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Et si la modernité était possible en Ardèche ? A voir…

Et si la modernité était possible en Ardèche ? A voir…

Je connais bien le coin, mais pour moi, Ardèche rime encore avec été, vacances et baignades à poil au pied des « gras ». Villages somptueux et médiévaux, nature âpre et généreuse, cigales et fresques préhistoriques, apéros interminables, jolies maisons d’amis accueillants, qu’on laisse dés septembre pour repasser aux choses sérieuses, à Paris, là où ça se passe. Il y a bien le festival de Lussas, les Etats Généraux du Documentaire, et le projet fou d’y créer du cinéma à l’année (on peut y suivre un master dorénavant), il y a la révolution du bio chez les jeunes agriculteurs… mais je regarde encore tout cela de loin, comme un décor, un parc d’attraction écolo-arty qu’on démontera vers octobre, une fois passé la splendeur des orages d’été. Pourtant, avec les années, je me rends compte que des gens vivent là, travaillent là. Andrew Wilkie par exemple, a laissé derrière lui la hype du swinging London punk pour s’établir en Ardèche, cultiver ses fleurs, et continuer d’y créer ses chapeaux tout en surveillant de loin les toquades de la mode internationale, en mode veille internet… Comme quoi c’est jouable : on y perd certes les stimuli incessants des métropoles branchouilles, mais on y gagne en concentration, en jardins, en espace, en chiens. La pression de la survie en ville, si excitante qu’elle soit, se fait plus douce du côté de Lablachère et des Vans. Puis il y a eu 2020, le grand confinement, et cette sensation d’isolement absolu au cœur des villes que chacun d’entre nous, les urbains convaincus, aurons au moins ressenti une fois l’an passé… Alors si on lâchait ? Et pour faire quoi ? Et si une modernité était possible là, derrière la couleur locale post-soixante-huitarde et la baufitude des ronds-points ? A voir…

Au sortir des confinements à répétition, les journalistes nous parlent de départs massifs vers les vertes campagnes de France, de boom immobilier des « territoires ». Quitter la ville, en réaction post-traumatique à l’enfermement 2020, semble légitime. Prise de conscience d’un avenir écologiquement sombre ? extase du télétravail au vert (pas trop loin de la mer svp) ? réel souci de rupture, d’un nouveau départ ? les arguments ne manquent pas dans une France totalement redessinée par le TGV, mieux numériquement desservie, pour se faire la malle et tenter l’expérience. Vus de CNews ou BFM, ces déplacements de population, souvent évoqués avec ironie, restent l’apanage d’une classe moyenne éduquée, voire de bobos trop gâtés qui nous feraient un petit caprice. De fait, travail, pratiques culturelles, vie de famille, c’est toute une vie qui est à repenser pour ces nouveaux exilés de l’intérieur et le grand saut des « cultures urbaines » vers une culture « péri-urbaine » ou même « post-urbaine », implique un engagement concret, parfois douloureux, et des choix souvent radicaux. On aurait donc tort de croire à une simple tendance automne-hiver post-Covid, car depuis plusieurs années déjà, se trament « en région » de nouvelles formes de vie, et qui ne peuvent se résumer au seul « retour à la nature » ni à un repli réactionnaire face aux nouvelles complexités, sociales, culturelles, identitaires, d’une France parisiano-centrée. Bref, les choses ne sont pas si simples et le mieux est d’aller y voir de plus près. En Ardèche, précisément.

Pascal a grandi ici, du côté de Joyeuse. Mais c’est à Paris qu’il s’est installé dans les années 80 pour travailler dans le cinéma, côté déco, pendant des années. Il a connu tout le monde et ça marchait plutôt bien. Puis l’âge venant, pour des raisons qui a priori ne nous regardent pas, Pascal est revenu en Ardèche. Mais rien de son come-back ne sent le renoncement ou l’échec. Il aurait tout aussi bien pu reprendre la belle épicerie familiale de Joyeuse, se draper dans un « retour aux sources » digne et fataliste. Non, il s’est reconstruit une vie et une maison. Pascal s’est lancé dans l’apiculture et son miel (sublime) se vend désormais à la Grande Épicerie du Bon Marché comme sur son petit stand du marché des Vans. Un vrai business mais qui lui laisse le temps d’inventer un mode de vie et un rapport au monde véritablement alternatifs. Bien sûr la maison, énergétiquement autonome, n’en finit pas d’être en travaux, bien sûr, une certaine solitude mais qui requalifie le copinage parisien en amitiés concrètes et la débrouille Bobo en entreprise durable.

Rachid, le vieux beau, les dames anglaises, et les anciens, attablés autour d’un pastis au Café du Commerce, n’en démordent pas. Ils l’ont vu de leurs yeux ! au cœur des années 70, sur cette place même, des hippies chevelus et cradingues se promenaient nus sous les platanes, débarquant de communautés perchées (dans tous les sens du terme) sur les montagnes de la Cévenne Ardéchoise, troquant d’insipides fromages de chèvre à l’encens contre des babioles made in India et des frites. La région se vidait, les maisons ne valaient rien, exode rural oblige, et c’est de toute l’Europe (du nord) que débarquaient aux Vans, ces hordes de babas bien décidés à refaire le monde en mode tissage-Katmandou-châtaigne. On les regrette un peu ici aux Vans, car si beaucoup sont repartis, si les drogues, les suicides et l’amertume ont décimé les rangs hippies des collines, se préparait en douce une vague plus ample : celle du tourisme vert, des campings et du canoë-kayak, des gites ruraux et de la rando trop sympa.

Paul aussi était dans le cinéma. Repéré pour ses aptitudes de grimpeur, on se l’arrachait sur les tournages. Intermittence, liberté, l’éclate comme on la goûtait en jeune couple plein d’avenir… Puis vient l’envie de se poser (au soleil dans un premier temps), de vivre différemment, ensuite vient celle d’élever les enfants hors la violence sociale et concurrentielle des lycées montpelliérains. Et l’Ardèche s’impose, fort d’une tradition toute protestante d’éducation alternative. Ce sera les Vans et l’ouverture d’une pizzeria absolument bio et localiste, puis d’un café, le Local (justement), qui devient vite le cœur névralgique de la ville, les jours de marché. Et dans la nuit noire du confinement, les lueurs « à emporter » de Paul, auront valu tous les flashs de la Ville-Lumière éteinte, dans un Ardèche où l’on sait encore ce que solidarité veut dire.

L’Ardèche bon an mal an, est devenu le plus fréquenté touristiquement de tous les départements sans bord de mer. Ce nouveau tourisme « vert », moins prédateur dit-on, a certes permis une forme de renaissance du département, mais ce qui nous préoccupe ici n’est pas la vague saisonnière des campeurs ou des résidents secondaires, ni sa gestion plus ou moins roublarde par les petits malins locaux. Non, ceux qui nous intéressent, ce sont ceux (de plus en plus nombreux, croyez-le) qui, pour toutes sortes de raisons, ont choisi de faire leur trou ici, d’y vivre et d’y travailler à plein temps, hors carte postale. L’authenticité sur-vendue des régions PACA ou Languedoc, reste le plus souvent saisonnière et sous perfusion de festivals et de zones protégées, en Ardèche, on négocie encore avec le réel, le long terme, et parfois avec raison.

Victorin et Julie, eux, ont pu ouvrir leur épicerie-café-restaurant à temps pour le déconfinement de mars. Élevé en région nîmoise, Victorin a souvent passé ses vacances à Payzac, en camping, en gites. Sa mère est née au village et après une errance de stages de restauration en formations hôtelières à Paris, une opportunité se présente : reprendre le café-tabac de Payzac, définitivement fermé après de glorieuses heures « Gardarem lou païs » suivies d’une longue agonie assoupie. L’investissement est lourd, les préparatifs compliqués, mais au cœur du grand confinement, la mairie se décide à donner un coup de pouce et lance un crowdfunding ; le village se mobilise, de coup de main en caisses de cerises. Du coup, Payzac retrouve son centre et le Comptoir de Victorin, aux allures de place2be bellevilloise, commence de faire vivre le cuisinier, sa compagne Julie, épicière, et son beau-frère au service-table et à la déco. Pas question de fermer « hors-saison », on vit ici et on voit l’avenir en grand, hivers compris. Budgets respectés, « projections » favorables, on touche du bois. Le bâtiment est grand, bientôt des chambres d’hôtes… ou d’enfants !

Au fond, quitter Paris pour s’installer à Nantes ou à Marseille, semble moins exaltant que le pari un peu fou de l’Ardèche. C’est ce qui fascine chez ces jeunes entrepreneurs. Le but n’est pas de se dénicher un petit Paris, plus viable financièrement et plus facile à vivre, en continuant d’en rêver en douce en Madame Bovary néo-rurale. Non, s’installer ici, c’est aussi trouver sa place dans un tissu déjà bien serré d’associations, de hameaux connectés, d’actions culturelles, qui ne cherchent pas à concurrencer l’offre culturelle pléthorique de la capitale, mais qui, en revanche, permettent à chacun de se frotter à l’aventure contemporaines des formes avec le recul apaisé de ceux qui côtoient au jour le jour la beauté première d’un paysage encore (relativement) préservé. Du Cratère d’Alès aux États Généraux du Documentaire de Lussas, du festival d’Aubenas au cinéma des Vans, on est surpris par l’exigence tranquille, la variété des pratiques culturelles, et surtout par leur très démocratique accessibilité (voiture obligatoire, néanmoins). Peu de missionnaires de la décentralisation, mais pas mal d’initiatives locales à l’année qui ne demandent qu’à grandir. Et pour les forcings théâtreux ou mélomanes, Cannes, Arles, Avignon et Aix ne sont pas loin, certains iront même faire le plein de culture à Barcelone, le tout étant de ne plus se penser en satellite pauvret de Paris, mais en acteur modeste de la culture globale-villageoise européenne. Et cela semble possible. En Ardèche du moins.

Rap à fond les ballons chez Yacine. En terrasse, ça parle anglais, français, néerlandais… C’est le meilleur café du coin et ça ne désemplit pas. Mais l’histoire de Yacine est plus sombre. Il ne raconte pas tout, et il a raison. Sa voix calme sonne « parigot » quand il raconte le petit théâtre, café-concert, qu’il gérait dans le 11ème (where else ?). Puis il se retrouve seul avec un enfant à élever, le cycle « parisien démerde » s’achève et Yacine s’installe d’abord du côté de Toulouse. Quand je lui demande pourquoi la torréfaction ? il dit que c’est parce qu’il aime le café depuis toujours, tout simplement. Puis on comprend qu’enfant, c’est lui qui allait choisir les cafés en grains pour le bar de son père en banlieue parisienne, que le parfum du café fait partie de sa vie. Alors il a appris, il s’y est mis. Passant par les Vans au hasard des vacances, il décide que ce sera là qu’il viendra torréfier, son fils sous le bras. Pas de business plan, ni même d’esprit d’entreprise, tout se fait à l’intuition, et puisque le produit est bon, le reste suivra. Le torréfacteur surdoué finit par ouvrir son petit café dégustation, place Thibon. Je lui demande s’il a des conseils pour ceux qui veulent s’établir loin de Paris ? Yacine rétorque que « loin de Paris » ne veut plus rien dire, c’est là où on va, là où l’on est qui compte. Il est bien ici, aux Vans, à sa place. Je reprends un café. Trop bon.

Ceux qui, vu de Paris ou de Marseille, conditionnent leur départ de la ville à la persistance d’une nature préservée, d’une France profonde idéale, peuplée de familles Ricoré, d’animaux en liberté et de petites maisons dans les estives, feraient mieux de rester chez eux. En Ardèche comme partout en Europe, le paysage s’est transformé, mité dirons certains. Les ronds-points, souvent garnis des signes auto-proclamés de la ruralité maison, s’ouvrent sur d’ingrates zones commerciales, et les néo-ruraux les plus décidés devront ranger au grenier (ou à l’office du tourisme) toute idée de pureté virgilienne. Après tout, c’est tant mieux. Les gens dont nous parlons se confrontent très concrètement à cette réalité hybride, et font vite le deuil d’une vie au grand air largement imaginaire pour apprendre à « faire avec » comme nous le disait Yves Citton. C’est là que leurs itinéraires et leurs choix me semblent passionnants et éminemment contemporains. Fuir la ville n’est pas une fin en soi pour Yacine, Andrew, Julie ou Paul, ni même pour Manami et ses sushis délicieux ou Nathalie l’indonésienne… l’important est le projet et l’inscription de ce projet dans un territoire. Le choix de l’Ardèche n’a donc rien d’innocent : certains y avaient des attaches, d’autres de simples souvenirs de vacances ou pour d’autres encore, joueront les hasards d’une opportunité, d’un coup de foudre.

Mais avouons que, par rapport à d’autres régions parfois plus appétissantes (Luberon, Gers, Drôme provençale), l’Ardèche, fort d’une solide culture de gauche et d’un beau libéralisme protestant, semble moins touristiquement occupé, moins saturé. Il y reste encore des espaces à investir et les pouvoirs locaux paraissent conscients des dangers du tout-tourisme comme des diktats de la saisonnalité. Quitte à écorner la carte postale, on surveille l’envolée des prix immobiliers, on privilégie le mieux-disant écologique, on y a même célébré des mariages gays bien avant la Côte d’Azur… Disons plus prosaïquement que la catastrophe générale du paysage rural français, est ici, entre Montélimar et les Vans, moins saillante, moins désespérante ; ceux qui, comme moi, auront traversé les confinements automne-hiver 20-21 du côté d’Aubenas, auront pu vérifier la solidité du tissu social ardéchois, ex-terre de résistance, ex-El Dorado hippie, mais encore et toujours territoire expérimental où venir se réinventer à tête reposée.

Elle n’y connaissait rien à la cuisine et quand on lui demande comment elle fait pour servir des plats aussi bons, elle énonce comme une formule mathématique « père algérien/mère italienne, et de bons produits d’ici ». Stéphanie n’a pas une minute à elle. Pendant tous les confinements, son lieu de Lablachère est resté ouvert, se faisant épicerie essentielle ou plats à emporter. Le bâtiment est immense et les 3 Ateliers qu’elle y a ouvert avec Antoine accueillent tout ce qui passe, du sacro-saint « développement personnel » au co-working connecté. Covid ou pas, ils sont venus ici célébrer la beauté, d’un chapeau, d’un plat, d’un geste, il y a cinq ans déjà. Mais c’est surtout la Maison Bleue qui lui prend tout son temps. Un lieu ouvert toute l’année entre concept store et cantine végane, entre cabinet de curiosité et guinguette branchée. Car Stéphanie ne spécule pas à la baisse. Venue du monde de la mode (chez les Girbaud notamment) elle ne vend que des objets et des produits locaux, mais sans jamais renoncer à son sens pointu de la mode, ni à une véritable exigence de qualité alimentaire. Basés au départ dans le Nord de la France, c’est l’arrivée des enfants qui a été le détonateur. Envie de calme, de temps, d’autonomie ? Car tout allait bien, même très bien, pour Stéphanie et Antoine, entre fashion week et charpenterie. « On a rempli le camion et on est parti en prospection ». Ils ont repéré Lablachère, et en plein village, cette grande baraque avec tous ses possibles. Là encore, l’offre éducative de l’Ardèche a joué, mais l’enthousiasme de Stéphanie est communicatif. Là encore, tout n’est pas simple. Rien n’a été facile. « Bien sûr que c’est rentable ! Tout ça, c’est de l’amour en fait ! Venez, venez tous, il y a de la place pour FAIRE DES CHOSES ! »

L’hiver est dur par ici. Mais il a bien plu et l’été sera vert. On remonte dans la voiture pour repartir vers les montagnes. La zone commerciale, le biocoop, jardiland, le centre médical (ici on vaccine), puis la route plus étroite, les méandres de la rivière…  Et c’est vrai que c’est très beau ici MALGRE TOUT.

Andrew Wilkie (hats&flowers) : IG:Andrew.wilkie.07

Pascal Vedel, apiculteur: La Ferme du Grenadier 07260 Joyeuse

Le Local, 4 place de l’Eglise 07140 les Vans

Le Comptoir de Payzac : le Mazert, 07230 Payzac

Yacine Lechani, torréfacteur : 33 place Léopold Ollier 07140 Les Vans

La Maison Bleue, café&co-working : La Jaujon, route de Joyeuse, 0723O Lablachère

Auteur : Vincent Dieutre

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