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L’interview d’Angelina par Lady K

L’interview d’Angelina par Lady K

Bonjour, peux-tu te présenter? Angelina, Je viens de Moscou

Comment et quand as-tu commencé à peindre ?

J’ai toujours eu de l’intérêt pour la peinture. Cela s’est renforcé après avoir découvert l’exploration souterraine. J’avais envie d’avoir des pièces sur les tunnels et j’ai acheté des toiles et de la peinture. Après quelques essais j’ai eu envie de me perfectionner, et je me suis inscrite dans un cours du soir afin d’apprendre à peindre. L’histoire de la peinture et ses théories m’ont toujours intéressées bien que l’art contemporain était loin de mes intérêts initiaux car non figuratif.

Comment expliques-tu cet intérêt pour l’art contemporain alors ? 

Parce que l’évolution de l’art et sa logique me passionnent.

Tu fais également de l’exploration souterraine, peux-tu nous dire ce que cela t’apporte ? 

D’un côté, c’est complètement différent de l’art, de l’autre c’est une pratique contre-capitaliste.  Cet aspect politique est important pour moi. Outre qu’on y découvre les lieux exclus du quotidien de la ville (ici on peut penser à des œuvres de Guy Debord), c’est aussi un divertissement presque gratuit. Tous les lieux “interdits” de la ville peuvent servir comme autant de lieux culturels alternatifs.

Pourquoi cet aspect politique est important pour toi ? 

La politique est ce qui peut changer notre futur. Soit vers le bon, soit vers le mauvais. Quelque fois nous en sommes responsables, comme lorsque l’on vote, d’autres fois c’est de l’ordre de l’imaginaire, comme un monde sans capitalisme.

Quelles sont tes inspirations ? 

La littérature marxiste et la théorie critique. Je me suis aussi intéressée à l’organisation des expositions permanentes dans les musées gouvernementaux (comment elles sont organisées et quelle idée les structure).

En quoi l’organisation des expositions muséales peut-elle inspirer ton travail ? Est-ce que cela influence la présentation de ton travail ? 

Certains musées militaires m’ont beaucoup impressionnés. Il y a le musée de la deuxième guerre mondiale à Moscou. Plutôt que d’y raconter l’histoire de la guerre, l’espace est construit comme un lieu du culte. Tout le monde s’accordait à penser que le communisme ne remporterait pas la partie, la victoire est devenue mythologique et ce fut très important pour l’avenir de l’URSS. 

Peux-tu nous en dire plus sur les broderies particulières que tu fais (quand as-tu commencé, comment, pourquoi) ? 

J’avais déjà utilisé les symboles et les drapeaux dans mes œuvres avant de commencer les broderies. En 2014 avec la prise de la Crimée et la guerre en Ukraine ( le fait qu’elle soit soutenue par les Russes ) m’a fait réfléchir à ce genre de folie. Qu’est-ce le militarisme et comment il peut devenir aussi populaire, malgré qu’il soit contraire à l’intérêt des gens. J’ai visité un air show la même année, je n’étais pas trop intéressée par les avions, plutôt par les gens qui s’intéressent aux avions militaires, pourquoi et comment ils en parlent. Dans mes broderies, j’utilise la symbolique Soviétique qui est très tendance aujourd’hui. Je parle de la propagande qui profite de cette mémoire collective. Je parle aussi de la sexualité sublimée à travers cette symbolique qui un facteur important dans l’impact de cette propagande.

Quand on regarde l’impact que la propagande peut avoir, penses-tu que la peinture peut influer sur le monde ?

Je crois que l’impact de l’art est moins visible mais plus profond.

Tu viens de Moscou et tu vis à Paris, peux-tu nous parler des différences et des ressemblances entre ces deux endroits ? 

Progressivement la politique de la Russie est devenue plus répressive. On ne peut pratiquement pas manifester. Il n’y a pas de vraies élections. Le gouvernement voit “les droits de l’homme” comme une mauvaise influence occidentale. Même avec les lois instituées par le gouvernement de Macron la situation est ici nettement meilleure, . 

Le milieu de l’art à Moscou est divisé en l’art académique et l’art “contemporain”. En général, les Russes n’aiment pas l’art qui n’est pas réaliste. Pour être un artiste Russe connu dans le monde entier, il faut absolument pratiquer un art politiquement militant. C’est un regard colonial (des stéréotypes culturels?) porté sur la Russie, je crois.

Est-ce que tu penses par exemple à Piotr Pavlenski ?

J’aimais bien ses œuvres auparavant, mais je ne dirai plus cela après ses dernières créations. D’abord il a quitté la Russie après avoir été accusé d’une tentative de viol. Et sa justification comme étant une provocation du FSB est ridicule. Récemment un livre de son ex-copine est sorti, elle y décrit toutes les violences domestiques qu’il lui a fait subir. Je trouve ses œuvres réalisées en France sans intérêt et hors contexte comme par exemple la publication des vidéos intimes de Benjamin Griveaux, reçues par sa copine. 

Ce mythe de l’artiste russe militant vient-il du fait qu’il y a eu une tradition certaine de la propagande durant l’URSS mais qu’aujourd’hui c’est obsolète, l’artiste n’est plus employé pour faire de la propagande, du moins communiste ? 

Je partage le point de vue de certains articles expliquant que le monde de l’art international ne parle pas des artistes seulement sur des critères de qualité ou de créativité. Parmi les artistes les plus riches il y a beaucoup plus d’hommes que de femmes et ils sont basés à New-York, Berlin ou Londres, par exemple. Les artistes non-occidentaux dont tu peux te souvenir sont souvent liés aux attentes que l’on a de leur pays. Et c’est souvent de l’art militant.

Je pense que tu dois trouver cela injuste, as-tu des idées pour y remédier ? 

Oui c’est horrible et ça me déprime. Mladen Stilinovic a brodé en 1992 : “an artist cannot speak english is no artist”, et je pense que c’est la meilleure œuvre faite sur ce sujet à ce jour. Je ne peux pas continuer à faire les mêmes œuvres si je ne suis pas dans un endroit aussi politiquement oppressif que je ne l’étais en Russie.

Depuis que tu es en France, de quoi as-tu plus envie de parler dans tes œuvres ? 

J’ai moins envie de parler de la propagande, principalement. En général j’ai envie de faire un art qui est plus complexe et moins directement militant. L’art lié à la politique me semble un peu simple dans sa structure conceptuelle. Hm oui, je crois que l’art militant souvent présuppose une interaction physique avec les adversaires, quand l’art “lié à la politique” peut être accroché tranquillement dans une galerie. Pour moi il y a deux réponses : soit éviter de mêler la politique à l’art (un peu comme de l’art pour l’art), soit faire de l’art avec un message conceptuel moins fort. Je veux encore dessiner des tunnels (parce qu’ils me plaisent, je les trouve beaux), c’est aussi la raison pour laquelle je suis intéressée par le graffiti, les tags. Il y a quelque chose de beau et de simple dans le fait de juste écrire son nom.

Qu’est-ce qui te plait exactement dans les tunnels ? 

Le fait d’être de l’autre côté des fenêtres de ce train emprunté quotidiennement.

Tu as aussi voyagé à travers l’Europe avant de t’installer à Paris, as-tu des endroits qui t’on particulièrement plus ?

J’ai énormément aimé Berlin, il y a une ambiance créative et libre.

As-tu des projets ?

J’ai quelques idées, mais pas encore vraiment de projets. Franchement, le fait de changer de pays change aussi ma perception des choses.

Tu continues d’exposer à Moscou ? 

Oui de temps en temps

Merci pour cet entretien, on espère voir des oeuvres de toi très vite sur paris.

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