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Le rap est il encore engagé ?

Le rap est il encore engagé ?

Quitte à s’attaquer aux clichés du rapgame, autant y aller franchement ! Si l’engagement cristallise tous les débats (notamment en cette période électorale), prenons-le à bras le corps. Le rap est-il encore engagé ? Peut-on faire du rap sans être politique ? Le Classico Organisé de Jul est-il une forme d’engagement ?

Lors d’un échange avec Abd Al Malik, Lino rappelait combien l’engagement était une décision personnelle, une trajectoire. Aux yeux du cofondateur d’Arsenik, co-auteur du fameux : « qui prétend faire du rap sans prendre position ? », l’engagement a un « coût » dont tout le monde ne peut s’acquitter. Raconter son point de vue sur le monde, tracer sa route, sortir des cases assignées sont aussi des formes d’engagement même si elles ne sont pas forcément toujours conscientisées d’après lui.

S’engager demande des moyens. Des moyens financiers (plus facile d’être solidaire en début de mois qu’en fin), mais aussi des moyens d’accès (mobilité, information) et des moyens de diffusion (argumentation, média, relais).

S’engager c’est avoir une culture politique et critique où chacun a les moyens de questionner, dialoguer, d’apprendre des autres. Bref, c’est se cultiver au sens premier du terme : planter une graine, la faire germer sans certitude de son devenir, mais en prenant en compte son environnement.

Sauf que l’égalité face à la culture est loin d’être atteinte malgré les promesses républicaines et universalistes. Les actions menées actuellement à l’encontre de la direction de La Place, Centre Culturel HipHop en sont la preuve.

Par voie de conséquence, l’engagement n’y est pas promu s’il vient questionner le système établi. Il peut même être déconsidéré, voire criminalisé. Bref, s’engager, c’est risqué. Cela coûte cher à tous les niveaux.

Solo, membre historique d’Assassin, revient justement après 23 ans d’absence sur la nécessité de donner une dimension politique au ghetto et du sens aux textes de rap. Renouant ainsi avec les valeurs initiales du HIP HOP, c’est une tribune, un petit essai qu’il propose avec Napoleon Da Legend dans Trop de Sangsues sorti le 5 novembre dernier.

Ramenant le rap à ses racines, lui, « si petit et pourtant à l’étroit » renoue avec l’idée que chacun apporte sa pierre à l’édifice. Chaque pas compte, aussi petit soit-il, pour faire de grandes choses. Apporter sa pierre à l’édifice social par l’art, le transformer, tel est l’objectif, le projet politique. « Les philosophes n’ont jusqu’à présent fait qu’interpréter le monde, ce qui importe c’est de le transformer » conclue Marx dans l’Idéologie Allemande. Artistes et philosophes, même combat.

A sa manière, c’est aussi ce que fait Jul avec le Classico Organisé sorti aussi vendredi. L’engagement n’est plus seulement dire le fond de sa pensée et l’argumenter, c’est aussi fédérer, réunir, faire collectif. Créer une communauté, créer des ponts entre les antagonismes sociaux, vrai projet de société. 

Matthieu Longatte, autre artiste engagé (humoriste, youtubeur, réalisateur, rappeur et bien d’autres trucs en eur) le définit ainsi pour sa part : « l’engagement, c’est la sincérité, pas le calcul d’opportunités » (..) « c’est croire en ses idéaux et les mettre en œuvre ». N’est-ce pas la démarche de Jul qui reverse les fonds de la vente de son disque d’or aux hôpitaux pendant la crise Covid ?

Avec 157 artistes réunis pour le Classico Organisé, la compétition s’efface devant la solidarité.

A lui tout seul, il redonne sens à la liberté (liberté de ton dans le texte, de choix de thème, de rythme, de flow), à l’égalité (tous les rappeurs présents sur le triple album sont déclarés à la même enseigne) et à la fraternité (belle photo de la grande famille du rap français). Aux yeux de Matthieu, « c’est une vraie gestion communiste ». Si la playlist pouvait juste ne pas comporter un artiste actuellement visé par une enquête pour viol, ce serait parfait.

L’engagement n’est-ce pas d’abord une question de sincérité, de congruence, d’accord entre ses principes et son mode de vie ? Etre artiste, n’est-ce pas être « engagé vis-à-vis de soi-même » ? N’est-ce pas une évidence que « faire de l’art, c’est toujours politique », comme l’évoque celui qui en a fait son cheval de bataille humoristico-politique ?

Distinguant la radicalité comme prise de position sans argumentation et l’engagement en tant qu’implication de soi, il observe que ce dernier se paye au prix fort. « Prendre parti, c’est prendre le risque de perdre des followers, c’est aussi pour cela que les artistes le font moins ». Le risque de l’engagement pour l’artiste, c’est de perdre sa fanbase, de cesser d’être bankable. Bref de ne plus faire son beurre.

Le monde de l’art en se mélangeant au marketing perd de sa dimension subversive. Comment critiquer le système qui me nourrit ? Vraie question. Mieux vaut que l’art soit un business que le militantisme pour Matthieu qui préfère « les artistes qui adhèrent au système de rentabilité plutôt que les militants ».

C’est pourquoi, « l’indépendance est un mot qui doit mûrir », la clé de l’engagement selon lui. Il en veut pour preuves Jul ou PNL dont mode de fonctionnement totalement indépendant permet de proposer de nouvelles économies, de nouvelles formes d’association. Être engagé, sans forcément être partisan. 

Depuis plus de dix ans, c’est ce que fait un artiste comme Mokobé. Présent sur de nombreux fronts, engageant ses propres fonds, sa propre image, sans forcément passer par la proposition artistique. C’est une manière d’œuvrer, de dépenser, de financer, de redistribuer.

N’est-ce pas aussi ça l’engagement ? Savoir se donner en gage, se livrer, se donner à voir dans sa sincérité, son authenticité ? Faire du rap finalement, c’est faire une proposition artistique au monde. Qu’elle soit divertissante ou qu’elle nous plonge dans les abîmes des impensés sociaux, c’est toujours un peu politique.  

En attendant, nous vous invitons à voir et à revoir Etat des Gueux de Matthieu Longatte aka Le Bonjour Tristesse, tous les vendredis soir à 21h30 au République.

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