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« REPOSE EN PAIX », LA GUERRE DES MURS

« REPOSE EN PAIX », LA GUERRE DES MURS

Notre époque est traversée de paradoxes. D’un côte, nous n’avons jamais été autant submergés d’informations, d’images et d’analyses. De l’autre, les informations n’ont jamais été aussi vite obsolètes : une crise en remplace une autre, un scandale politique fait oublier le précédent, la dernière polémique télévisuelle se superpose aux images de violences policières d’hier. 

La mémoire nous fuit, le temps nous échappe, une forme d’amnésie générale est organisée. Au risque que plus rien n’ait de sens. Dans ce vacarme, les tragédies les plus tristes finissent parfois par s’estomper. Même la mémoire des défunts en vient à s’effacer. Une façon de lutter contre l’oubli est de graver le portrait des vaincus dans les murs des métropoles, d’inscrire l’hommage aux opprimés dans le béton des villes. Les visages que les autorités voudraient faire oublier s’imposent alors à tous dans l’espace public. Les fresques en hommages aux victimes de la répression deviennent alors le théâtre de batailles féroces. Tour d’horizon d’une guerre des murs.

MÉMOIRE DES OPPRIMÉS

Mexique, 1920. La tradition des fresques politiques explose dans un pays qui sort tout juste d’une Révolution. Les murales sont des peintures monumentales qui s’adressent au peuple. Les peintres veulent produire des œuvres compréhensibles par tous, y compris ceux qui ne savent pas lire. C’est un récit sans écriture, qui raconte une histoire populaire et rend hommages aux opprimés, un art public, mural et politique. L’expression est immédiate – c’est à dire sans médiation – et le style s’inspire des peintures indigènes : ce sont des « slogans muraux » peints aux couleurs vives sur les façades. Au sein de ce mouvement artistique, le peintre Diego Rivera, revisite notamment le passé de l’Amérique centrale, l’histoire qui précède la conquête espagnole et l’immense massacre commis par les colons européens. Dans un pays bâti sur un génocide, la mort est omniprésente. D’autres fresques rendent hommage au révolutionnaire assassiné Ernesto Zapata, ou encore aux ouvriers exploités. Pour David Siqueiros, autre figure du muralisme, « l’art est une arme qui pénètre les yeux, les oreilles, les sentiments humains les plus profonds et les plus subtils ». C’est tout un contre-récit populaire qui orne les murs du nouveau monde, et une tradition picturale qui perdure encore dans toute l’Amérique Latine.

Deux fragments de murales. A gauche, un extrait de la fresque
Histoire du Mexique de Diego Rivera au Palais National de Mexico. A
droite,  Du porfirisme à la Révolution de David Alfaro  Siqueiros.
Pochoirs représentant les étudiants disparus qui se superposent sur
le visage d’Emiliano Zapata, héro de la révolution Mexicaine à
Ayotzinapa.

Le 26 septembre 2014, au sud du Mexique, les étudiants de l’école rurale d’Ayotzinapa réquisitionnent des bus pour se rendre à une manifestation à Mexico. Ils souhaitent rendre hommage comme chaque année aux centaines de manifestants massacrés par la police en 1968, sur la place centrale de la capitale. Tragique répétition de l’histoire : le convoi est intercepté par la police, les étudiants sont arrêtés, certains sont atrocement mutilés et tués ou livrés à des cartels. Il y a 27 blessés, 6 morts et 43 disparus. Ces événements déclenchent une vague de colère historique, des centaines de milliers de personnes prennent les rues du Mexique pour exiger la vérité sur les « 43 disparus d’Ayotzinapa ». Et sur les murs du pays, les visages des jeunes disparus sont dessinés. Des fresques contre l’oubli, pour mettre le pouvoir face à ses crimes. Six années ont passé, la justice n’a pas été rendue, mais les disparus sont présents sur les murs des villes du Mexique. Indélébiles, toujours vivants.


Extrait d’une fresque réalisée en hommage aux étudiants disparus
d’Ayotzinapa issu d’une œuvre collective de 110 murales, à Mexico

Mars 1981, la guerre fait rage entre l’armée anglaise et les habitants d’Irlande du Nord qui réclament l’égalité des droits et la fin de la colonisation. Émeutes, répression à balles réelles, morts et emprisonnements de masse : les combattants d’Irlande du Nord sont écrasés par le gouvernement de Londres. Une vague de grèves de la faim est organisée par les membres de l’Armée Républicaine Irlandaise – l’IRA – depuis les cellules. Le jeune Bobby Sands, militant de 27 ans, résiste pendant 66 jours sans manger. A l’époque, Margaret Thatcher, à la tête du Royaume-Uni, ne fait aucune concession, et choisit de laisser les prisonniers mourir. Bobby Sands décède  le 5 mai 1981. 100 000 manifestants suivent l’enterrement du jeune homme, des émeutes éclatent, et « Bobby » restera l’icône de la résistance pour une génération d’irlandais : son portrait ornera les murs. Neuf autres détenus décèdent après lui.

A Belfast, épicentre des troubles, un portrait géant du défunt orne la façade d’un bâtiment du parti Sinn Fein, parti républicain Irlandais. Sur le mur, l’une des dernières déclarations du gréviste de la faim avant de mourir : « notre revanche sera le rire de nos enfants ». L’Irlande du Nord possède le nombre de fresques politiques le plus important d’Europe. Plusieurs centaines de murals s’exposent dans la rue, rien qu’à Belfast. On y retrouve des héros de l’indépendance tués au combat, des victimes de la répression, des hommages à différents combats sociaux … Ces fresques marquent l’identité des quartiers, catholiques contre protestants, indépendantistes contre soutiens du pouvoir central. La guerre et ses martyrs sont gravés dans les murs.


Fresque en hommage à Bobby Sands, Belfast.

En 2001, dans la ville de Gênes, au nord de l’Italie, un sommet réuni les 8 plus grandes puissances capitalistes de la planète. La ville est transformées en bunker pendant deux jours au mois de juillet. C’est la grande période le l’altermondialisme : des centaines de milliers de personnes manifestent dans la ville contre le G8 et le néolibéralisme. Le gouvernement italien déchaîne la violence : tabassages de masse, arrestations, attaques de centres sociaux et cas de torture dans les commissariats. Les ONG parlent de la « plus grande violation des droits humains et démocratiques dans un pays occidental depuis la Seconde Guerre mondiale ». Le 20 juillet, le jeune Carlo Giuliani, 23 ans, et tué d’une balle en pleine tête, tirée par un Carabinieri. Cette répression reste un traumatisme de l’autre côté des Alpes. L’agent ne sera jamais condamné, mais des pochoirs et des fresque géantes proclament encore, deux décennies plus tard, « Carlo vive ».

Chaque moment de révolte ou de conflit coïncide avec une période d’effervescence murale, une explosion artistique. C’est dans les soulèvements afro-américains des années 1960 – et leur terrible répression – que le Hip Hop puise ses racines. Le mur de séparation Israélien à Gaza est constellé d’affiches, de messages, de peintures. La Révolution syrienne démarre après l’arrestation d’adolescents qui avaient tagué un mur contre Bachar El Assad dans le sud du pays, et c’est la torture et la mise à mort de plusieurs mineurs par le Régime qui déchaîne l’insurrection. Dans la terrible guerre civile qui suit, les fresques au milieu de villes en ruine resteront l’un des derniers outils des insurgés pour rendre hommage à leurs morts.

GUERRE DES MURS

Et en France ? Le 25 novembre 2014, un jeune militant écologiste, Rémi Fraisse, est tué par le tir d’une grenade explosive tirée par un gendarme. Le drame a lieu sur la zone du Testet, où les manifestants protestent contre un projet de barrage. L’Etat vient de tuer un opposant. Quelques manifestations ont lieu, mais elles sont durement réprimées. Tout est fait pour effacer des mémoires collectives le crime d’État. Le portrait du jeune défunt est alors réalisé à plusieurs reprises sur les murs de Nantes ou de Notre-Dame-des-Landes. Signe de la charge symbolique de ces hommages, une sculpture en mémoire de Rémi Fraisse, construite par ses proches sur le site en travaux, sera saccagée par les partisans du projet de barrage. Comme une profanation : il faut faire oublier l’injustifiable.

Ces représentations des victimes de la répression ne sont pas nouvelles: depuis trois décennies, lors des nombreux crimes policiers commis en banlieue, une fois la colère et le feu passés, il n’est pas rare de voir fleurir sur les murs le nom ou le portrait des défunts. Ces fresques, qui sont la parole de celles et ceux qui ne sont rien, sont aujourd’hui, de plus en plus, l’objet d’une guerre des mémoires.


Fresque en hommage à Steve Maia Caniço, Nantes, dégradée puis
restaurée.

21 juin 2019 à Nantes. La police charge avec une extrême brutalité un rassemblement de jeunes qui dansent en bord de Loire pour la fête de la musique. Sous un déluge de grenades lacrymogènes et de balles en caoutchouc, une dizaine de personnes tombent depuis les quais, à plusieurs mètres de haut, dans les eaux glacées et noires du fleuve. Steve, 21 ans, meurt noyé. Il ne sera retrouvé qu’un mois plus tard. Entretemps, les murs de Nantes se couvrent de cette question : « où est Steve ?». La formule taguée inlassablement, maintient la pression, témoigne du refus de laisser l’affaire tomber dans l’oubli. Sur le quai où a eu lieu la charge, une grande fresque est réalisée pendant l’été. Elle surplombe la Loire, en forme d’hommage et de cri de rage à l’endroit précis du drame. Un portrait de Steve de 5 mètres de haut se dresse face aux passants, entouré par la question : « que fait la police ? » Derrière lui, des scènes de répression tirées des vidéos de la charge mortelle. Réalisée sans autorisation, la fresque ne sera pas effacée par les autorités, et deviendra un lieu de recueillement pour les proches du défunt, un espace de revendication contre les violences d’Etat.

A plusieurs reprises durant l’année 2019, des tags injurieux viennent  souiller la mémoire du jeune homme, insultes réalisées par l’extrême droite qui se réjouit du drame. Ces attaques picturales sont recouvertes par les artistes, mais la fresque est entièrement saccagée par des néo-nazis : une croix celtique – un symbole fasciste – de plusieurs mètres de haut recouvre à la peinture noire le portrait du jeune Steve, et des tags obscènes sont inscrits sur les côtés. Ce vandalisme mémoriel provoque une vague d’indignation à Nantes, et la peinture est intégralement repeinte à l’identique. Elle sera même augmentée par un deuxième mur qui pose la question « que fait la justice ? », alors que l’affaire semble au point mort. Les auteurs, lucides, déclarent : « nous ne nous faisons aucune illusion, malgré les caméras omniprésentes sur ce quai, les fascistes risquent de recommencer », et préfèrent appeler à multiplier les hommages sur les murs, à investir l’espace, à être insalissables. Dans la même période, d’autres murs sont peints à Nantes, représentant deux jeunes hommes morts lors d’interventions policières à Nantes : Aboubacar Fofana tué d’une balle par un CRS en juillet 2018, et Abdou Aboubakar, un père de famille étouffé chez lui lors de son interpellation en novembre 2017. Elles seront, elles aussi, la cible de l’extrême droite.


Hommage à Aboubacar Fofana, Nantes.

Hommage à George Floyd, à Belfast.

Septembre 2020, une fresque représentant Adama Traoré et George Floyd est réalisée à Stains, en banlieue parisienne. La peinture s’inscrit dans l’élan de protestation mondiale contre les violences policières, parti du Minnesota après l’agonie filmée d’un père de famille noir sous le poids d’un agent. Dans le monde entier, des fresques en forme d’hommages sont réalisées, et la révolte aux Etats-Unis trouve un fort écho en France, notamment dans le combat mené par les proches d’Adama, lui aussi asphyxié lors de son interpellation en 2016. Mais cette peinture à Stains entraîne une polémique : les puissants syndicats policiers appellent à recouvrir la fresque. Puis le ministre de l’intérieur et le préfet réclament la censure du terme «violences policières» inscrite à côté des portraits. Il n’est pas question de liberté d’expression : le pouvoir compte bien réécrire l’histoire. Un groupe d’extrême droite ira vandaliser l’œuvre, puis la peinture sera totalement effacée sur ordre de la justice. Un bloc grisâtre recouvre à présent les portraits des deux victimes, expression urbaine d’une logique autoritaires. Non seulement l’injustice n’est pas réparée, mais il faut la faire disparaître des regards. A Nantes comme en banlieue parisienne, l’extrême droite et le pouvoir auront essayé d’effacer la mémoire des opprimés, d’imposer leurs propres récits. Une répression jusque dans le ciment.

Fresque pour Adama Traoré et Georges Floyd à Stains, censurée en
septembre 2020.

PANTHÉON DE LA RUE

Durant la vague internationale de révoltes contre le racisme de l’été 2020, de nombreux vestiges de l’histoire coloniale sont déboulonnés. Des statues de vendeurs d’esclaves, de conquistadors ou de militaires tombent des deux côtés de l’Atlantique, signe d’un passé qui ne passe pas. Aux USA, des quartiers sont même « libérés » par des manifestants qui ne se contentent plus de prendre la rue mais aussi d’habiter durablement l’espace, et d’écrire une histoire collective. A Seattle, une « zone autonome » au cœur de la métropole prend vie pendant plusieurs semaines, un espace hors contrôle, où les fresques et les hommages aux personnes tuées par la police dessinent un nouveau récit.

La ville n’est pas neutre, c’est un espace politique façonné par les puissants au cours de l’histoire. Nos places, les noms des rues sont constellés de traces de l’histoire officielle : militaires, exploiteurs, esclavagistes et criminels. Une histoire des vainqueurs et des puissants, écrite depuis des siècles mais toujours intouchable. Souvenons-nous des dégradations de l’Arc de Triomphe lors de la révolte des Gilets Jaunes, le 1er décembre 2018 : quelques moulures abîmées dans un bâtiment célébrant les guerres sanguinaires de l’armée de Napoléon avaient provoqué plus de réactions médiatiques que les dizaines de manifestants mutilés au même moment. De même, durant l’été 2020, le président Macron affirmait qu’il était hors de question de déboulonner les statues à la gloire d’esclavagistes ou de colonialistes en France, alors qu’en parallèle, le pouvoir effaçait les peintures murales contre les injustices d’aujourd’hui.

Les fresques politiques et les hommages aux victimes des oppressions se multiplient sur fond de soulèvements mondiaux et d’explosion des injustices, comme pour faire revenir parmi nous les vies volées par l’autorité. Deux logiques s’affrontent, la mémoire des vainqueurs, gravée dans les monuments, et celle des vaincus, vivante, faite de peintures spontanées et éphémères. De la révolution mexicains aux morts de la répression, les mur sont le média de celles et ceux qui n’ont pas la parole. Le panthéon des oubliés contre celui des temples officiels. Comme l’affirmait la résistante Lucie Aubrac : « résister, c’est créer, créer, c’est résister ».

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