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#generationecilop, c’est toute une génération qui se révolte

#generationecilop, c’est toute une génération qui se révolte

C’est en apesanteur qu’il progresse. De nuit. En silence. Il aime trop les toits parce que c’est calme et qu’il peut parler aux oiseaux.

Un nœud avec une chaise de calfat, un baudrier système D, il plonge le long des parois lisses pour marquer l’espace, y laisser sa trace. Ecilop, qui ne se réclame d’aucune école, a inventé une nouvelle discipline dans le milieu clos des graffeurs vandales, le graff au bout d’une corde. « L’homme préhistorique du rappel. » Il trace sur des surfaces vides, inaccessibles sa voiture de police les roues en l’air dans un style naïf et épuré dont il a tiré son nom : Police/Ecilop. L’anagramme est puissante. Il y a du sacré dans son acte.

Il y a de la naïveté et de la colère. Une colère intense, addictive, qui naît de l’intérieur, de la peur du vide, de l’ennui et qui se heurte à la violence d’un environnement qui se décompose, injuste et vide de sens. Ce mec, c’est de la chaleur géothermique qui sort des profondeurs. La naïveté qui nourrit sa colère est toute aussi forte. Il voit la vie à travers ses plus grands traits, simples, enfantins, comme une esquisse de Basquiat ou de Picasso. « Et puis, comme dit un de mes senseis, “dessiner rend gentil”. » Concession est un mot qui n’existe pas dans son vocabulaire.

Est-il graffeur ? « Je m’en bats les couilles du graff, je fais du bateau. » Alors, quoi ?

Sa vie est au-delà, vers de nouveaux horizons, les guerres à venir. Une succession de tentatives, de combats à mains nues et sans protection. École des Beaux-Arts, oui mais pourquoi ? Sa vraie vie, ce ne sont pas les avenues bordées de fleurs (ou de cimetières), c’est l’immixtion dans les failles, les trous pour en faire de larges espaces de création éphémères, grignoter de nouveaux territoires à force d’occupations sauvages, trouver sa juste place dans les squats éphémères, une guérilla immobilière qui pirate la ville comme nos esprits. Il mène son combat dans les entrailles interdites de Paris pour y faire du bruit, des sons, exprimer sans limite sa rage de vivre. C’est aussi un appartement au fond des tunnels du métro qu’il propose en location sur Airbnb et qui s’arrache. Que serait une ville sans ses points morts et ses peintures sauvages ? Sans sa faune interlope qui réveille nos désirs, notre soif ? Quel est ton projet ? « Aucun. » Tu profites du système, tu touches le RSA. « Pas de problème, quand les 1 % s’empiffrent. »

Il est là pour nous réveiller, mettre un zoom sur cette vie morne qui ternit nos quotidiens, c’est son métier et ça lui coûte une blinde. Elle est là, son œuvre d’art, c’est juste sa vie de tous les jours qu’il déploie comme une performance. On pense au situationnisme bien sûr, à Guy Debord et à sa volonté de dépasser toutes les formes artistiques, mais pourquoi s’attacher aux théories d’un intello qui est mort ?

Il est fier quand il t’explique qu’il a fait danser d’immenses marionnettes sur des murs pignons ; qu’il désacralise la police en retournant leur voiture sur le toit, et quand il est d’humeur en y ajoutant quelques flammes pour finir le décor. Garçon blanc cis tendance homo, il a fondé la BDP (la brigade des porcs) mais c’était il y a longtemps. Il a commencé avec une bombe comme un bon névrotique qui tourne en boucle, maintenant il peint avec tout ce qui lui tombe sous la main. Il est même le plus classique des peintres muraux. « Je cherche les places les plus visibles, c’est l’essence même de la pratique, les graffeurs les plus visibles sont sur Insta. » Il parle aussi de cette expo dans le VIe arrondissement qu’il apparente (selon lui) à une prise de judo : « Utiliser le poids du spectacle pour le faire vaciller puis chuter. » Là, bon, on peut douter, mais l’essentiel n’est pas là. Il y expose ses prises de guerre ; les portes arrière d’une fourgonnette de keufs badigeonnées de peinture jaune, œuvre intitulée « 1, 2, 3, Soleil ! » ; une perche surmontée d’un spray et un dôme de caméra couvert de vert. L’exposition toute entière ressemble à un tableau de chasse.

Il pense quoi de la culture hip hop ? « Top depuis que c’est à la mode, ah ! ah ! » et d’ajouter en plissant le front : « Ce qui est marrant, c’est qu’on s’identifie à une culture de gamins de 13 ans afro-américains de l’autre côté de l’Atlantique. Est-ce à cause de l’influence hégémonique des States ? Ce qui est sûr c’est qu’il faut casser les codes, les nouveaux sont affranchis de tout ça. » Il est tenté par le repli, la cabane au fond des bois avec sa bande de potes, les chèvres, le potager, sans histoires, il hésite, où est sa place ? Tout cela est au bord, à la limite, comme son amour de la mer et son métier de skipper. Voguer, naviguer, crier, se taire.

Existe-t-il encore un endroit pour s’asseoir et se taire ?

Quelle est la vraie question qu’Ecilop nous pose ?

Avec lui, c’est toute une génération qui gronde, celle qui dans vingt ans aura les pieds dans l’eau. « La génération Ecilop » qui surnage dans un désarroi électrisant dont nous sommes loin d’avoir pris la mesure. A quoi bon créer des œuvres d’art qui finiront à la Pinault Collection ?

Pour faire quoi ?

Faire le jeu des boiteux qui cassent notre planète en toute conscience ? Pourquoi j’aurais du respect pour eux ? A quoi bon tout… Ils veulent juste forcer la porte, enfoncer ce mépris arrogant qu’on leur oppose. C’est là, maintenant, qu’il faut vivre, dans l’instant, faire de sa vie une grande performance, allumer des lumières alors qu’autour de nous as usual, on continue à enfermer, tricher, surveiller, faire du noir.

Le nouveau « game » des grandes puissances s’est déplacé en mer de Chine avec des milliards pour alimenter une machine de guerre qui insulte le futur, la terre brulée, les océans acidifiés, des tornades tous les jours, des populations entières en migration pour échapper à la misère, à la guerre, la montée des eaux. Et alors que l’on remet le couvert entre les Américains et les Chinois, avec les habituels effets délétères, on embarque à l’aube « la génération Ecilop » qui tente avec un courage et une naïveté parfois confondants de redonner à cette planète un peu de dignité et d’amour.

C’est ça notre Terre ?

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