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José-Manuel Gonçalvès, directeur du CENTQUATRE-PARIS : « Ce lieu est un bout de ville, il vous appartient »

José-Manuel Gonçalvès, directeur du CENTQUATRE-PARIS : « Ce lieu est un bout de ville, il vous appartient »

Photo © Quentin Chevrier

Comment s’approprier l’espace pour en faire un lieu d’expression artistique ? Peut-on créer le spontané ? Comment reconquérir l’urbain ? Dans une ville qui se densifie, reste-t-il des espaces « vides », propices au déploiement des imaginaires ? Pour répondre à ces questions, Hiya ! lance une série d’articles pour donner la parole à ceux qui construisent, pensent et habitent la ville et ses terrains de jeux opportunistes.

Dans cette réflexion sur l’équilibre délicat entre le construit et le spontané, José-Manuel Gonçalvès, directeur du CENTQUATRE-PARIS depuis 2010, ouvre la danse. Sous sa direction, l’établissement culturel a ouvert grand ses portes pour devenir une extension de l’espace public. Artistes et spectateurs se mêlent et déambulent librement dans des espaces qui évoluent au gré des usages de ses habitants. Une symphonie cacophonique savamment non-orchestrée, d’après une recette secrète que nous livre le maître des lieux. Interview.

Danseurs, dessinateurs et circassiens cohabitent dans cette effusion créative spontanée. © Quentin Chevrier

Hiya ! : On connaît le hall du CENQUATRE-PARIS pour ses danseurs amateurs. Quelles autres activités s’y déroulent ?

José-Manuel Gonçalvès : Il y a toutes les activités de pratiques artistiques et physiques. Tous les types de danse : de la danse classique, beaucoup de danse dite de salon, de la danse traditionnelle, et à peu près toutes les tendances du hip-hop et notamment celles que l’on voit rarement ensemble, comme les vogueurs et les krumpers.

Il y a aussi beaucoup de pratiques circassiennes : les artistes viennent faire des équilibres, du jonglage, de la torsion, de la roue Cyr, cette grande roue en métal dans laquelle ils s’engouffrent.

Il y a aussi beaucoup de dessinateurs, d’architectes, des urbanistes ainsi que des comédiens.

Danse de salon sous la nef. © Quentin Chevrier

Pourquoi avoir voulu créer ce lieu à disposition des artistes ?

L’idée était de se demander comment mettre à disposition des outils pour les artistes et établir une relation avec la population. On a mis en place des outils techniques pour les artistes, des espaces protégés et équipés pour travailler, et puis d’autres espaces complètement ouverts à des pratiques spontanées.

A ces endroits-là, il n’y a pas de préalable au fait de venir dans le lieu. Comme parfois dans l’espace public, c’est un espace où les gens se sentent à l’abri et se sentent bien. Il y a une sorte de communauté d’esprit, parce que c’est un lieu artistique. Les gens disposent d’un espace qu’ils imaginent eux-mêmes.

Dans quelle mesure contrôlez-vous ce qu’il se passe dans cet espace ?

On veille. Par exemple, des gens sont venus pour jongler avec des sabres – on a dû leur dire que ce n’était pas possible. Symboliquement, on ne veut aucune arme dans le lieu, même factices. Il est arrivé que des jeunes gens arrivent du théâtre déguisés en nazis et en américains, et ils avaient des armes. Ils pouvaient se déguiser comme ils voulaient mais nous ne voulions pas d’armes parce qu’il y a des enfants et que l’on pense que la banalisation de ces éléments n’est pas possible dans un lieu public.

Il n’y a pas de contrôle en amont. Lorsque les gens entrent dans le lieu, on ne sait pas ce qu’ils viennent faire. C’est consubstantiel au projet : on ne demande pas aux gens s’ils viennent pour répéter, manger, se balader, dormir ou pratiquer.

C’est la liberté avant tout…

Absolument. Le lieu n’est jamais totalement commercialisable. On nous a déjà demandé de fermer le lieu pour le louer pendant 15 jours. Ce n’est pas possible, quel que soit l’argent. Les espaces s’adaptent au fur et à mesure des activités, on se débrouille toujours pour libérer des espaces de pratiques spontanées.

Comment avez-vous fait pour attirer les artistes, leur faire savoir que ce lieu leur était ouvert ?

Une équipe du CENTQUATRE-PARIS travaille avec les structures et les associations alentour. Quand on croisait des hip-hopeurs dehors, on leur faisait savoir qu’ils pouvaient venir répéter ici. On a fait passer le message. Un mois après mon arrivée, le lieu était déjà plein.

« Il n’y a pas d’annonces aux hauts parleurs. C’est très impersonnel, on ne sait pas qui parle et à qui on s’adresse. »

Quel travail invisible pour créer la spontanéité, maintenir la convivialité ?

Quand je suis arrivé j’ai enlevé tous les contrôles, même les contrôles au seuil. Malheureusement il y a eu les attentats et on a dû mettre le strict nécessaire, c’est-à-dire l’ouverture des sacs, de manière assez légère.

Dans un espace culturel, on vous laisse peu déambuler si vous ne savez pas ce que vous allez y faire. Cela nous importe peu : l’accès au lieu n’est pas conditionné par votre statut social ou ce que vous avez envie de faire. Ce lieu est un bout de ville, il vous appartient. 

Il n’y a pas d’annonces aux hauts parleurs. C’est très impersonnel, on ne sait pas qui parle et à qui on s’adresse. Il n’y a pas non plus d’écran cartel à l’entrée pour dire que vous pouvez faire ceci ou cela. Dans tous nos protocoles, les agents vont parler aux gens. Retrouver l’inter-relationnel.

Autre élément, qui peut paraître évident. Il y a des bancs publics et des transats. Les bancs publics ne sont pas scellés – c’est interdit, normalement ils devraient l’être. Mais cela permet aux gens de configurer leurs espaces eux-mêmes. Pourquoi des bancs et des transats ? Quand vous êtes assis sur un banc, vous êtes alertes, vous reprenez tout de suite vos appuis, vous êtes dans une dynamique physique. Quand vous êtes dans un transat, vous êtes en relâchement total. Dans un lieu où il y a une tension physique très forte, parce que les gens répètent, ceux qui ont l’habitude d’être dans un rapport tendu à l’urbain laissent leurs corps se détendre. Cela crée une décontraction pour tout le monde. Les gens s’abandonnent : ça veut dire qu’ils sont en confiance.

Chacun de nos actes est pensé pour que tous se sentent en capacité de faire l’expérience du lieu. À partir de ces expériences suggérées, nous les observons pour les amplifier ou les ajuster.

Les transats pour détendre les corps et l’atmosphère. © Quentin Chevrier

Vous parlez d’ « interdits ». Comment vous arrangez-vous avec les règles ?

Nous ne sommes pas hors la loi, nous sommes dans une interprétation en faveur de l’usage de la loi et nous faisons en sorte de nous donner les moyens de la réadapter. Par exemple, nous montons les expos à vue : il y a des gens en train de scier. A priori, c’est interdit, sauf si vous mettez une distance, mettez en place des éléments visuels et transformez le lieu en chantier.

Quels travaux théoriques, pratiques artistiques ou lieux vous ont inspirés ?

Cela fait 35 ans que je procède de la sorte. Je croise des compétences en sociologie urbaine, des écrits philosophiques et nos observations pour les transformer.

Par exemple, Pierre Rosanvallon, dans La Société des égaux (Seuil, 2010), écrit que tout n’est pas égal dans nos pratiques et nos compétences mais que nous avons tous la possibilité d’accéder à ces activités. Transposé au CENTQUATRE, cela veut dire que si tout n’est pas égal, tout est recevable.

Ou prenez Dogville, de Lars Von Trier. Il y a d’immenses plateaux comme dans un film sauf que vous avez le champ et le hors champ en même temps. C’est une première réflexion. Le hors champ est l’exposition lorsqu’elle est montée, avec des conditions d’accès avec un bracelet ; et le champ est comment elle est construite, à vue.

Dans le film, un personnage trace au sol une maison et écrit « Ma Maison ». Dans la maison, il a dessiné des pièces. Au CENTQUATRE, on fait exactement la même chose. Les gens se servent de ce qui les définit eux-mêmes pour délimiter leurs propres espaces de jeux. C’est de la philosophie appliquée.

« Imaginez demain que tous les théâtres, opéra, musées se disent que les hall d’accueil ne sont pas seulement pour accueillir les spectateurs mais sont un hall d’accueil de la ville. Qu’est-ce que vous en feriez ? »

Vous accompagnez des lieux qui souhaitent mettre en place des espaces similaires d’accueil créatif. Quel est votre premier conseil ?

Quand vous disposez de mètres carrés non utilisés, demandez-vous de quoi a besoin la population autour de vous. Elle a besoin d’espace où elle peut à sa guise imaginer d’autres choses que ce qu’elle peut faire dans un espace privé. Plus vous êtes proche de milieux modestes, plus c’est important.

Imaginez demain que tous les théâtres, opéra, musées se disent que les hall d’accueil ne sont pas seulement pour accueillir les spectateurs mais sont un hall d’accueil de la ville. Qu’est-ce que vous en feriez ? C’est un tuyau, une vraie recette que je vous donne…

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