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La question palestinienne au cœur du scandale Pegasus

La question palestinienne au cœur du scandale Pegasus

L’affaire mondiale du logiciel espion Pegasus est l’occasion de s’intéresser à cette industrie très lucrative qui prospère en Israël: la hight-tech de guerre. A l’instar du reste de l’industrie israélienne de l’armement, sa “valeur ajoutée” n’est autre que le peuple palestinien sur lequel les nouveaux produits sont testés.

Des dizaines de chefs d’État et des centaines d’opposants dans différents pays, des dizaines de milliers d’autres cibles plus anonymes, l’affaire Pegasus est loin d’avoir terminer de nous en apprendre sur l’espionnage ciblé à l’ère de l’addiction numérique. Les thèmes liés à une affaire de cette ampleur sont nombreux et souvent cruciaux pour le type de société dans laquelle nous nous installons. Par exemple, le fait que le logiciel espion soit de fabrication israélienne est loin d’être anodin et place (ou devrait placer) la question palestinienne au cœur de la réflexion politique dans les pays touchés par Pegasus (soit, à peu près l’ensemble du monde).

Car ce n’est pas un hasard si un produit belliqueux tel que Pegasus (qui peut s’insérer dans le volet “renseignement” de n’importe quel dispositif répressif et/ou de guerre –militaire ou économique- entre pays) provienne d’un pays tout entier tourné vers la guerre. La “start-up nation”, comme aime à s’appeler Israël, s’est spécialisée dans un domaine particulier du numérique : celui de la cyber-guerre. Cela n’a rien de surprenant : un pays constamment en guerre ne peut que produire des armes. La société et l’économie du pays sont totalement imbriquées à la guerre, si bien que ses innovations technologiques sont centralement militaires.  

L’imbrication entre la société israélienne, les entreprises de tech-miliaire et l’armée y est totale. Ainsi, par exemple, les futurs appelés (aux 30 mois de service militaire obligatoire pour les hommes, 24 pour les femmes) se préparent afin d’intégrer les unités militaires connues pour leur utilisation extensive de la tech (René Backmann, journaliste spécialiste d’Israël chez Médiapart, dénombre au moins cinq de ces unités spéciales). Car, à l’issue du service, avoir fait partie de l’un de ces “bataillons numériques” favorise un recrutement dans des start-ups, où les salaires sont facilement dix fois supérieur que la moyenne. C’est ainsi que, en amont, s’est constitué un marché éducatif, spécialisé dans la préparation à l’entrée dans ces unités de prestige technologique. Il s’agit d’un apprentissage onéreux, si bien que seuls les jeunes bourgeois peuvent y prétendre (après une trentaine d’années d’ultra-libéralisme, les riches israéliens n’ont plus besoin de faire semblant d’attacher la moindre importance à la “méritocratie” et encore moins à l’“égalité des chances”, ces mythes que leurs homologues français sont encore vaguement tenus d’invoquer de temps à autre).

L’entreprise fabricante de Pegasus, NSO, a été “créée en 2010 par des anciens de l’unité 8200″ depuis, elle “est devenue un État dans l’État” estime un avocat cité par Médiapart. Si on suit bien, il s’agit donc de petits génies de l’informatique qui ont “fait leurs armes” durant leur service militaire et, forts de cette expérience, ont fondé leur start-up qui fournit du matériel belliqueux. Leur passage dans l’armée a permis d’observer les usages militaires des technologies, les besoins potentiels et, bien sûr, d’établir des contacts à l’intérieur de l’armée (les futurs clients). Et, si l’on en croit l’avocat cité, le succès est tel que l’État est maintenant dépendant des “innovations” de NSO et non plus l’inverse.

Mais ce que nous observons avec NSO et la ribambelle de start-ups de la “Silicon-War-Valey” ne fait que reproduire dans la tech ce qui constituait déjà l’industrie de pointe israélienne : le matériel belliqueux. Depuis le maintien de l’ordre jusqu’à la bombe nucléaire, en passant par toutes les formes et échelles de guerre, Israël est l’un des leaders mondiaux de l’armement (huitième exportateur, alors que le pays a une superficie –officiellement reconnue par l’ONU- grande comme à peine deux départements français). Et ce n’est pas seulement parce que cette nation est toujours en guerre depuis sa fondation en 1948, c’est aussi parce que la valeur ajoutée d’Israël en Palestine est, précisément, la Palestine. Ou, plus exactement, le peuple palestinien.

Dans sa série d’articles sur les multiples coopérations (ou lobby) franco-israéliennes publiée sur le site Orient XXI, le journaliste Jean Stern s’intéresse à la coopération dans l’industrie militaire (dans le cadre du programme français “Scorpion” pour “Synergie du contact renforcé par la polyvalence et l’infovalorisation”), aujourd’hui axée sur le développement de drones ultrasilencieux. L’experte qu’il interroge explique : « Ce qui fonde nos partenariats avec Israël, c’est toutes ces inventions, simples, venues des meilleurs ingénieurs, qui ont acquis leur savoir-faire dans le contrôle et la répression dans les territoires palestiniens et à Gaza».

L’avantage comparatif de l’industrie israélienne sur ses concurrents est qu’elle dispose d’un laboratoire à ciel ouvert à l’échelle d’un pays : la Palestine ; et des cobayes à volonté : les Palestiniens. À chaque fois qu’un petit génie de la tech ou de la perversité contre-insurrectionnelle a une idée, il peut la tester en champ réel. Tracer une personne avec un nouveau joujou technologique, introduire une nouvelle forme de mensonge (technique de propagande inscrite dans le cadre de la contre-insurrection), ou tester des produits chimiques dans les canons à eau. Pour toutes ces “inventions” ou “innovations” il y a une “population test” disponible à volonté.

Il s’agit là à la fois d’un vrai laboratoire et d’un argument de vente : qui d’autre peut revendiquer ouvertement avoir une population sur laquelle la déguellasserie (pardon, le produit innovant) aura été dûment tester ? Personne. Même la Chine ne peut pas publiquement dire que tous ses produits de traçage, espionnage, manipulation etc. ont été testés sur les Ouïgours ou sa population commune. Seule l’industrie israélienne en Palestine peut brandir un tel argument publicitaire, sans recevoir immédiatement la réprobation internationale (sans même parler de véritables mesures de rétorsion économique).

Le type de technologies dont nous parlons réduisent, de fait, les libertés dans de très nombreux pays. Que ce soit de manière plus ou moins imperceptible comme en France ou de façon beaucoup plus brutale comme en Turquie ou au Maroc, il s’agit toujours d’États demandeurs de nouvelles technologies pour réprimer une partie de leurs populations (gilets-jaunes français, gülenistes ou démocrates turques, dissidents marocains, etc.). On dit souvent qu’une technologie n’est pas mal en soi, c’est son usage qui en fait un bien ou un mal. Certes, mais un flingue sert à flinguer. Un logiciel de surveillance à surveiller. Un canon à eau-pourrie à pourrir la vie des manifestants, les humilier.

Or, une partie des produits qui, d’une manière ou une autre, restreignent les libertés sont d’abord testés sur la population palestinienne avant d’être exportés à travers le monde. Il s’ensuit qu’agir contre l’industrie israélienne –son système économique imbriquée à la guerre permanente- n’est pas seulement montrer une solidarité avec le peuple palestinien, c’est aussi œuvrer au bien commun dans le reste du monde.

https://www.mediapart.fr/journal/international/190721/en-israel-les-noces-dangereuses-de-l-armee-et-des-societes-d-espionnage

https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/07/29/l-eau-sale-nouvelle-arme-antiemeute-d-israel_4464041_3218.html

Sur les coopérations et concurrences entre la France et Israël sur le marché des armes, lire l’excellent Jean Stern sur Orient XXI (d’ailleurs, toute la série “Lobby or no lobby” est très recommandable)

https://orientxxi.info/magazine/comment-israel-developpe-scorpion-futur-coeur-de-la-defense-francaise,4616

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