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L’Edito : L’empire bascule (1) la débâcle en Afghanistan

L’Edito : L’empire bascule (1) la débâcle en Afghanistan

Quelque chose se passe dans le monde occidental, des évènements soudains, des signes tangibles qui nous montrent que le pouvoir (l’empire) qui nous gouverne depuis cinquante ans, vacille et nous offre ainsi l‘opportunité de construire de nouveaux récits, de nouvelles narrations pour bâtir un nouveau futur. Nous entrons de plein pied dans le XXIe siècle et la fuite des Américains d’Afghanistan est un évènement majeur qui symbolise ce changement de paradigme.

Les Talibans viennent de reprendre la vallée du Panshir, ancien fief du commandant Massoud et dernier symbole de la résistance. Après vingt ans de guerre, 150 000 morts afghans, 2 400 morts américains, un coût de 2 300 Mds, la stratégie occidentale (ou son absence) au Moyen Orient apparaît dans sa plus parfaite nudité. Comment deux guerres hasardeuses – en Irak et en Afghanistan –, et sans véritables bases légales, si ce ne sont celles qui furent dictées par la cupidité et l’ignorance, se terminent dans le chaos et en multipliant par quatre le nombre d’organisations terroristes qu’elles étaient censée éradiquer. Des interventions génitrices de désastres à venir.

Pourquoi ces intrusions ? Vingt ans plus tard personne n’est en mesure de les justifier. Pourquoi tant de souffrances, tant de haine, d’incompréhension, d’indigence ? Le retrait en catastrophe des troupes américaines nous inflige une énorme claque, avec un air de répétition, de non-sens, un terrible malaise sur la nature même des engagements de l’Occident. Georges Bush, du fin fond de son ranch au Texas, répète en boucle : « Je ne sais pas, je ne comprends pas. »

Comment les instigateurs de ces conflits, des hommes somme toutes peu intelligents, superficiels, peu éduqués et qui pour certains n’avaient jamais quitté leur pays d’origine, furent-ils en capacité de prendre des décisions fondées sur le mensonge sans que personne ne les désavoue ? Pourquoi une armée de « va-nu-pieds en sandales », dont le coût de chaque équipement ne dépasse pas quelques centaines de dollars, fut-elle en position de vaincre la plus puissante armée du monde qui dépense 17 000 US dollars pour équiper chacun de ses soldats ? Le sujet noircira sans en doute des milliers de pages d’analyse de la part des générations futures.

On peut s’interroger, s’offusquer, se révolter, le mal est fait. La chaîne de décisions prises par le gouvernement américain et cautionné par le reste de l’Occident après les attentats a contribué à construire la société occidentale contemporaine, et nous vivons aujourd’hui au rythme de ces errances. La première et la plus vertigineuse de ces conséquences aura été, après le Patriot Act, la mise sous surveillance de la planète entière à travers l’œil de la NSA et des nombreuses organisations publiques ou privées qui lui ont succédé. Les mensonges assumés sur les armes de destruction massive en Irak et sur le déroulement de la guerre ont clairement contribué à saper en profondeur la confiance en nos dirigeants. D’autres décisions ont fait également des dégâts considérables, telle la manipulation des institutions pour modifier la constitution et remettre en cause les fondements de la démocratie à des fins sécuritaires inavouables, les prisons secrètes, la torture, les éliminations sans procès. Toutes les mesures exceptionnelles prises pour lutter contre le terrorisme sont devenues la norme. Nous vivons dans un monde post « 09/11 ».

Quels enseignements tirer de ces crimes ? Que nos valeurs aussi fortes soient-elles se résument à des concepts, des idées, des abstractions qui perdent tout leur sens face à la réalité du monde, ses contradictions, sa diversité, sa complexité. Au risque de nous inscrire dans un processus de répétition, comme nous l’avons fait en Algérie, au Cambodge, au Vietnam, nous devons poser un autre regard sur le monde, un regard d’égal à égal et non plus, du haut de nos valeurs, comme un terrain de jeu pour satisfaire nos seuls intérêts économiques.

Il nous sera difficile de sortir de cette société de surveillance profondément inscrite dans les rapports politiques et économiques de notre temps ; de reprendre confiance en nos dirigeants durablement discrédités ; de retrouver une information digne de ce nom et des citoyens qui croient en leurs institutions. Cet échec cinglant en Afghanistan nous permettra-t-il de sortir d’une forme d’adolescence ? Aurons-nous le courage de nous relever pour défendre avec dignité des valeurs authentiques et vivre dans une ère post-coloniale que la majorité d’entre nous attend ?

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