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Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe Nazie; quand le Mémorial de la Shoah remet les choses à leur place

Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe Nazie; quand le Mémorial de la Shoah remet les choses à leur place

Tout autant musée que centre de documentation, le Mémorial de la Shoah a enfin pu rouvrir ses portes en juin. Se posait donc le même problème que pour la plupart des lieux de mémoire et des musées en général : comment ré-ouvrir, comment se manifester dans l’offre culturelle pléthorique de cette saison si étrange ? Et, on doit bien le reconnaître, ielles ont frappé très fort.

En consacrant une exposition parfaitement judicieuse et éclairante aux Homosexuels et Lesbiennes dans l’Europe Nazie, le Mémorial ouvre un nouveau chapitre dans son entreprise de pacification des concurrences mémorielles, qui plombèrent longtemps notre regard commun sur la période nazie. Et nous en avons bien besoin.

A l’heure où, côté Puy du Fou, on brandit un improbable génocide vendéen de 1793, où côté ronds-points, on compare le pass sanitaire à une étoile jaune, grâce soit rendue à Florence Tamagne et son équipe de nous replonger avec précision et modestie, dans cette histoire un peu honteuse que (il faut bien l’avouer) la scène historienne européenne de tous bords avait une fâcheuse tendance à mettre sous le tapis. Comme si la reconnaissance de cette persécution spécifique pouvait nuire au devoir de mémoire de la Shoah, on l’invisibilisait poliment, quand certains mêmes ne la contestaient pas purement et simplement. Voilà tout le courage et la pertinence de l’exposition : remettre les choses à leur place ; l’Histoire avec sa grande hache n’en sortira que plus complètement racontée, feuilletée, complexe et tragique. Le Triangle Rose a bel et bien existé, et c’est au Mémorial de la Shoah qu’on vous en dira le mieux la sourde violence.

Bien sûr, l’exposition n’échappe pas à la dimension fatalement déceptive des expositions didactiques, qu’elles soient historiques ou scientifiques. La jauge limitée à 30 personnes oblige le visiteur d’attendre patiemment son tour entre deux ascenseurs ; mais le paisible recueillement du lieu, la pertinence pédagogique de l’accrochage, des graphiques et des écrans, me portent à croire que la seule lecture du catalogue (excellent par ailleurs) ne saurait remplacer le temps ouvert de la visite, la disponibilité qu’elle exige de nous. Le mieux est d’y voir un genre de plateau deleuzien et de chercher à s’y perdre puis à s’y retrouver. Forte d’un cycles de conférences et de projections, Homosexuels et Lesbiennes dans l’Europe Nazie nous aide à sortir des visions historiques binaires, des vaines batailles victimaires, pour aborder cette période par un très facebookien « c’est compliqué ! ».

Car l’équipe de Florence Tamagne nous le dit dés le début, nous ne sommes pas là pour compter les points. Et si à peine 1% de la population des camps de concentration relevait du triangle rose, il n’en reste pas moins que cette longue vague de persécutions des « invertis » accompagne implacablement la montée des totalitarismes dés les années 30. Elle a son histoire, sa géographie, ses prémices et ses conséquences jusqu’à aujourd’hui. C’est en cela que l’exposition, au delà de toute revendication victimaire, permet de dépasser la simple reductio ad hitlerum qu’on aurait pu craindre. Quid des lesbiennes dans ces années sombres ? quid des juifs homosexuels ? quid du reste de l’Europe ? A défaut de nous asséner des réponses définitives, l’exposition a le grand mérite de soulever une cascade de questions, d’introduire de la nuance, et surtout d’évoquer un champ de recherche encore en effervescence un peu partout dans le monde, à l’heure des « concurrences mémorielles » et du « retour des haines ».

« Garçonnes » contagieuses en Suisse, « Asociaux » en Autriche, « Passifs » en Italie, les homosexuel(le)s visibles ou non furent stigmatisé(e)s partout, et assigné(e)s à de tenaces stéréotypes : Corrupteurs de la jeunesse, franc-maçonnerie du vice, etc.… Mais c’est principalement sur l’Allemagne et la France que se concentre la réflexion des commissaires scientifiques de l’exposition, nous rappelant que Berlin et Paris avaient pu semblé des places fortes de l’affirmation homosexuelle et de la tolérance dans les années 20. Culminant dans le discours d’Himmler de 1937, après les purges internes du parti nazi, la rhétorique homophobe radicale des SS aura des échos jusqu’à Vichy… Et l’exposition évoque tous les aspects de cette répression généralisée, comme toutes les stratégies de résistance qui lui furent opposées, de l’exil à la double vie, en passant par l’entrée effective dans la Résistance  des Moulin, Cordier et autres, longtemps indicible…

Profondément liée à l’obsession de purification raciale, à la crainte du cosmopolitisme et du métissage, cette persécution homophobe, loin de nous faire oublier l’événement central de l’extermination, nous permet d’en mieux comprendre les rouages complexes, et de saisir autour de nous, en nous parfois, les tentations protéiformes du racisme ordinaire. Et, au sortir du Mémorial de la Shoah, dans le soleil et le bruit du Paris déconfiné, la petite rue ombragée révèle aussi le mur des Justes, ces milliers de noms, de français qui ont aidé, caché, essayé de faire quelque chose, pris un risque… Alors, on se dit qu’on leur doit bien ça, de se renseigner un petit peu, de prendre conscience, d’où qu’on vienne, du fait que la vigilance est, encore et toujours, de mise.

HOMOSEXUELS ET LESBIENNES DANS L’EUROPE NAZIE

A partir du 17 juin au Mémorial de la Shoah

Entrée libre, catalogue 13 euros

Renseignements

www.memorialdelashoah.org

Auteur : Vincent Dieutre

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