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De la caricature au cliché, l’humour est-il aussi politique?

De la caricature au cliché, l’humour est-il aussi politique?

Souvent présentés comme indissociables, l’humour et les clichés font rarement chambres à part. Couple fusionnel dans nos représentations, peu savent qu’entre eux s’immiscent chaque soir le politique. A croire que faire de l’humour sur le cliché et la caricature est un exercice politique en soi.

Très souvent utilisés dans l’humour, le cliché et la caricature semblent aller de pair et n’avoir rien d’a priori politique. En effet, dans le Larousse, le cliché est définit comme « un phototype négatif servant au tirage des épreuves« .

Un cliché, des clichés, toujours des clichés…

Dans le sens littéral du terme, un cliché est une représentation figée négative. Une image qui fait ressortir les éléments significatifs, par le contraste, la mise en opposition. Le cliché est une caricature en ceci qu’il grossit les éléments à mettre en avant, accentue les détails par le contraste même des couleurs. C’est la raison pour laquelle cliché et caricature sont souvent présents dans l’humour sans questionner leur dimension politique.

Le cliché photographique sert au tirage des épreuves, soit à la reproduction d’un prototype à l’infini…Le cliché a donc bien vocation à être reproduit, transmis, véhiculé. Il est diffusé par ceux qui l’utilisent et diffuse en lui-même une vision réductrice, négative et erronée sur un groupe d’individus. Il est une généralisation sans fondement réel.

Avant même d’être un « lieu commun, une banalité, un poncif » dans son acception dérivée, c’est donc d’abord une façon de réduire l’autre, de lui nier la possibilité même d’être complexe, total, entier. Raccourci de pensée, réduction du tout à une de ses parties, pas très folichon tout ça.

Autrement dit, le cliché n’est jamais anodin, il a toujours un sens. Il donne une orientation : réduire la pensée, généraliser les stigmates pour grossir le trait, créer de la confusion entre l’individu et le groupe.

Rire : une forte dimension politique

Même si le retournement du stigmate est toujours possible et beaucoup le prouvent, il n’en demeure pas moins que le cliché tant qu’il est véhiculé agit et renforce les préjugés. Le cliché se nourrit de lui-même. Plus il est présent, plus il devient normal, plus l’idée contenue devient « vraie ». Il participe de ce qu’on appelle la fenêtre d’Overton. Plus politique que comique tout ça encore.

Cliché et caricature sont souvent revendiqués dans l’humour, dont ils seraient constitutifs et exempts de toute dimension politique. De la même manière que le divertissement comporte une dimension politique certaine, rien n’est anodin, fortuit, juste pour rire. Faire rire, la manière dont c’est fait, les blagues choisies et le mode d’humour sont éminemment politiques.

Si comme Victor Hugo l’affirmait « faire rire, c’est faire oublier », alors c’est qu’il y a trop d’affaires en tête… Pour avoir le besoin d’oublier, c’est que la mémoire marche à plein régime, qu’elle ne laisse aucun répit et que le rire seul nous permet d’échapper aux turpitudes du monde qui nous entoure (politique). Rire et faire rire, c’est politique. Rire de Bigard ou rire du Bonjour Tristesse raconte votre orientation politique (et la leur).

Ainsi, si nous admettons avec Nietzsche que « l’homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire » (qui reste assez mécanique et non créé par l’humain cela dit en passant), c’est bien que l’existence en ce bas monde n’est pas très funky baby… Cette existence en tant qu’être sociaux, nous la devons aux interactions humaines, aux échanges et aux commerces entre les humains.

Rire pour supporter nos existences

Or, le politique (au sens de la vie de la cité) induit de plus en plus de repli sur soi, sur l’individualité, l’égo. Nous pourrions donc dire que l’humain (et non plus l’homme) souffre si profondément dans son existence propre, qu’il peine à être en lien avec les autres et donc a dû inventer le rire. Rire, c’est partager quelque chose de l’émotionnel, c’est du vivre ensemble par la preuve et non théoriquement.

Le rire est donc bien nécessaire pour soulager nos existences. Mais doit-on en conclure que tout ce qui fait rire est bon ? Il y a-t-il une bonne et une mauvaise façon de rire ? Peut-on rire de tout ? Vous avez 4 heures…

En somme, il n’est jamais question d’autre chose que de politique en matière d’humour. Non de politique électorale, mais dès qu’il s’agit de produire quelque chose, de créer, d’innover, d’inventer de faire rêver la question politique est toujours sous-jacente : comment faire société ? Si le rire, nous relie, nous permet de partager ensemble, comment rire autrement qu’en excluant un groupe ou une partie de la population?

Et si les clichés ne faisaient plus rire ?

L’utilisation du cliché est toujours significative. Ce n’est pas non plus un passage obligé du rire. Pire, souvent le plus drôle c’est de le tourner au ridicule dans ce qu’il révèle, comme le fait Jean-Pascal Zadi dans Tout Simplement Noir.  

La caricature existe, elle est promue par la loi, protégée en tant qu’art et expression autorisée. Elle est clairement positionnée sur le versant politique contrairement au cliché qui passe pour une modalité de pensée sans conséquences.

Il y a donc une différence juridique entre cliché et caricature qui amène à des représentations différentes de la dimension politique de l’humour. Si c’est Gastambide, c’est un cliché sans conséquences, si c’est Charlie Hebdo, c’est de la caricature politique.

Le cliché est tout aussi politique que la caricature. Il vise à humilier, stigmatiser une population. Le cliché du juif usurier ou banquier, forcément riche et bien entouré a encore la peau dure même chez ceux qui se croient au-dessus de tout soupçon d’antisémitisme. Même dans leur utilisation « positive » un cliché reste un cliché et favorise la généralisation à partir d’un détail donc la caricature.

Rire de soi, de nos complexités plutôt que de réduire l’autre

Il est donc urgent de sortir des clichés, des caricatures qui ne servent rien, ni personne. Nous avons besoin de productions culturelles audiovisuelles, musicales ou picturales qui nous permettent de rire intelligemment, de nous ouvrir vers de nouvelles perspectives… Faire rire, c’est aussi faire réfléchir pour qui sait manier l’humour correctement.

Si comme Chaplin nous le disait « la tragédie stimule le sens du ridicule, car le ridicule est une attitude de défi : il faut rire de notre impuissance face aux forces de la nature » alors le meilleur humour parle de soi, de notre ridicule et non de celui d’autrui.

Nous y revoilà, jouer des clichés, ça marche, ça fait vendre, c’est une salle qui rit assurément, pourquoi chercher plus loin? Sauf que comme le dit Bergson « si franc qu’on le suppose, le rire cache une arrière-pensée d’entente, je dirais presque de complicité avec d’autres rieurs, réels ou imaginaires ». Alors rire du cliché raciste, sexiste, classiste, homophobe, transphobe, grossophobe, c’est être en complicité avec le racisme, le classisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie.

Vers un humour éthique?

Nous pouvons rire de tout en puissance (nous en sommes capables et parfois nos rires sont mécaniques). Il n’en reste pas moins que nous pouvons décider, choisir de rire ou pas à certaines blagues et pas à d’autres. Quelque chose du vivre ensemble se niche dans le rire ensemble à condition qu’il ne soit pas exclusif, mais inclusif comme le langage et l’écriture.

Il y a une responsabilité éthique à choisir telle ou telle forme d’humour aujourd’hui. ll peut se dégager des clichés, il n’y a pas de fatalité en matière de créativité humaine. Faire rire est une responsabilité politique, comme tout divertissement. Rire de soi, de ses petitesses, de ses vulnérabilités plutôt que de celles des autres n’est-ce pas une façon plus intelligente d’amener chacun à se questionner sur ses propres impensés?

Rions donc de nous-mêmes, de nos travers afin de nous rendre meilleurs ensemble et non les uns contres les autres ! Partageons ces émotions et intuitions qui nous permettent de questionner la société qui nous entoure sans avoir besoin de trouver un bouc émissaire ! Admettons que ce qui nous fait rire révèle nos orientations politiques, car le rire a un sens !

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