est montrer comment ce parcours individuel, comme tous les autres parcours individuels… Qu’est-ce que ça révèle sur la société ? Qu’est-ce que le récit de chaque vie a de politique ? Qu’est-ce que le récit de chaque vie révèle sur le récit collectif ? Et donc, je viens… Je prends le langage à la littérature. Je prends cet outil-là mais je viens avec mes références, je viens avec ce que je suis, je viens avec les lieux où j’ai grandi et c’est de voir comment je peux mettre la langue au service de ce que je veux dire, et non pas l’inverse. Je ne suis pas là pour me prosterner devant une langue classique…

Sara Mychkine. Mais ça, ça se sent beaucoup, que la langue, pour toi, c’est un moyen et je trouve que c’est intéressant en ce sens parce qu’en fait, tu as une langue qui est extrêmement travaillée mais ce n’est vraiment pas de la beauté pour la beauté quoi. Et pour le coup je pense que ce côté-là, enfin je sais que j’ai eu des discussions par rapport à ça dans d’autres cercles mais… Quand on te lit, si on n’a pas, si on ne sent pas justement tout ce côté-là qui est très politique et extrêmement humain, il peut y avoir le côté de « Oui », enfin moi, j’ai entendu « Oui, c’est trop poétique etc » et en fait… Toi, tu travailles vraiment ta langue pour servir l’intention derrière, pour servir les personnages qui sont enserrés dans ce récit collectif. Puis il y a l’autre côté du travail de la langue qui à noter aussi, c’est que pour moi, la poésie, la beauté, elle est mobilisée à partir du moment où t’es dans… J’ai envie de dire un gouffre. Ce n’est peut-être pas entièrement ça mais je pense qu’il y a une part de vérité là-dedans. Quand on érige des soleils, et toi, c’est un peu ce que tu fais, c’est parce qu’on en a besoin dans un premier temps. C’est parce qu’on est dans une sphère qui est extrêmement obscure. Et ça, je pense que c’est vraiment quelque chose à prendre en compte dans la poésie et c’est en ce sens-là aussi, pour moi, que ça se rapprocherait du hip-hop…

Jean d’Amérique. Et puis, il y a le côté du style. Ce que tu dis, ça me fait penser à ça. C’est que, pour moi, la poésie, la littérature, c’est aussi du style genre ouais, on met un style parce qu’il faut trouver quelque chose de neuf, quelque chose qui soit différent par rapport au langage courant donc la poésie, c’est du style. Mais je ne le fais pas que pour le style. C’est-à-dire qu’il y a toujours la question de comment je peux faire en sorte que ce style-là, il puisse servir le propos, faire en sorte que ce que j’ai envie de dire, je le dise avec le plus de justesse possible. D’où le travail de chercher une manière nouvelle d’agencer les mots pour que ça percute encore plus et qu’on puisse capter ce message, ou bien l’essence de ce que j’ai envie de faire passer et…

Sara Mychkine. Ouais, c’est ça, exactement, et en sachant que les émotions que tu fais transiter, ce sont quand même des émotions qui sont extrêmement violentes ou des situations qui sont extrêmement violentes, pour moi, ça passe aussi par le travail de la langue et du style. Tu ne peux pas retranscrire ça juste en disant « Voilà, il s’est passé telle chose », enfin forcément, et surtout pas en poésie. Une autre question que j’avais pour toi, c’était par rapport au créole. Enfin, je pense que t’écris en créole…

Jean d’Amérique. Ouais.

Sara Mychkine. Donc, par rapport à ça, est-ce que tu prévois d’écrire des recueils qui sont en créole ? Est-ce que c’est un travail souterrain qui alimente aussi ce que tu fais ensuite en français ? Je pense que c’est le cas ? Non ?

Jean d’Amérique. Non, pas forcément. En fait, j’écris en créole. J’écris en français. Est-ce que j’écris dans l’une ou l’autre de ces deux langues ? Je ne peux pas le traduire. Enfin, je pense… Ce que j’écris en créole, je ne peux pas le traduire forcément en français et vice-versa parce que, pour moi, je fonctionne de manière différente avec chacune des langues… Sauf que, le truc c’est que, comme mon imaginaire il est ancré en Haïti, mon imaginaire, il est haïtien d’abord. Et du coup, il est très lié à la langue créole. Parce qu’une langue, c’est le lieu de résonance de l’imaginaire, qui porte aussi une charge historique, politique, sociale… Donc tout passe par le créole dans ce sens-là pour moi. Et quand j’écris en français qui est, pour moi, un outil, c’est pour ça que je dis que je n’écris pas la langue française mais j’écris en français, dans le sens où je prends cet outil et je lui impose ce que je suis, je lui impose mon imaginaire. Et dans cet imaginaire, comme il y a des choses qui sont liées au créole, on peut sentir effectivement comme un bruit de fond créole dans ce français que j’écris parce qu’il y a mon paysage, mon imaginaire. Il y a parfois, un mouvement dans la langue qui appartient peut-être plutôt au créole et que j’amène dans le français, sans un travail de traduction vraiment. Ce n’est pas que je pense ou réfléchis en créole et que j’écris en français mais il y a des pans de mon imaginaire que j’ai envie de mettre, voilà, d’infuser dans la langue française et du coup, pour moi, qui participent à une transformation de cette langue. Si je prends un exemple… Ok, parfois, il y a des trucs que j’écris en français et il y a quelque chose que j’ai envie de dire, ou que j’ai envie de faire entendre et qui est en créole en quelque sorte mais j’ai envie d’ouvrir une fenêtre sur cet imaginaire-là. Dans mon roman, il y a une expression à laquelle je pense-là où je dis pays sans chapeau. En fait, pays sans chapeau c’est une expression haïtienne pour décrire l’au-delà. Alors, en français, évidemment, je pourrais juste dire l’au-delà ou la mort, voilà, mais j’ai écrit ça dans le roman, j’ai gardé cette expression parce que je trouvais que ça ouvrait une fenêtre sur quelque chose, ça ouvrait une fenêtre sur une culture, sur un imaginaire, ouais, pays sans chapeau, c’est une expression haïtienne. Rien à voir avec le français en fait…

Sara Mychkine. Non, ça c’est sûr. Mais pour le coup, ça je trouve que c’est super intéressant aussi parce qu’encore une fois, on peut faire un lien avec le hip-hop. Kendrick Lamar, il y a un moment où il dit dans The Art of Peer Pressure : « Speak a langue only we know you think it’s an accent » et pour moi, je trouve qu’il y a aussi ça dans ta manière d’utiliser le français, quant tu qualifies la langue française d’outil et que tu dis que tu n’écris pas la langue française, c’est aussi cette distinction-là qui est posée. C’est vraiment de dire on se ré-approprie la langue et…

Jean d’Amérique. Et la question des références aussi. Chacun.e a ses propres références. Si on écrit, si on utilise un outil pour dire quelque chose, on n’a pas besoin de taire nos références. On n’a pas besoin de mettre nos références de côté. C’est pourquoi justement moi, j’essaye vraiment de ne jamais répondre quelque chose classique qu’on attendrait justement d’un.e écrivain.e genre, ouais, quelque chose d’hyper rangé, même dans l’image, tu en parlais tout à l’heure, par exemple, on va attendre d’un.e écrivain.e qu’il.elle cite des écrivain.e.s genre…

Sara Mychkine. Victor Hugo…

Jean d’Amérique. … voilà, qui ont écrit des classiques mais mes références, elles sont autant dans les livres que dans la musique, dans le rap donc ouais, Kendrick Lamar peut côtoyer Romain Gary, Tupac peut côtoyer Camus, enfin, c’est un cocktail. On est tous.tes un cocktail de références…

Sara Mychkine. Mais ouais, voilà c’est ça. C’est de la trahison sinon. Mais c’est pour ça aussi que je voulais t’en parler parce que toi, tu es une des seules personnes par laquelle, dans les interviews, ça transparaît et même dans la façon dont t’écris. Et pour moi, c’est quelque chose de malsain, tout ce côté hypocrite où on a à tenir une certaine stature comme écrivain.e ou comme poète.sse, où on est « le milieu littéraire » donc on a telle, telle, telle référence et on se comporte de telle manière. Je trouve que c’est très bête et à mon sens, on perd beaucoup en le faisant. Je pense, en plus, que les gens qui disent ça mentent, en fait, on ne peut pas…

Jean d’Amérique. Encore plus en France. Je pense que c’est encore plus fermé. Genre ok, par exemple, aux Etats-Unis, tu vois, Kendrick Lamar, il a eu le prix Pullitzer. Je pense que ça ne pourrait jamais arriver en France…

Sara Mychkine. Le jour où on a un Booba qui a un prix Goncourt…

Jean d’Amérique. Ça ne pourrait jamais arriver, en tout cas, pas maintenant, tu vois. On est encore plus en retard par rapport à ça, je pense.

Sara Mychkine. Ça, c’est clair.

Jean d’Amérique. D’où une nécessité pour moi, encore plus, de faire entendre des références qui sont peu habituelles, peu classiques et qu’on n’attend pas en fait.

Sara Mychkine. Ouais mais c’est vraiment ça. Et c’est ça qui fait avancer les choses. C’est ça aussi d’ailleurs qui explique que je voulais faire cette chronique. Parce que moi, j’en vois plein, par exemple des poète.sse.s queer qui vont aller mobiliser des références dans d’autres imaginaires qui ne sont pas du tout présents dans le milieu littéraire. Après toi, ce qui est intéressant, c’est que comme tu as déjà été publié par plusieurs maisons d’édition, que tu as eu des prix littéraires, tu as une posture qui est super légitime. Donc merci d’avoir gardé cette sincérité-là parce que ça permet de faire ce pont-là entre les cultures et les arts dits « légitimes » et « illégitimes ». Les autres poète.sses auxquel.le.s je faisais référence, iels sont encore dans des sortes de marges du milieu littéraire où, en même temps, leur présence et leur travail fait quand même bouger ce milieu, en même temps ça reste, enfin, les piliers de ce milieu peuvent considérer que comme iels sont encore dans les marges, ça n’a pas vraiment d’impact direct. Mais, ouais, dans tous les cas, je pense que c’est quelque chose que tout le monde doit apporter et j’ai vraiment l’impression que les nouvelles générations de poésie, elles, elles apportent ça. Et ce que je me suis rendue compte aussi, juste cette année, c’est qu’en Haïti, vous n’avez pas du tout le même rapport à la poésie. J’ai l’impression que c’est plus similaire au rapport au rap qu’il peut y avoir en France… Mais même par rapport à ce que tu disais plutôt avec le slam, ça ne donne pas du tout le même rapport au truc, même si toi, t’as un peu le pas à faire quand même et tu commences avec le rap, la transition va être beaucoup plus fluide que si tu es en France où tu as vraiment, vraiment le côté de la poésie comme l’institution tenue fermement par des vieux blancs qui ne veulent pas lâcher l’affaire.

Jean d’Amérique. Grave.

Sara Mychkine. J’ai juste une dernière question, celle-là, elle est plus classique mais elle est importante, je trouve. Tu dis que la poésie, toi, elle t’a sauvé, et pour moi, ce serait ça, surtout, la place de la poésie au XXIe siècle, et c’est la même chose que pour le rap. Pour beaucoup de rappeur.se.s, quand tu rentres dans le rap, c’est que tu as besoin d’une corde pour te sortir de ton gouffre et ensuite, tu vas essayer de la tendre à d’autres donc toi, si tu peux me dire, pas forcément de quelle manière la poésie t’a sauvé, ça peut être métaphorique mais me dire pourquoi tu écris de la poésie maintenant, à qui tu veux t’adresser et pourquoi c’est important, pour toi, de ramener cette beauté-là et d’ériger ces soleils-là pour les autres qui n’ont pas, ou plus forcément la force de le faire.

Jean d’Amérique. Bon, déjà, moi, c’est d’autres qui m’ont donné envie de le faire. Je parlais de ces rappeurs que j’écoutais et ça m’avait poussé à… Enfin, je me disais là que j’étais autorisé aussi à parler, à prendre la plume et je pense que le chemin que je fais jusqu’à présent dans ma vie, c’est ça qui m’a amené ici. C’est la rencontre avec les mots, avec la poésie. Je dirais, déjà pour le milieu d’où je viens où c’était pas donné, y’avait pas ça qui m’était offert comme… comme métier, on ne m’avait jamais présenté poète, écrivain donc je ne pouvais pas vraiment rêver de ça. Pourtant, c’est cette rencontre-là qui va changer quelque chose en moi. Et pas seulement artistiquement, c’est ce qui est important, c’est aussi quelque chose qui m’a construit humainement, qui m’a construit au niveau politique, qui m’a construit, ouais, comme individu d’une manière générale parce que, je pense que les mots, la poésie, ça s’adresse à l’esprit des gens et c’est le lieu par excellence où tu peux transformer les gens, transformer les consciences et donc, moi, c’est ce qui m’a réveillé, même peut-être beaucoup plus que d’autres lieux d’éducation et de socialisation classiques comme, je ne sais pas, l’école, l’Eglise… Ouais, plus que ces lieux, je pense que c’est l’art qui m’a construit genre c’est la musique, la poésie qui ont construit la personne que je suis. Et aujourd’hui, c’est le centre de ma vie. Enfin, je vis pleinement de ça, de la littérature. Dans tous les sens, c’est ce qui me tient en vie, c’est ce qui m’anime, c’est aussi mon métier et en plus, c’est un lieu où je peux faire entendre ma voix dans la société. Et cet outil-là, je ne peux pas le perdre en fait, parce qu’il est puissant. Et si je peux dire quelque chose aux autres qui ont envie de prendre ce chemin, c’est que… Je pense qu’il ne faut même pas se poser de questions. Parce que moi, quand j’ai commencé à le faire, je ne me suis même pas demandé… Est-ce que j’allais pouvoir en vivre ou pas, est-ce que j’allais devenir écrivain ou pas, non, c’était, pour moi, un outil où je pouvais m’exprimer, où je pouvais dire des choses qui étaient importantes pour moi. Donc, une fois que j’ai compris cette force-là de la poésie parce que ça peut… Tu peux écrire quelque chose ici, ça va parler à des gens d’une autre génération, dans un autre pays, à l’autre bout du monde. Enfin, c’est un outil puissant. Et ça, une fois que je l’ai compris, ce pouvoir-là, je me suis dit « Ça y est, j’ai un truc dans les mains ». Donc je pense que, ouais, pour les autres qui arrivent, c’est ça qu’il faut capter, que c’est un outil puissant et qu’il ne faut pas se poser de questions pour l’utiliser sinon seulement avoir la conscience que, quand on écrit, ça nous donne une certaine responsabilité face aux gens qui nous lisent, face à la société. En tout cas, moi, je suis conscient de cette responsabilité. Je suis un citoyen qui écrit, qui voit ce qui se passe et qui a envie d’écrire des choses pour changer, pour participer au changement de la société. Je sais que je sème des graines dans l’esprit des gens. Je ne peux pas dire n’importe quoi. Comme cette parole-là est appelée à créer quelque chose dans la tête des gens, participer à réveiller les consciences, je dois faire en sorte que cette parole-là, elle soit positive, d’une certaine manière. Donc ayons conscience de cet outil-là qu’est la poésie et… On peut transformer le monde avec ça.

Texte dédié à la mémoire de Régina Nicolas, assassinée en avril 2015. Texte : Jean D’Amérique Voix : Gaëlle Bien-Aimé Réalisation : Ray-ginald Paklè Louissaint

Conversation enregistrée le 29 mai 2022.
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