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Une Maison, le cinéma permanent de Judith Auffray

Une Maison, le cinéma permanent de Judith Auffray

Judith Auffray a passé trois ans à aller et venir dans un lieu d’accueil pour jeunes autistes de Saint-Hippolyte-du-Fort. Elle y a tourné trois films, dont ce long métrage. Une sorte de cinéma permanent, des heures et des heures de rushs, puis un choix final, qui est le film que l’on voit, Une Maison.

Le film s’ouvre sur une pièce dans l’obscurité. Au bout d’un moment, long de plusieurs minutes, quelqu’un vient allumer la lumière. L’immobilité est rompue aussi. Plusieurs personnes traversent la pièce. Elles sont silencieuses. Le film va nous faire immerger d’une manière radicale, sans parole et sans nous accompagner, dans cette maison qui est un lieu d’accueil : Tentative, à Saint-Hippolyte-du-Fort, au sud des Cévennes, créé en 2004 par l’ancien collaborateur de Fernand Deligny, Thierry Bazzana. Sept jeunes autistes y habitent : Raphaël, Thomas, Charlotte, Etiza, Guillaume, David, Julie.

C’est un documentaire au pur présent. Judith nous fait participer directement à la vie dans la maison en restituant les gestes et les déplacements, en laissant durer les silences. Elle nous fait suivre la circulation d’un lieu à l’autre, on s’immerge dans le quotidien des jeunes habitants. La question pourrait être : comment filmer la personne autiste, qu’il semble impossible d’enfermer dans un cadre, impossible de mettre en scène ? Le cadre de Judith, la plupart du temps fixe, n’enferme pas, mais devient un espace où des personnes aussi libres, vivant par-delà la communication, échappant au langage, indéchiffrables pour nous, peuvent évoluer. Leurs croisements dans la maison deviennent une chorégraphie. Étaler du linge au soleil devient un jeu avec les ombres ; Thomas, de dos devant le linge accroché, fait bouger les ombres de ses mains, comme une sorte de performance. Cela peut aussi nous renvoyer aux ombres de la caverne de Platon. Le film nous emmène observer comme l’au-delà de la parole, on devient attentif au moindre geste. Leurs gestes ont une liberté totale ; ils n’ont pas de causes, ils n’imitent rien. 

Au bout de plus d’une demi-heure apparaissent les premiers mots, écrits sur un carton. Ce sont des extraits de la correspondance de Fernand Deligny avec les parents des jeunes gens autistes accueillis à Monoblet. Cela nous emmène pour la première fois vers l’extérieur, mais en décalé dans le temps : ce sont les années 1970, les deux époques se superposent, une filiation se produit. Des gestes des pensionnaires actuels font penser à ceux du film Le Moindre Geste, monté par Jean-Pierre Daniel à partir des rushs de Fernand Deligny et Josée Manenti. 

L’enjeu du film de Judith Auffray est, comme pour Deligny dans Le Moindre Geste, d’accompagner les protagonistes pour que leurs mouvements puissent se déployer dans leur propre rapport à l’espace, en suivant leurs propres trajets. Ils ont une approche spatiale, ignorant la chronologie.

Ce n’est qu’au bout des deux tiers du film qu’interviennent les voix off des parents des pensionnaires, comme en réponse aux lettres de Deligny. 

Pour Deligny, le point de départ n’était pas : « il faut qu’ils deviennent comme nous », mais plutôt : « qu’est-ce que nous pouvons faire pour qu’ils nous voient et qu’ils aient envie de vivre avec nous ? Ce n’est pas parce que l’autiste ne parle pas, ne dit pas je qu’il est exclu du nous. » Il prenait leur mutisme comme une donnée indépassable et constitutive de leur être. Pour lui, on ne pouvait rêver plus bel obstacle à tous les éducateurs que l’autiste qui n’a rien à faire de rien. Et l’on voudrait absolument qu’il s’intéresse… Pour un autiste, le moindre geste devient un rite. Tout le secret, c’est de ne rien guérir. 

Ils restent indéchiffrables pour nous, et c’est cet indéchiffrable que filme Judith Auffray.

Judith Auffray, née en 1993, formée aux Beaux-Arts de Lyon et la Haute Ecole d’art et de design de Genève, vit et travaille à Monoblet. Entre 2016 et 2019, elle réalise plusieurs films dans un lieu de vie pour autistes mutiques à Saint-Hippolyte-du-Fort dont « Une maison » sélectionné dans plusieurs festivals (Cinéma du réel, FID Marseille, Jihlava IDFF).

Une maison est sorti en salle début novembre, on peut le voir encore au cinéma l’Archipel à Paris. 

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