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Six continents, ou plus (de quoi ?) au Palais de Tokyo

Six continents, ou plus (de quoi ?) au Palais de Tokyo

Plus qu’une exposition, c’est un comte philosophique que le Palais de Tokyo nous propose à travers « Six continents, ou plus », une déambulation pour investir l’ubuntu, cette philosophie fondée sur l’interdépendance entre tous les vivants dont nous aurions tant besoin.

Ne traversons-nous pas un moment inédit ?

Un chaos où chacun répond à la violence par la violence, à l’outrance par l’outrance. Une situation qui s’organise autour d’un vide de pensée, qu’elle soit de droite ou de gauche. Radicalement démunis face à la nouvelle équation du monde, nos révoltes ne font que régénérer un pouvoir qui intensifie son emprise. Un cycle négatif qu’il devient de plus en plus difficile de briser pour se faire entendre. Existera-t-il une nouvelle voix qui nous ouvrira la porte du XXIe siècle ? D’où viendra-t-elle ?

Qui a le bonheur de passer le seuil du palais de Tokyo et de se glisser entre les deux majestueuses formes noires qui telles des montagnes sacrées nous ouvrent la porte de Six continents, ou plus sera peut-être gratifié d’un début de réponse. C’est d’Afrique qu’en partie cette voix nous parvient. Un continent, pourtant meurtri par le poids de l’esclavage et de la colonisation, qui propose à travers son histoire et ses artistes des pistes pour trouver les clés de ce monde globalisé si complexe à investir.

Comment habiter un monde qui n’a plus de centre ? Comment trouver notre place au-delà de nos frontières nationales dans des espaces transcontinentaux ? Comment vivre cette mondialisation que nous avons laissé se construire sur le principe de la merchandisation, en oubliant nos vieux principes vitaux d’égalité et d’échange ? Tétanisés par la peur de notre propre émancipation, comment sortir de ce repli mortifère et tenter l’émancipation ?

Sabelo Mlangeni, A roof top photoshoot with the dancers 2019 (Sabelo Mlangeni)

L’exposition nous propose d’investir Ubuntu, le thème central de la scénographie autour duquel s’articulent tous les autres. Ce terme issu des langues bantoues désigne une philosophie africaine fondée sur l’idée de communauté, de solidarité et d’hospitalité que l’on peut traduire ainsi : « Je suis parce que nous sommes. » Les bantous (« humains » en kikongo) qui forment une communauté d’environ quatre cent cinquante langues auraient-ils compris avant nous la nécessité absolue pour survivre de faire humanité ensemble au-delà de leurs différences ? Est-ce un principe vital de solidarité qu’ils auraient ainsi développé face au pillage de leur continent par les blancs ? Une autre origine encore plus ancienne ? Cette philosophie d’une incroyable modernité qui s’est déployée dans l’ensemble du monde en accompagnant depuis la colonisation les luttes politiques et sociales nous donne des réponses presque tangibles à cette question (pourtant si belle) qui nous plonge dans la terreur : faire peuple, alors que chacun est désormais redevable de l’ensemble.

Nous découvrons un archipel d’œuvres jusqu’alors jamais exposées, des imaginaires poétiques qui questionnent des couches d’histoires, de luttes, de pensées, qui engendrent de la réciprocité, contrairement à notre héritage universaliste qui nous prive d’une vision plurielle et nous condamne à une forme d’indifférence. Ici jamais le monde n’est fixe, les cultures et les langues se croisent, se chevauchent. Un moyen de défense sans précédent contre l’assujettissement ? Qu’ils soient inspirés par la littérature, le cinéma, les arts plastiques, les recherches décoloniales ou la musique, les récits tissent ici des fils et (re)dessinent des histoire qui ouvrent toujours de nouvelles perspectives. Tout est réciprocité. Tout est médiation.

Photo Pedro Agilson – Maxwell Alexander

Cette déambulation dans cinq expositions à la rencontre d’une cinquantaine d’artistes est une véritable découverte. L’exposition consacre une première rétrospective de l’œuvre cinématographique de Sarah Maldoror, disparue en 2020, des focus sur le Brésilien Maxwell Alexandre, la jeune Aïda Bruyère, l’Australien Jonathan Jones ou Jay Ramier, l’un des pionniers du hip-hop hexagonal.

Boulomsouk Svadphaipjane met très bien en perspective la richesse de ces artistes comme à son habitude.

Revenus sur le parvis du Palais de Tokyo, on s’interroge sur la binarité du monde occidental. Aurait-il définitivement vécu ? N’est-ce pas de pluralité dont nous avons besoin pour recomposer le monde ? Déjouer les enfermements géographiques en développant nos capacités cognitives, passer du breton au chinois en passant par une langue européenne (qui reste à inventer) comme les africains jonglent entre les langues bantoues, développer la capacité de vivre dans des mondes qui s’opposent en privilégiant l’itinérance à un ancrage dans une France de mille ans comme l’avance l’un de ce candidat à la présidentielle. Mélanger, immigrer, partager pour nourrir nos neurones et recomposer leurs échanges. L’hybridation et le mouvement sont les principes mêmes du vivant. Si nous avons été capables de descendre des arbres, d’inventer l’écriture, la machine à vapeur, le langage informatique, alors nous seront capables d’apprendre plusieurs langues, d’habiter plusieurs lieux, d’étendre nos savoirs en créant des espaces polyphoniques pour nous inscrire dans la nouvelle échelle plurielle du monde.

L’Ubuntu nous ouvre des horizons insoupçonnés…

Sarah Maldoror – Galerie Jerôme Poggi
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