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Espace du possible et anti-productivisme, sociologie du terrain vague

Espace du possible et anti-productivisme, sociologie du terrain vague

Arrivée de la Petite Ceinture du 16e, au niveau de la porte d’Auteuil, 2013. L’ancienne voie ferroviaire laissait la place à un terrain vague. © Celette/CC BY-SA-3.0

Du Terrain Stalingrad, hotspot de la culture hip-hop du début des années 90, au Terrain Vague de Bisk, galerie d’art sauvage entre gravats et déchets, le terrain vague se prête aux expressions artistiques les plus spontanées. D’où vient cette fascination et quels effets le terrain vague produit-il sur nos imaginaires ? Éléments de réponse avec ceux qui le pensent et le vivent.

Cet article est le second volet d’une série sur l’appropriation de l’espace urbain pour l’expression artistique spontanée. Lire le premier volet avec José-Manuel Gonçalvès, directeur du CENTQUATRE-PARIS, sur la construction du spontané.

« Pourquoi une telle sensibilité devant ce paysage potentiellement indéfini, devant cette nature artificielle peuplée de surprises, dépourvue de formes nettes représentant le pouvoir ? ». Dans son texte « Terrain Vague », première approche théorique du sujet et texte fondateur pour qui s’intéresse au sujet, Ignasi de Solà-Morales, architecte catalan, raconte notre fascination pour ces terrains « étrangers au système urbain ».

Hétérotopie, anti-non-lieu et dérives

Le terrain vague est partout. Dans les chansons, les films, les photographies urbaines et dans notre culture populaire. Pourtant, la sociologie, l’anthropologie ou même la philosophie ne se sont que peu emparé du sujet. Peut-être que le terrain est pensé « non pas à travers les espaces mais à travers les gens : les migrants, les campements, les sans-abris », propose Isabelle Miron. Écrivaine et universitaire québécoise, elle a piloté avec Elise Lepage, professeure de littérature québécoise, l’ouvrage Imaginaire du Terrain Vague (Éditions d’art le Sabord, 2019), un corpus de textes pour penser ce lieu.

On pourrait en dresser un portrait en creux. Parler de l’hétérotopie de Michel Foucault, ces espaces concrets qui hébergent l’imaginaire, comme une cabane d’enfant ou un théâtre. Ou bien d’ « anti-non-lieu », en opposition aux non-lieux de Marc Augé, « ces espaces interchangeables où l’être humain reste anonyme », définit Wikipédia, comme un hypermarché ou un aéroport. On pourrait parler aussi des dérives de Guy Debord, la (re)découverte de l’urbain au hasard de ses errements. « Dans les deux cas, il y a une absence de plan. On est dans le domaine de l’intuition, de l’haptique, des sensations », rapproche Isabelle Miron.

Non définit, le terrain vague est un « fructueux paradoxe », écrivent les deux chercheuses en introduction de leur ouvrage, « renvoyant aux paires d’opposés que sont la culture et la nature, la sédentarité et le nomadisme, la limite et l’indéterminé, l’ordre et le désordre, l’appropriation et la vacance, le contrôle et la liberté ».

L’appropriation

« En ville ou en campagne, l’espace est souvent géré, approprié. Au contraire, le terrain vague est abandonné et personne ne le prend en charge – au sens de « take care », analyse Élise Lepage. Ce sont les usagers qui vont avoir le plus d’importance. C’est un espace de liberté car il est ce qu’on décide d’en faire, selon qui décide d’y venir, de le traverser. »

L’appropriation. Un mot clé pour comprendre l’attrait du terrain sur ses habitants, insiste Lokiss, graffeur pionnier qui a ouvert le Terrain Stalingrad, terrain où graffeurs et autres acteurs de la culture hip-hop se retrouvaient à la fin des années 80 jusqu’au milieu des années 90. Que ceux qui voient dans le graffiti un art éphémère se détrompent. « Quand j’ouvrais un mur, il m’appartenait. » Pour le Terrain Stalingrad, c’est pareil. « Quand tu es enfant, rien ne t’appartient, surtout pas une zone. Là, cette zone est ta zone. Quand on arrive, on arrive pour s’installer, comme des squatteurs », explique Lokiss.

Ash Scipion Sun City en 1986 a Stalingrad by Solanas © CC BY-SA-3.0

Un sentiment d’appropriation que partage Bisk. Installé dans une petite loge au milieu d’une déchetterie accolée au squat artistique de ses amis, l’artiste s’empare des lieux. « Quand les bulldozers ont enlevé les déchets, les autres graffeurs ont eu envie de venir. Mais c’était chez moi –tout le monde l’a reconnu sans embrouille. J’ai donné des coups de pelle pendant des heures pour frayer une tranchée. » Pendant huit mois, du matin au soir, il déplace les gravats et peint le moindre cailloux pour créer un univers riche et détaillé. Un côté facteur cheval qu’il revendique. « J’ai créé mon monde du sol au plafond, tu étais dans mon tableau. Quand je suis parti, j’ai lâché une larme. »

Zone non-productiviste

Dans une ville productiviste et sous surveillance, le terrain vague fait figure d’anachronisme. « Pour un gamin c’est magique. C’est une zone de liberté absolue, il n’y a aucun regard, se souvient Lokiss. C’était un terrain de jeu où on pouvait faire ce qu’on voulait. » Loin des galeries, le graff se pratique pour l’amour de l’art et la reconnaissance de ses pairs. « On était adolescent, il y avait une certaine forme de naïveté », partage Lokiss. Les représentants de l’art institutionnel ne sont pas toujours bien vus. Lokiss se rappelle avoir à l’époque ignoré Agnès B, venue en observatrice ; il ignore aujourd’hui les tentatives de récupération de cette histoire devenue mythique, par Netflix ou la Mairie de Paris.

Du côté de Bisk, le terrain vague a vocation à être vu – un outil artistique et médiatique. Il s’impose néanmoins en contradiction avec ce que le graffeur appelle le « street tarte », un art lisse et sans rature. « Il y a une espèce de rage contre le street art, toute cette esthétique du beau. Je voulais faire du sale. J’ai pris l’environnement le plus déglingué, je cherche la complication ». Quand Le Monde fait le portrait de son exposition dans le Terrain vague, le putsch est réussi. « Un ami m’a dit que j’étais le cheval de Troie de la culture. Cette exposition n’aurait pas pu exister dans un lieu institutionnel. »

Diversité des textures

Si le terrain ne s’inscrit pas dans un productivisme capitaliste, il vit. Des mauvaises herbes, des orties et des ronces poussent allègrement. Loin de gêner les habitants, elles offrent autant de nouvelles textures pour créer. « Sur un mur de 10 mètres, tu as plein de matières différentes. Le spray réagit différemment », se réjouit Bisk. Aujourd’hui déserté, « le terrain continue à produire tout seul, dit-il. Maintenant, c’est une jungle. »

« Il y a des herbes sauvages qu’il fallait redécouper à chaque fois qu’on allait peindre un mur, raconte de son côté Lokiss. Il y a quelque chose de très organique. C’était l’époque d’Alien et on était très inspiré par la biomécanique. » Une diversité écologique mais aussi des paysages. « Il y avait quelques traces des anciens bâtiments, le métro, une voie ferrée – on était nourris de la mythologie hip-hop new-yorkaise – des morceaux de carrelage où les breakers pouvaient danser. Il y avait un ensemble de zones, c’était assez étonnant. » Une diversité sociale aussi : sur le Terrain, dans une cabane en tôle, habite un homme qui chaque matin part au travail. « Il était très propre, avec un cartable. C’était étrange mais il n’y a jamais eu de tensions entre nous. »

Le terrain vague comme page blanche. « Il n’y a pas les belles structures en métal comme dans l’Urbex, on ne sait pas ce qu’il y avait avant », souligne Bisk. « Il n’y a pas de vestiges architecturaux, ce côté déchéance urbaine, appuie Lokiss. On est dans une zone vide. » « Le vide, l’absence, certes, mais aussi la promesse, l’espace du possible, de l’espoir », lui répondrait Solà-Morales.

Le goût du risque

Enfin, il y a le risque. Il est omniprésent dans le texte de Lokiss sur le Terrain, écrit pour son livre Graffiti, 50 ans d’interactions urbaines (Editions Hazan, 2018). Dans la « mer de ronces » et la « plage de racailles », dans ce « ring immense » où l’on « peint par accident, pour éviter de s’y battre ». Dans les « braquages quotidiens » et les « contrôles poussés par la police ». Pour un ado attiré par les pratiques de glisse extrêmes, le terrain de jeu pour « enfants sauvages » est idéal. « Ce n’est pas un jardin à la française, ‐ merci Satan ‐ c’est absolument le contraire : une jungle qui plante le chaos au milieu de la ville, un champ de ruine limité par des remparts », écrit l’artiste. Et en son cœur, pousse l’expression d’une énergie sans contrainte, fougueusement créative.

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