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Hip-Hop Cinéma : Episode #4 – Les années 90, les films de Tierquar

Hip-Hop Cinéma : Episode #4 – Les années 90, les films de Tierquar

Dans mon odyssée du Hip-Hop cinéma, le pendant français des Hood films est les films de Tierquar. Focus arbitraire sur La Haine et Ma 6-T va crack-er qui donnent une visibilité sur les quartiers populaires et ses cultures.

La Haine sorti en 1995 a obtenu 3 Césars dont celui du meilleur film. Il obtint également le prix de la mise en scène au festival de Cannes. Ces distinctions sont comme une brèche pour un nouveau cinéma, celui des quartiers populaires.

Deux ans plus tard, Jean-François Richet réalise Ma 6-T va crack-er. Sorti sur les écrans peu après État des lieux, le film traite également de la « banlieue » comme lieu d’émergence d’une nouvelle question sociale. Le film sera descendu en flammes par une critique, pour cause de « manichéisme révolutionnaire ».

Dans le microcosme de l’entre-soi bourgeois du cinéma, il est à se demander si le milieu social d’origine des réalisateurs jouent dans la façon de traiter le sujet et surtout dans la réception de leur film par la critique et le sérail… mais ça c’est un autre sujet … ou pas…

Les émeutes

Les deux films s’ouvrent sur une émeute.

La Haine s’ancre dans le réel, une nuit d’émeute après une bavure policière. La popularité du film vient de l’exposition de la violence quotidienne et systémique des héros dans des situations de vie.

L’empathie du spectateur pour les personnages du film se construit donc principalement de manière négative, sur la critique des situations qu’ils vivent : les violences policières, la relégation, les expressions du racisme ordinaire. L’adhésion se construit aussi sur le partage de leur humour et leur langage. La dimension politique du film est manifeste, mais elle ne s’articule pas pour autant sur l’énonciation d’un discours politique.

La première scène de Ma 6-T va crack-er montre Virginie Ledoyen agitant un drapeau rouge sur fond d’images d’émeutes. Le film relate également les violences dont sont victimes les habitants des quartiers populaires. C’est principalement leurs relations à la police qui sont abordées, le film étant un appel clair à la révolte.

Ma 6-T va crack-er de Jean-François Richet

Le centre et les périphéries

La Haine se déroule en grande partie à Paris, hors des quartiers. Ma 6-T va crack-er est implanté dans les quartiers. Ce sont donc les relations entre centre et périphéries qui sont dramatisées.

« Nique sa mère, on est enfermés dehors ! »

La Haine de Matthieu Kassovitz

Le quartier est systématiquement représenté comme un environnement carcéral dont les jeunes ne peuvent s’extirper. Dans Ma 6-T va crack-er, « la bande de jeunes » passe le temps à discuter sur les marches de leur immeuble, où des grilles rappellent les motifs carcéraux.

Quand les personnages arrivent à quitter « la cité », la réalisation insiste sur leur inadaptation à ces autres espaces.

Dans La Haine, les trois héros sont assis sur une esplanade qui surplombe une grande artère, qui fait office de ligne de fuite. Matthieu Kassovitz procède au double mouvement du travelling arrière de la caméra et du zoom avant (ce qui implique un changement de focal). Ce procédé écrase littéralement les personnages dans le cadre, et l’arrière-plan de Paris et de ses magasins qui devient flou. La société de consommation est donc inaccessible pour les jeunes des quartiers.

La Haine de Matthieu Kassovitz

Dans Ma 6-T va crack-er, Jean-François Richet et ses amis sont contraints de redescendre les marches de la gare. Les policiers les attendent en haut de l’escalier. Ils leur bloquent ainsi symboliquement un avenir meilleur qui leur est refusé.

En étant rejetés du centre, donc de la société, les jeunes des périphéries entretiennent un rapport étroit avec leur environnement. Un paradoxe se crée. L’objet même de leur marginalité, le quartier, est défendu et approprié avec force par eux.

La famille

« Quand je vois un frère se faire tuer, moi je bouge ».

La Haine de Matthieu Kassovitz

Le terme de « frère » révèle la dimension alternative de la bande comme substitution de la famille biologique.

Ma 6-T va crack-er se démarque par l’absence de figures parentales. Le rôle des parents semble désormais si inefficace et effacé que Jean-François Richet n’y prête pas attention. Son film se concentre exclusivement sur le conflit entre les jeunes et la police.

Au contraire, La Haine met en scène les parents, pour mieux mettre en lumière les problèmes rencontrés par les populations d’origines maghrébine ou subsaharienne. La thématique de l’adaptation culturelle, linguistique et la confrontation entre les générations y est en filigrane. La grand-mère de Vinz critique le fait que son petit-fils ne fréquente plus la synagogue. Elle lui reproche l’abandon de leurs traditions et de leurs origines familiales.

Renouer le dialogue social

La Haine met en scène la figure du « flic de la cité ». Un policier qui est né et/ou vit encore dans la « cité ». Sa connaissance du quartier, de ses habitants, donc de ses problèmes est supposé être un atout. Or ce jeune policier est dénigré par Saïd, Hubert et Vinz. Pour eux, il représente la trahison de ses origines en s’alliant avec les forces de l’ordre, éternels ennemis des « jeunes des cités ».

Ma 6-T va crack-er de Jean-François Richet

Parfois les habitants du quartier, excédés par la violence, tentent de raisonner les jeunes. Dans Ma 6-T va crack-er, un homme plus âgé remet en question la dépolitisation des jeunes des cités. Auparavant, jusqu’aux années 80, ces quartiers étaient véritablement des « banlieues rouges », acquises au Parti communiste français. Jean-François Richet fait d’ailleurs référence à la révolution ouvrière dans le film. Or l’augmentation du chômage et la mise au ban des banlieues, laissent place à une nouvelle génération qui ne croit plus ni en la politique ni dans les élus locaux.

L’après

Dix ans après La Haine et Ma 6-T va crack-er, les émeutes « urbaines » de 2005 ont montré que ce dialogue social ne s’est pas renoué. En réaction, des politiques ont été mises en place pour permettre une meilleure perméabilité entre les milieux sociaux et réduire le fossé social.

Je parle d’ailleurs de certaines de ces politiques dans mon documentaire de 2008, Divers-cités dans les Grandes Ecole (instant #autopromo)

Plus de 25 ans après, les problématiques de La Haine et Ma 6-T va crack-er restent d’actualité, l’impression d’une chute sans fin. Mais …

« Le plus dur c’est pas la chute, c’est l’atterrissage ».

La Haine de Matthieu Kassovitz
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