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Le pouvoir de l’art, Sue Williamson

Le pouvoir de l’art, Sue Williamson

Sue Williamson vit et travaille au Cap : elle pratique la vidéo, le dessin, l’installation et la peinture. Ses séries de photos et de vidéos racontent l’histoire de l’Afrique du Sud, de l’apartheid à aujourd’hui. Elles ne se contentent pas de raconter, elles militent et démontrent : Sue Williamson est une ancienne militante anti-apartheid. Dans la série de portraits « A Few South Africans » (années 1980), elle photographie des femmes Sud-Africaines qui ont lutté contre l’apartheid. Chacun de ces portraits est un exercice d’admiration : « Ce que j’ai appris en faisant cette série, c’est la force incroyable de ces femmes qui n’ont jamais flanché. »

Elle continue les portraits de femmes dans une autre enquête photographique,« All Our Mothers ». Des femmes qu’elle avait rencontrées et avec lesquelles elle avait interagi en tant que militante pendant l’apartheid.


All Our Mothers_Caroline Motsoaledi_1984

Sue Williamson croit au pouvoir de l’art : « Si vous modifiez la perception ne serait-ce que d’une personne, c’est déjà le succès ». La disparition de l’apartheid n’a pas changé son travail, qui reste toujours politique : « Comme artiste vous avez plus de liberté, vous pouvez montrer les choses d’une certaine façon. Le pouvoir de l’art, c’est de porter un message à une plus grande audience ».

Les traces de l’apartheid sont toujours là, malgré la commission Vérité et Réconciliation qui devait faire la lumière sur les crimes politiques durant l’apartheid. Pendant cette période, l’après-apartheid, Sue Willamson milite contre la destruction du District 6 du Cap, dont les habitants sont expulsés. Pour son installation « The Last Supper Revisited » (1993), elle filme en direct la destruction des logements du District 6. Le quartier avait été déclaré « pour les Blancs uniquement », et 60 000 résidents de toutes origines en avaient été expulsés. Dans les vidéos, on voit les déchets de la démolition – des objets appartenant aux personnes qui ont été obligées de partir – ; on entend les voix et les récits des habitants et le bruit du bulldozer. Ne ruinez pas les ruines, le District 6 est rasé.

Last Supper at Manley Villa

Dans ce même District 6, Sue Williamson fait une série de photographies, « The Last Supper of Manley Villa », qui montre les derniers jours d’une maison avant sa démolition et la famille qui l’a habitée pendant trente ans. La dernière photo a été prise plusieurs années plus tard, en 2008. On y voit l’endroit où se trouvait autrefois Manley Villa, vide.

Son installation « The Long Jouney of the Brothers Ngesi » présente les malles en métal de Naz et Harry Ebrahim, avec leurs passeports collés dessus.  Les migrants venus des zones rurales d’Afrique du Sud devaient en permanence avoir un passeport pour travailler dans les mines d’or des enivrons de Johannesburg avec des contrats annuels, comme dans le cas de Naz et Harry Ebrahim. Leurs documents d’identité devaient être signés chaque mois par leur employeur pour rester valables.

Dans la série « Pages From a Government Tourist Brochure », Sue Willamson a pris plusieurs pages de la brochure Native Life in South Africa, publiée par Airways and Harbours Publicity and Travel en 1936 pour faire la promotion du tourisme à l’étranger, à l’époque où l’Afrique du Sud était encore une colonie britannique. Dans chacune de ces pages, il y avait une légende et des photographies. Les légendes vantaient la beauté des paysages et commentaient les croyances religieuses et les coutumes. Elles décrivaient les habitants dans des termes extrêmement racistes, en faisant passer cette description pour de « l’exotisme ». Sue Williamson a placé ces photos dans des cadres d’acier sur lesquels elle a gravé un certain nombre de mots et de phrases issus de ces légendes. Légendes et visages se heurtent violemment.

Dans une autre série, filmée aujourd’hui, « Better Lives », Sue Williamson reprend les manières des studios photo des années 1930 : un décor en carton, devant lequel on posait pour se faire photographier – ce qui était alors une vraie cérémonie. Elle a invité une dizaine de personnes à prendre la pose devant le décor en carton en noir et blanc de Table Mountain, qui surplombe la ville du Cap.

Chaque portait a été filmé en 35 mm, en une seule prise. Les personnes étaient invitées à venir habillées de leurs plus beaux vêtements, comme on faisait alors pour un portrait officiel. Pour chaque portrait, Willamson a utilisé des accessoires différents.

Les personnes, assises comme pour une photo, écoutent le récit de leur vie, que Sue Williamson a enregistré avec elles  auparavant. Immobiles, elles écoutent leur propre voix. Une émotion se dégage pour le spectateur, parce qu’un visage, lui, n’est jamais immobile. Il est toujours plus intéressant de filmer celui qui écoute plutôt que celui qui parle. On voit sur les visages des personnes assises devant le décor en carton les réactions muettes aux récits de leur vie, énoncés par eux-mêmes.


Richard Belalufu – Better Lives – WILLIAMSON

L’une des personnes filmées, Richard Belalufu, pose pour la photo. On entend sa voix enregistrée. Il parle de son arrivée au Cap en 1994, depuis la République du Congo, où il avait laissé sa famille derrière lui, parce qu’il avait appris que le régime de Mobutu le poursuivait. Diplômé en électromécanique, il avait occupé un poste important dans une entreprise de la République démocratique du Congo ; il travaille aujourd’hui sur un chantier de construction du Cap. Sa voix explique à quel point la xénophobie reste un problème important en Afrique du Sud. Le dispositif crée une distance, enlève tout naturalisme et donne de la force à ses paroles. On n’oubliera pas la voix de Richard Belalufu. La bande son s’arrête ; il reste immobile devant le décor en noir et blanc de la Table Mountain.

Pour Sue Williamson, l’art a le pouvoir de changer les choses, de combattre, non seulement par les sujets abordés, mais surtout par la forme. La politique de l’art se produit au point de rencontre entre l’esthétique de l’art (sa détermination, qui s’inscrit dans un « régime esthétique ») et l’esthétique de la politique (la remise en cause de ce que Rancière appelle le « partage du sensible »). Cette rencontre ne peut être seulement une volonté de l’artiste, mais la politique de l’art a lieu « a posteriori ». 

Le travail de Sue Williamson a été montré dans plusieurs collections publiques, telles celles de la Tate Modern, du MoMA ou du Victoria and Albert Museum de Londres, à la Galerie Dominique Fiat à Paris.

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