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Anne Imhof, grande prêtresse en performance au Palais de Tokyo

Anne Imhof, grande prêtresse en performance au Palais de Tokyo

Si l’on reste sur sa première impression, on pourrait détester Anne Imhof. Grande prêtresse d’une secte vouée au culte d’une ancienne divinité païenne, elle semble asservir le troupeau de ses adeptes. Un groupe informe d’hommes et de femmes soumis et rampant sous le regard dominant de la géniale Éliza Douglas, grande ordonnatrice de la cérémonie et compositrice de la musique qui guide la performance.

Le prélude sur le « parvis » du musée prépare bien les esprits avec ce « foutage de gueule » dans ce numéro de pétrolettes pétaradantes tournant en boucle, effectuant quelques wheelings et dégageant un max de fumées asphyxiantes sur un public qui prend le large, consterné. C’est quoi, ça ? Il me faudra beaucoup de temps pour comprendre… Il faudra que j’abandonne les ressorts qui animent habituellement le rôle du spectateur pour saisir l’ampleur de ce que Anne Imhof nous propose. Et c’est révolutionnaire. Elle dégage avec force et violence les grandes lignes de notre futur.

Plus qu’un spectacle, c’est une cérémonie qu’elle nous offre, peut-être même un cours de géopolitique. Les scènes qui ponctuent le parcours comme le seraient un chemin de croix ou un pèlerinage ne sont pas le cœur de la performance. Ce qui fait la « chair » de cet événement, son sens profond, ce sont les mouvements d’un public qui semble sous influence. Où sommes-nous ? Qui sommes-nous ? Nous sommes au cœur d’une grande migration emmenée par un prophète dont nous sommes les adeptes malgré ce fond de révolte libertaire qui ne nous quitte que très rarement. On pense à ces déplacements climatiques et à l’inéluctable montée des eaux. On pense à ces mouvements de foules qui envahiront la planète à la recherche de nouvelles terres. Le désastre originel aurait-il été provoqué par ces motos pétaradantes qui ont ouvert le spectacle en nous poussant à l’intérieur du musée de Tokyo dans une grande procession ? On pense aussi aux migrations religieuses au Moyen Âge, Jérusalem, Saint-Jacques de Compostelle pour conjurer on ne sait quelles forces mystérieuses. L’immense foule qui a envahi le Palais de Tokyo serait-elle là d’abord pour communier, dans une ferveur poussée par le besoin de remplir une existence qui perd son sens ?

« Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas », affirmait (dit-on) l’auteur de la condition humaine. Anne Imhof casse les barrières qui nous figent dans le XXe siècle pour nous ouvrir à notre futur et la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire. Le sens de sa procession est-elle crépusculaire, entre la mort et la violence dans l’attente d’une catastrophe à venir ? Certainement pas, elle nous pousse sans ménagement vers l’idée d’un dépassement ou d’un franchissement au-delà du perceptible. Elle nous pousse vers la transcendance. C’est de l’espoir qu’elle nous offre à travers cette déambulation. Anne Imhof est très sûre d’elle-même et de sa capacité de nous conduire là où elle le désire. Elle a cette force de ces artistes qui ont touché du doigt des zones habituellement interdites.

En français, il y a le mot « mort » dans « nature morte », mais en anglais [et dans le mot allemand Stillleben, ndlr], il y a le mot vie. C’est cet entre-deux que Anne Imhof vient questionner. Cet état entre deux choses, entre la vie et la mort. C’est un voyage dans le temps et l’espace qu’elle nous propose avec une grande générosité. Un voyage mortellement sérieux, mais reposant, rassurant aussi qui agit sur les neurones comme un catalyseur. Le son composé et chorégraphié par son alter ego Eliza Douglas fonctionne comme un mantra. Un son hypnotique qui parfois chuchote ou parfois hurle, nous bouscule dans les extrêmes pour mieux nous entraîner dans sa procession.

Anne Imhof nous avait habitués aux installations radicales, qui lui ont valu notamment le prix Lion d’Or à la Biennale de Venise en 2017. Elle présente ici tout l’éventail de sa pratique protéiforme (peinture, installation, vidéo, etc.) en regard de Ce corpus d’artistes qui ont nourri sa pratique et entrent en résonance. Les travaux de près de trente autres artistes qui l’inspirent – de Géricault à Wolfgang Tillmans, en passant par Eva Hesse ou David Hammons. Cet ensemble démontre l’amplitude et la nature protéiforme de l’œuvre d’Anne Imhof.

C’est le plus grand projet pluridisciplinaire réalisé par l’artiste à ce jour et elle s’inscrit à travers ce « voyage » qu’elle nous offre parmi les grands « témoins » de notre époque.

Entretien avec Anne Imhof « meet the Artist »

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