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Traits pour Traits – Une sculpture mémorielle. Portrait de Sandrine Plante

Traits pour Traits – Une sculpture mémorielle. Portrait de Sandrine Plante

“Je ne crée pas pour le plaisir des yeux mais pour raconter”. Sandrine Plante, sculpteur figuratif, recompose les mémoires de l’esclavage à travers ses créations. Sous ses doigts, elle creuse les corps et les souffrances des esclaves. Un passé qui ne lui est pas étranger. Elle même descendante d’esclaves, l’artiste sculpte pour ne jamais oublier cette page de l’Histoire. Une sculpture mémorielle qui incarne le poison enraciné du racisme dont souffrent aujourd’hui encore des milliards de personnes. 

Née en 1974 dans le Puy-de-Dôme, d’une mère auvergnate et d’un père réunionnais, Sandrine Plante grandit avec une curiosité identitaire obsédante. Une obsession qu’elle transpose aujourd’hui en sculpture mémorielle. “J’avais des taches de rousseur, je commençais à avoir les cheveux crépus, je voulais savoir d’où je venais. Mon père me parlait de la Réunion, mais on n’avait pas les moyens d’y aller tous en famille.” C’est à travers les livres d’Histoire que Sandrine prend connaissance de la traite négrière. “C’est un sujet qui m’a tout de suite parlé.  Mais quand je posais des questions à mon père sur l’esclavage, il me disait que c’était du passé et qu’on avait plus besoin d’en parler maintenant. » Plus tard à la Réunion, en découvrant la terre de ses ancêtres, l’artiste réalise à quel point le sujet n’est jamais évoqué. C’est la persistance d’un tel tabou qui conforte sa détermination d’en parler. 

Avec une grande passion pour les musées, Sandrine Plante disait déjà vouloir y travailler.  » Ma mère m’a dit qu’en grande section on m’avait demandé ce que je voulais faire plus tard et j’avais répondu conservateur de musée. Je pense que je ne savais même pas ce que ça voulait dire. Je savais juste que je voulais évoluer dans cet univers”.  Quelques années plus tard, à 8 ans, sa tante lui offre un pack de terre. “Au début, je ne savais pas quoi en faire, alors j’ai emprunté à ma grand-mère maternelle une petite sculpture de femme africaine. Je l’ai copié comme j’ai pu et c’est là que je me suis dit que je voulais être artiste. « 

Sandrine Plante et l’épouse d’Awa ©plante.sand

Des voix qui lui parlent

Encore enfant, Sandrine souffrait de crise d’asthme. “ Quand je respirais, je faisais un son de sifflement. En m’écoutant respirer, j’avais l’impression que des vieilles personnes me parlaient. Je pense que j’ai transformé la souffrance de cette maladie en une force. ” En associant ses crises d’asthme à son imaginaire et sa curiosité, Sandrine Plante se lance dans la sculpture pour raconter les voix qu’elle entendait. “Au début, je ne cherchais pas à aller en atelier. D’abord, parce qu’on n’avait pas les moyens, mais surtout parce que j’étais bien avec moi-même. Je faisais ce que je voulais, j’étais libre. Je cherchais toujours à faire des sujets que les autres ne faisaient pas”. 

Autodidacte pendant plusieurs années, elle décide ensuite de suivre un baccalauréat d’Arts Plastiques. Encouragée par ses parents, Sandrine Plante commence alors une licence d’Histoire de l’Art, puis une école de sculpture et d’architecture et des stages en France et en Italie. “C’est en partie grâce à mes parents. J’ai été entouré de confiance et d’amour inconditionnel dès le début. Ça m’a donné la force et le courage de continuer mon rêve. » Aujourd’hui, Sandrine Plante se dit sculpteur figuratif. Elle insiste sur la forme masculine de son métier. “Quand je travaille avec de la terre, je pense que c’est mon énergie masculine qui sort en premier. La Terre, c’est ma meilleure amie, même si j’ai des amis formidables. En plus d’être ma matière de prédilection, c’est notre Terre Mère.« 

©plant.sand

Un engagement personnel avant tout

À défaut de trouver les réponses à ses questions, Sandrine Plante sculpte pour rendre hommage aux esclaves, à ses ancêtres. “J’avais une grosse colère intérieure, je voulais guérir de quelque chose. Toujours fascinée par la terre, elle commence alors à réaliser des sculptures qu’elle enterre dans son jardin pour “rendre la terre à la Terre”. Une démarche d’abord personnelle avant que cela ne devienne un réel engagement auquel elle consacre sa carrière entière. “ Je ne m’imagine pas réellement artiste, je m’imagine militante et je me sers de l’art pour m’engager. Pour moi, l’art, c’est une façon de militer sans armes. ” 

Sur fond de lecture et de documentation, Sandrine Plante trouve son inspiration dans ses rêves. “Le sujet me tient tellement à cœur que j’en rêve la nuit. Parfois, dans mes rêves, je vois des visages, j’entends des prénoms, des noms de villes. À force de me souvenir des images, je me réveille avec l’envie obsessionnelle de créer. C’est une chose qui m’habite et qui est plus forte que moi. J’ai l’impression de ne pas travailler pour les vivants. Jour et nuit, je veux raconter.”  

« Et après » à la gallerie Maron’Âges ©galeriemaronages

« Aucune statue n’est une sculpture pour moi. »

Au-delà de la beauté implacable, presque ensorcelée de l’esthétisme de ses sculptures, leur réalisme nous plonge dans l’effroi. Couteau à la main, l’artiste modèle la terre pour nous livrer les expressions les plus cruelles de la peur, l’abandon, la douleur et l’humiliation. Chaines autour du cou, de la bouche, et yeux bandés, ses sculptures transposent la réalité de l’esclavage.  » J’ai parfois des critiques sur mes sculptures. Surtout de la part des Afro-américains qui me disent qu’ils en ont marre de voir cela, qu’ils se sentent humiliés ou rabaissés. Mais mon intention n’est ni de blesser, ni de nourrir quelconque haine. ”

Ainsi, pour se rapprocher au plus près de cette réalité, Sandrine Plante réalise des sculptures de taille humaine. “ Si je travaillais sur des petites tailles, je pense que ça n’aurait aucun intérêt pour la cause que je choisis de représenter. Ce qui m’importe, c’est de parler à la sculpture qui pour moi est un humain. Aucune statue n’est une sculpture pour moi”. 

Ces statues troublantes, imposantes et expressives, aux traits humains les plus fidèles, visent avant tout à interpeller et à engager une discussion.  » Quand le public vient voir mon travail, il me dit qu’il a réellement l’impression que les statues sont vivantes, qui lui parlent et qui le regardent. » Aujourd’hui, son travail est exposé dans le musée Villèle à la Réunion, à la Savane des Esclaves en Martinique, dans le jardin de la Maison des associations à Pont de Claix, dans le jardin de la Mairie à Bordeaux, à la galerie Maron’Âges de Lyon, au Legacy Museum de Montgomery, et sur l’île de Gorée en face de la Maison des Esclaves.

Sandrine Plante et Exode sur l’île de Gorée, Sénégal ©plant.sand

Un devoir de mémoire

“Je ne crée pas pour le plaisir des yeux, mais pour raconter », écrit Sandrine Plante sur son site. Raconter l’histoire de ces êtres volés, sous le joug de l’oppression la plus cruelle. Ces êtres réduits, maltraités, jetés par-dessus bord et arrachés à leurs proches, privés de leur langue et de leurs biens. Gravées dans la terre, ses statues sont porteuses de messages. D’abord, un message de mémoire. “C’est une façon de leur rendre hommage, de leur dire qu’on ne les a pas oubliés. Dans mon pays, à mon époque, en tant que femme, je peux raconter cette histoire alors je me dois de le faire.” 

C’est aussi un message de dignité. Ses sculptures permettent également de redonner vie à ceux qui ont été humiliés. “Au tout début, je voulais raconter l’histoire de mes ancêtres, puis ensuite, j’ai voulu raconter ce qui s’était passé, et ensuite, ce qu’il se passe encore aujourd’hui”. Ainsi, pour ne jamais oublier, les sculptures de Sandrine Plante, de taille humaine, aux expressions saisissantes permettent d’apporter à cette histoire douloureuse une guérison plus que symbolique.  » J’ai une bouche donc je ne me tais pas, j’ai des mains, qui savent travailler donc elles ne se taisent pas.” 

Si chaque année à travers la planète, les pays se rattachent aux dates de commémoration, la période de l’esclavage reste un sujet qu’on ne souhaite pas déterrer. “Je pense qu’on n’a pas oublié mais par contre, on refait les mêmes erreurs. Quand je lis qu’aujourd’hui, il y a encore 46 millions d’esclaves, j’ai envie de pleurer. Il y a une envie de mémoire, mais est-ce suffisant pour ne jamais oublier ?”

« Le cri » ©plante.sand

Un passé qui parle au présent

Il a fallu plusieurs années pour que la pensée française assume la mémoire de l’esclavage. Plusieurs années, pour qu’elle le reconnaisse comme héritage de son histoire. En 2001, le Sénat adopte la loi tendant à la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité, dite “Loi Taubira”. Alors que la cause semble aller de l’avant selon l’artiste, le passé de l’esclavage parle encore au présent. “On a l’impression que les mémoires s’effacent comme si on jetait les livres d’Histoire et on recommence exactement la même chose. Reconnaitre, c’est un début. Mais est-ce que c’est reconnaître pour ne jamais recommencer ou reconnaître pour avoir bonne conscience ?” 

Si dans l’opinion collective, l’esclavage se rattache au passé, aujourd’hui, il représente un des marchés les plus lucratifs au monde. En 2014, l‘Organisation internationale du travail a estimé que “l’esclavage moderne” générait plus de 150 milliards de dollars de profits annuels, ce qui équivaut aux profits cumulés des 3 sociétés les plus rentables au monde. 

En Chine, en Libye, en Égypte, au Japon, au Mexique, aux États-Unis, en Inde, aux Émirats Arabes Unis… Là-bas et ici, l’esclavage se traduit sous forme de traite d’êtres humains, de servitude pour dettes, de prostitution, de mariage forcé et de travail domestique. “On parle toujours de pays sous-développés, comme si c’était banal. Mais le pire pour moi, c’est de savoir qu’il y a plus de 8 500 esclaves recensés en France, chez nous, dans l’un des pays les plus “libres” au monde”. J’ai l’impression que rien ne sert. Tout ce qu’on apprend ne nous sert pas. On sait ce qui s’est passé, mais on n’apprend pas de nos erreurs. La réalité, c’est que n’importe quel humain sur cette planète peut se retrouver esclave en deux secondes et demie. Tant qu’il y a ce besoin de pouvoir, on ne s’en sortira pas”.

George et Exode ©plante.sand

Pour ne plus être esclave de l’esclavage

 Sandrine Plante ne parle pas seulement des esclaves, mais de toute l’histoire qui l’entoure. Elle réalise également des sculptures sur les féticheurs de l’Égypte ancienne, les guérisseurs, les nomades et plus récemment sur l’homme libre. ”Je pense qu’il y a une conscience chez les jeunes, une envie d’être en paix. Alors, j’ai besoin de montrer aux jeunes générations ce qui s’est passé. Je me dis que ce sont eux qui vont porter la Terre entre leurs mains. Je n’attends pas de changement au plus haut sommet, ce ne sont pas les hauts dirigeants qui auront un impact. Mais si on apprend aux jeunes tout cela, le message sera passé”. 

Plus de 170 ans après son abolition, l’esclavage traîne toujours ses embruns. Dans la mémoire comme dans la discrimination. Ainsi, pour ne plus être « esclave de l’esclavage », comme écrivait Frantz Fanon, dans son livre Peau noire, masques blancs, publié en 1952, Sandrine Plante souhaite également sensibiliser. Puisque l’histoire négligée est condamnée à se répéter, l’artiste fait onduler la terre entre ses mains pour ne jamais oublier cette page de l’Histoire. Dans son livre Vies Volées publié en 2021, Sandrine Plante mêle ses photographies à des écrits de militants, dont le photographe Grigor Kachatryan et le député de la Guadeloupe, Max Mathiasin. “ Il faut continuer à transformer ces chaînes d’entraves en chaînes de solidarité humaine. Tous ces maillons, on peut en faire une force. Pour avoir lu et vu ce qu’il y a de pire chez l’homme, je crois encore au meilleur”.

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