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Dans la mode, pourquoi #Metoo ne prend pas

Dans la mode, pourquoi #Metoo ne prend pas

Dans le secteur de la mode, la séduction est le premier levier de vente, le modèle est valorisé à partir de sa capacité à captiver le regard, et à susciter le désir. Malgré les nombreuses alertes de harcèlement sexuel lancées par des mannequins, l’industrie manque toujours cruellement de transparence.

Le 28 décembre dernier, le compte Instagram Shit Model Management partageait les stories publiées sur Tiktok par le mannequin anglais Owen Mooney, dans lesquelles il accusait un “designer de mode très célèbre” d’attouchements dans une boîte de nuit New-Yorkaise. S’en sont suivis des dizaines de témoignages différents se reconnaissant dans les faits, tous portés vers le designer Alexander Wang, à la tête de la marque éponyme, et ex-directeur artistique de la maison Balenciaga.

Des victimes qui restent anonymes

Des hommes, mais aussi des femmes transgenres ont accusé le créateur d’attouchements, mais aussi de les avoir fait boire pour ensuite tenter de les toucher alors qu’ils étaient ivres ou drogués. Dans l’un de ces témoignages, une personne raconte l’histoire d’un ami, qui était “en after dans une limousine avec lui (Wang, ndlr). Une fois dans la voiture, on leur a donné de l’eau et cela l’a mis mal à l’aise car Alex voulait s’assurer qu’il avait bien bu toute l’eau. Après un moment, il s’est aperçu qu’il était défoncé et qu’on avait mis de la MDMA dans son eau. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait ça, parce qu’un an après avoir entendu cette histoire, j’ai aussi entendu d’autres gens raconter qu’ils avaient été drogués alors qu’ils étaient en route pour un after. Beaucoup sont partis, visiblement parce qu’ils avaient pris beaucoup de MDMA.” Les témoignages ont abondé, et ont été partagés par le compte Instagram Diet Prada, qui a fait de son fer de lance les scandales liés à la mode, mais aussi par la chanteuse Azealia Banks, qui a récolté et relayé d’autres témoignages encore. Plusieurs accusations concomitantes ici : Wang aurait mis de la drogue dans les boissons de plusieurs mannequins ou jeunes gens qui se trouvaient à des fêtes avec lui, ou les aurait encouragé.e.s à boire. Une fois que les personnes sont dans un état second, il aurait commis des attouchements sans tenir compte du consentement de ceux.elles-ci. Gia Harrison, une mannequin transsexuelle, a ainsi expliqué au Guardian que Wang avait tenté de baisser sa culotte et d’exposer ses parties génitales à une fête en 2017.

Les victimes, selon ces témoignages, seraient en majorité de jeunes hommes et femmes transgenres qui relatent des tentatives de viol. En tout, huit personnes accusent l’ex-directeur artistique de Balenciaga d’attouchements non-consentis et d’avances agressives. Le designer américain a publié une réponse sur son compte Instagram le 4 janvier, niant les allégations faites contre lui, dénonçant de “fausses, fabriquées et le plus souvent anonymes accusations”, assurant également que son équipe “fait tout ce qui est en son pouvoir pour mener une investigation contre ces affirmations”, et promettant de “rester honnête et transparent durant cette procédure”. Il ajoute également que “ces accusations ont été amplifiées à tort par des comptes de médias sociaux tristement célèbres pour avoir publié du contenu diffamatoire provenant de sources non divulguées et/ou anonymes sans aucune preuve ni aucune vérification des faits”. 

Une photo postée par Alexander Wang sur son compte Instagram en 2016, qui appuie les dires des victimes selon Diet Prada

Diet Prada a par la suite épluché le compte Instagram de Wang pour y trouver des publications rejoignant les accusations d’abus des victimes, notamment d’incitation à l’alcoolisation par des posts comme celui-ci ou celui-ci, ou, plus problématique, ce post montrant une photo de jambes recouvertes de bleues postées par Wang, qui l’accompagne de la légende “c’est ce que j’appelle une nuit marrante !”. Le créateur est depuis resté silencieux, et on ne peut pas dire pour le moment que ces accusations présagent un bouleversement dans l’industrie. Si les médias ont traité le sujet en prenant pour appui le communiqué publié par Wang, de nombreuses personnes accusent les personnalités qui composent l’entourage du designer de rester silencieuses face à ces allégations. Pour le moment, aucune plainte n’a été déposée contre le designer, mais le syndicat de mannequins Model Alliance a exprimé son soutien via un communiqué publié sur Twitter, proposant notamment du soutien et des ressources légales, et pointant du doigt “le manque de transparence de l’industrie de la mode, laissant les mannequins vulnérables face aux abus, quel que soit leur sexe et leur identité de genre”

Le créateur d’origine taïwanaise a créé sa marque à 22 ans, avant de devenir directeur artistique de Balenciaga à 25 ans, succédant à Nicolas Ghesquière et quittant son poste environ trois ans après, se consacrant à son propre label. Il est particulièrement connu pour avoir participé à l’essor du sportswear notamment grâce à sa sa marque, et pour organiser de grandes soirées dont les journaux font les choux gras, comme le Vogue US en 2019 qui se souvient d’une soirée légendaire organisée par Wang dix ans plus tôt dans une station-service : “pour certains, entrer dans l’histoire en tant que fêtard serait considéré comme un point négatif. Pour Wang, c’est sa carte de visite. Depuis, il a organisé des fêtes où l’on pouvait peindre une Lexus à la bombe, manger des frites McDonald’s, regarder des strip-teaseuses se tortiller en mangeant des pépites de poulet Hooters et sauter sur un château gonflable avec des Dunkin’ Donuts avant que Ja Rule et Ashanti ne se produisent.”

Pour l’heure, la suite est floue concernant cette affaire étant donné qu’aucune des personnes s’étant exprimées contre Wang – à l’exception de Mooney – n’ont souhaité dévoiler leur identité, et qu’aucune n’a porté plainte. Selon le média spécialisé Business of Fashion, “les recours juridiques seront difficiles, surtout si ces hommes n’ont pas la possibilité de prouver ce qui s’est passé, ou s’ils n’ont pas les moyens financiers d’obtenir une représentation juridique.”

En toucher une sans faire bouger l’autre

Le secteur de la mode n’en est pourtant pas à son premier coup d’éclat concernant des accusations d’attouchements sexuels. Et les réactions à ces accusations sont toutes similaires : peu d’excuses ou de remises en question, beaucoup de conditionnel, moins de répercussions que dans le milieu du cinéma suite au mouvement Me too.

© Shit Model Management (Instagram)

Susciter le désir, dénuder (voire carrément instrumentaliser les corps) les modèles pour promouvoir une certaine idée de la beauté font partie intégrante du secteur depuis plusieurs décennies, et les acteurs de ce dernier ne semblent pas prêts à se remettre en question. L’année du #metoo dans la mode, c’était en 2018, quelques mois après les témoignages de violences sexuelles suite à l’affaire Weinstein qui débute en 2017. Le 13 janvier 2018, le New York Times diffusait les accusations de quinze hommes envers le photographe Bruce Weber (célèbre pour ses campagnes pour les marques Calvin Klein, Abercrombie & Fitch, Moncler ou encore Ralph Lauren) qui témoignent tous d’une « mise à nu non-nécessaire et d’un comportement sexuel coercitif, souvent pendant les séances photo ». Dans le même article, Mario Testino, photographe emblématique de Vogue était visé par 13 hommes, assistants ou mannequins, qui racontent avoir été assujettis à “des avances sexuelles qui dans certains cas donnaient lieu à des attouchements et de la masturbation”. Le 16 février suivant, c’est au tour du Boston Globe de publier son enquête effectuée auprès d’une cinquantaine de mannequins, qui accusent les photographes Patrick Demarchelier, David Bellemere, Greg Kadel, Andre Passos, Seth Sabal ainsi que le styliste Karl Templer d’attouchements mais aussi d’exploitation sexuelle. Quelques semaines plus tôt, Paul Marciano, le co-fondateur de la marque Guess était accusé de harcèlement sexuel par la mannequin Kate Upton, ce qu’il a nié.

Tous les protagonistes pointés du doigt par le Boston Globe ont réfuté ces allégations, et ont déclaré regretter “de ne pas pouvoir se défendre par eux-mêmes car le Globe protège les identités des victimes présumées, et notamment en ne divulguant pas toujours les noms, les dates et les lieux des faits présumés”. Dans une lettre ouverte rédigée après la parution de l’article du Globe, Karl Templer affiche son soutien aux victimes d’abus sexuels et au mouvement Me Too, tout en se défendant d’avoir commis les actes dont il est accusé : “je crois aussi que toute personne accusée de ce genre de comportement inapproprié mérite le droit d’être entendue – et que la transparence et la justice doivent s’appliquer à l’accusé aussi bien qu’aux accusateurs. Si j’ai déjà traité par inadvertance un modèle de façon irrespectueuse ou sans le moindre soin, je suis vraiment désolé. Mon travail en tant que styliste comprend l’ajustement des vêtements sur un modèle. Si j’ai déjà fait des ajustements trop rapides ou brusques, et que ma conduite a été mal interprétée, alors je m’excuse sincèrement. Mais je nie catégoriquement avoir jamais agi avec une intention injuste.” Les photographes mis en cause dans l’article ne se sont pas autant épanchés, et les réactions ont été somme toutes unanimes, à l’image de la réponse de Demarchelier au Globe qui balaie d’un revers les accusations qui le visent: “les gens mentent et racontent des histoires”, dit-il à propos de ses accusateurs.trices, qui sont selon lui des personnes qui deviennent “frustrées si elles ne travaillent pas”. 

Trois mois après la publication de son article, le New-York Times publie un autre papier titré “beaucoup d’accusations, peu d’excuses” qui résume les réactions dans ce secteur : une négation ferme face aux affirmations, suivie d’un long silence. Pourtant, il y a eu des répercussions : suite à l’article du Globe, Condé Nast, le conglomérat médiatique qui détient Vogue, Glamour et GQ a indiqué interrompre pour le moment sa collaboration avec Patrick Demarchelier et Greg Kadel, tout comme Victoria’s Secret a suspendu son contrat avec ce dernier. En 2018, c’est le photographe Terry Richardson qui avait été mis au ban par Condé Nast, après les (très) nombreuses accusations de harcèlement de la part de plusieurs mannequins, dont la plus ancienne date de 2010, lorsque l’ex-modèle Jamie Peck raconte au site Jezebel comment, elle a été poussée par Richardson à le masturber devant l’objectif, lorsqu’elle était âgée de 19 ans. Il était connu pour ses photos qualifiées de “porno chic”, un courant très en vogue au nom sans équivoque dans la période 1990-2010, montrant ses modèles dans des positions très suggestives : Miley Cyrus, Lindsey Wixon ou encore Rihanna sont passées devant son objectif.

Une campagne Yves Saint-Laurent de 2017 retirée des panneaux publicitaire, jugée “dégradante” de par la pose du modèle, sa maigreur et accusée de maintenir le cliché toxique de la femme-objet

Pour autant, si certaines portes se ferment pour les accusés, les victimes ne sont pas davantage en sécurité. Dans une industrie qui fonctionne au réseautage, au bouche-à-oreilles et à forte concurrence, les personnes ayant vécu des abus sont tout sauf encouragées à parler. Il aura fallu attendre 2012 pour voir se créer le premier syndicat de mannequins, Model Alliance, fondé par le mannequin Sara Ziff et épaulée par des personnalités comme Milla Jovovich et Coco Rocha, qui lutte pour l’encadrement du travail des mineurs, la transparence des salaires et de manière plus générale des pratiques plus durables dans l’industrie, “des podiums à l’usine”. Dans les affaires de harcèlement sexuel, les acteurs du secteur se renvoient la balle, entre les agences qui rejettent la responsabilité sur les marques de ne pas engager de photographes ayant mauvaise réputation, et certains de ceux-ci qui disent mettre tout en œuvre pour créer “la meilleure photo possible”, rapporte le New-York Times. Rappelons qu’en 2012, selon les chiffres de Model Alliance, 68,3% des mannequins souffraient d’anxiété et/ou de dépression, 29,7% ont souffert de harcèlement sexuel et 50,6% se sont déjà vu proposer de la cocaïne. Le glamour semble s’arrêter aux portes des coulisses. 

Photo de couverture : © Terry Richardson

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