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La police est dehors, ecilop est dedans.

La police est dehors, ecilop est dedans.

La police manifeste ; elle aurait apparemment de quoi se plaindre. Elle qui a pourtant passé ses derniers siècles à embastiller, étrangler ou briser les os des pauvres hères qui avaient l’audace de réclamer une vie meilleure. Alors elle se montre, multiplie les parades, les démonstrations de force et les manifestations nocturnes.

Mais tandis que la police est dehors, ecilop est dedans. Les voitures sont à l’envers, le graffiti est en galerie. Tout est cul par dessus tête.

Si vous avez l’habitude de regarder vos chaussures quand vous marchez, abattu par votre journée de travail, votre misère existentielle ou simplement vos journées relou, vous avez très certainement raté ses gribouillages aériens. Si vous êtes de celleux dont la vision porte souvent vers les cimes, alors vous savez de qui on parle.

Celui qu’on voit sur les façades de Paris, Marseille et ailleurs tient sa première exposition — accompagné de ses copain.e.s — à la galerie ErbK, dans le VIème arrondissement parisien. L’intitulé, très sérieux, sonne comme un avertissement : « Avant que la surveillance ne soit totale ».

« La technique de contrôle la plus efficace, c’est la peur »

Si vous venez chercher une collection de bagnoles de condés, vous risquez d’être déçus. En revanche, si vous voulez voir un amas de créations qui-font-réfléchire, c’est le bon endroit. Dès le moment où vous passez la porte, c’est déjà foutraque : une bâche s’étale par terre, grignotant une bonne partie du sol. En bon visiteur de galerie, on la contourne, soucieux de ne pas piétiner l’art que l’on vient consommer. Et puis, notre regard circule.

Dans un coin, trône une prise de guerre : les porte arrières d’une fourgonnette de keufs badigeonnée de peinture jaune, oeuvre intitulée « 1, 2, 3, Soleil ». Dans un autre angle, la pièce « Bentham », aux accent plus foucaldiens : une perche surmontée d’un spray et un dôme de caméra couvert de vert. Ces deux oeuvres semblent résumer une partie du propos de l’artiste. Pour combattre la mégamachine, déjouer sa peur ; pour lutter contre un pouvoir qui se veut omniscient, des moyens rudimentaires.

C’est David contre Goliath. Des pinceaux contre des hélicos. Mais c’est peut-être là l’idée la plus enthousiasmante : malgré ses rêves de toute-puissance, malgré ses moyens technologiques quasi-illimités, malgré ses légions de nervis, l’État et le pouvoir ne seront jamais invulnérables. Cette pensée semble cristallisée dans l’oeuvre « Passerelle ». A côté d’une sommaire échelle suspendue au plafond, s’affichent ces quelques mots : « Qui aurait cru qu’on pouvait tromper MC, alarmes et censeurs avec une dizaine de planches de bois et quelques mètres de corde ? ».

Chercher les interstices

Là où l’État déploie ses stratégies, nos peintres amateur.rice.s d’accrobranche y opposent leurs tactiques. En opposition à la théorie d’une surveillance panoptique — où les masses ne seraient qu’une foule inerte — Michel de Certeau met en avant les ruses que chacun.e développe, afin déjouer le sens imposé par les détenteur.rice.s du pouvoir.

Cet intellectuel jésuite (c’est souvent bon signe) compare les auteur.rice.s de ces ruses à des braconniers. Iels serpentent à travers les mailles de ce réseau imposé, ils vivent sur des terres qui ne leur appartiennent pas. Ces dernier.ère.s glanent ce qui leur semble utile et composent leur quotidien avec ces fragments assemblés pour élaborer des tactiques de résistance face au pouvoir. L’exposition toute entière ressemble alors au tableau de chasse d’une équipe de braconniers.

Sur un mur, un triptyque photographique narre l’histoire d’un détournement*, ou plutôt un « Toy » massif. Certain.e.s connaissent peut être cette voiture de marque allemande, suspendue le nez en bas devant le garage Mannes à Ivry. Le cartel s’interroge : « Art in Situ ou publicité 3D » ? Dans les deux cas, le tacot a été détourné. Mais l’affaire reste la même que pour un toy : la signification va plus loin qu’une légère couche de peinture, c’est une déclaration de guerre.

L’idée, judicieuse, s’apparente à une prise de judo : utiliser le poids du Spectacle pour le faire vaciller puis chuter. En fouillant dans le manifeste de l’Internationale Situationniste, on y trouve le projet « artistique » de Debord et de ce mouvement culturel majeur (qui semble ressembler à celui d’ecilop). L’auteur de la Société du Spectacle postule de la nécessité de « changer le monde » et nous enjoint à dépasser toutes les formes artistiques par « un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne ». Je crois qu’on y est.

Quelques toiles peintes, un peu cachées, parsèment la galerie. On retrouve le trait espiègle, comme balbutiant, caractéristique de notre barbouilleur. Aussi, ses facéties structurent l’ensemble de l’exposition : des titres (1, 2, 3, Soleil), à la localisation en plein coeur du VIème arrondissement. Éric — le chaleureux galeriste — abonde dans ce sens : « Qu’il vienne exposer ici même, au milieu des galeries branchées et des écoles privées, il est fort possible que ce soit un troll ! ». Il poursuit « la dimension du jeu est très présente, c’est comme s’il racontait une histoire entre un chat et une souris ».

L’Invasion des profanateurs de sépultures

Hasard des lieux et magie de la scénographie, la galerie recèle un caveau. En descendant la volée de marches, une visiteuse s’exclame : « c’est comme pour aller dans les cata ! ». C’est vrai qu’en bas, l’ambiance n’est pas la même. « La crypte est en opposition avec la salle du dessus, c’est l’antagonisme entre le sacré et le profane » appuie Éric. La lumière bleutée d’un gyro de condés zèbre la pièce, une série de photos sont suspendues au mur et un autel dédié aux forces de l’ordre se pavane dans un coin.

La série de tirages met en scène une bande de pitres, à l’accoutrement bariolé, en train batifoler au milieu de voitures de condés. Ça se tire, ça se pousse, ça barbouille, ça casse, bref c’est le bordel. Joyeuses bacchanales, burlesque carnaval, les scènes paraissent irréelles. Pourtant, les photos sont là. Serait-ce un rituel d’inversion cathartique, où la police serait, pour une fois, humiliée et dominée ?

En discutant, Eric souligne un aspect essentiel : « l’enjeu était de faire rentrer ses actions de rue dans une galerie, de faire connaître autre chose que ses voitures de police ». Peut-on convoquer Debord et exposer en galerie ? Peut-on chercher à « destituer l’ordre établi » et le légitimer gentiment ?

C’est à voir jusqu’au samedi 29 mai, au 64 Rue Mazarine à Paris.

*la galerie Erbk a été contactée cette semaine par le garage Mannes, par le biais de ses avocats. Le garage faisait la demande expresse de retirer cette oeuvre pour des questions de droit à l’image. La pièce n’est donc plus visible dans l’exposition.

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