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INTERVIEW DE L.ATIPIK, PREMIÈRE FEMME CHAMPIONNE DE FRANCE DMC, PAR VENENO

INTERVIEW DE L.ATIPIK, PREMIÈRE FEMME CHAMPIONNE DE FRANCE DMC, PAR VENENO

Veneno : ” La première fois que j’ai entendu L.Atipik jouer, c’était à une soirée dans le Beergarden Laloko organisé par “Le Mekano” à Rezé.
Ce fut tout de suite pour moi un coup de foudre musical puis par la suite amical.
Aujourd’hui elle répond à mes questions pour nous raconter son parcours pour le coup lui aussi atypique.”

Peux-tu te présenter ?

Moi c’est Isa aka L.Atipik, je suis originaire de Nantes et je suis DJ, mais je préfère le terme « Platineuse Artistique », mais ça, on y reviendra par la suite de cette interview !


Quand et comment as-tu mis un pied dans le milieu HIP HOP pour la première fois ?

J’ai commencé vraiment sur le tard, à l’aube de la trentaine … Je m’étais déjà acheté des platines et j’avais commencé à apprendre le scratch, mais je ne connaissais vraiment personne dans ce milieu, alors j’ai fait mon apprentissage en autodidacte, dans ma chambre en regardant des vidéos. En 2008 j’ai mis une vidéo sur internet, un gars m’a contactée en me disant qu’il connaissait un rappeur qui cherchait une DJ, et tout est parti de là. De fil en aiguille j’ai mis un pied dans ce milieu, puis deux … jusqu’à aujourd’hui.

Qu’est-ce qui t’a attiré dans la discipline du « turntablism* » et plus précisément la technique du scratch* et comment as-tu commencé ?

J’ai toujours été fascinée par le scratch, ces sons qu’on malmène et qu’on triture dans tous les sens pour en faire son propre langage, ça m’a toujours parlé. Quand j’ai commencé à écouter du rap au collège, je suis restée bloquée sur les intros de mixtapes que j’écoutais en boucle. J’adorais l’énergie, cette façon de s’approprier un son, une voix, un instrument et d’en faire autre chose. J’aime cette sorte de recyclage, un peu comme le sampling*. Puis des années plus tard quand j’ai décidé d’essayer, ce qui m’a tout de suite plu, c’est le fait de pouvoir être un orchestre à moi toute seule. Je pouvais scratcher n’importe quel instrument, et c’est vraiment cette facette du scratch qui m’a plu immédiatement.


Tu as fait tes premiers pas sur scène au côté du Nazairien Ismaël en créant le duo « Rhapsody », peux-tu nous raconter cette première expérience ?


Comme je le disais plus haut, un gars nommé Tsuki pour ne pas le citer, m’a contactée et m’a présenté Ismaël, rappeur de Saint Nazaire. Le feeling a été très bon dès le départ et on a commencé à travailler ensemble. Moi qui sortais de ma chambre après 2 ans d’autisme et qui essayais de maitriser les platines, commencer avec une équipe aussi bienveillante a été une grande chance, pas de prise de tête, juste du kiffe. Durant ces deux, trois ans Il y a eu pour ma part l’apprentissage de la scène que je ne connaissais pas du tout, contrairement à Isma. Il pourra dire qu’il m’a vue stresser et angoisser, même quand on faisait des concerts devant vingt personnes dans des MJC de quartier ! En tout cas, ça a été une super école et ça m’a énormément servi pour la suite.

Par la suite, tu as assuré les premières parties d’artistes comme Orelsan, Grems, Casey, Pharoahe Monch, Dj Premier, Foreign Beggars, Jeru the Damaja ou encore Bigga Ranx …
Que t’ont apporté toutes ces collaborations ?
Ces expériences ont-elles engendré d’autres projets ensuite ? Lesquels ? 

Ça m’a apporté beaucoup, ouvrir pour des artistes que tu apprécies artistiquement c’est toujours un réel kiffe, une vraie chance, mais au-delà de ça, si tu assures la prestation, tu gagnes aussi la confiance des programmateurs. C’est un cercle vicieux. J’ai eu la chance que ça se soit toujours bien passé, et d’autres propositions de scène m’étaient proposées après.


Le 14 septembre 2019 à Biarritz, tu es la première femme à remporter le titre de Championne de France des DJs DMC*. 
Quelle satisfaction cela t’a apporté sur le moment ?


Ça a été un réel accomplissement personnel, vraiment. Quel turntablist n’a jamais rêvé de gagner les DMC ? En tout cas j’ai toujours eu l’idée et l’envie d’y participer dans un coin de ma tête, mais par manque de confiance je reculais toujours l’échéance. En 2018 je suis allée voir cette compétition en live à Paris et le fait de ne voir aucune femme sur la scène ce jour-là, m’a fortement dérangée. J’ai en fait réalisé qu’en 30 ans d’existence en France il n’y avait encore aucune femme qui s’était présentée à cette compétition. Inconcevable pour la fervente féministe que je suis ! Je me suis donc promis d’y participer l’année d’après. Un an plus tard, non seulement j’y ai participé, mais en plus j’ai gagné, c’est un rêve devenu réalité. Puis au-delà de ma satisfaction personnelle, je reçois beaucoup de messages de femmes qui me remercient d’avoir ouvert la porte, qu’elles osent enfin se mettre aux platines. Si je peux avoir donné l’envie et la motivation à certaines en leur montrant que c’était possible, c’est aussi une grande victoire pour moi.

Tu es un peu la porte-parole des femmes dans le milieu du Turntablism, comment agis-tu pour faire passer tes messages ?
Et quels messages aimerais-tu faire passer ?

Je ne sais pas si je suis la porte-parole, mais en tout cas j’essaye de faire du mieux que je peux pour que les femmes soient visibles et représentées correctement dans cette discipline. J’ai toujours gardé une ligne directrice qui me tient particulièrement à cœur, à savoir mettre le fond en avant plutôt que la forme. À l’heure des réseaux sociaux où l’image prend de plus en plus de place, j’ai parfois le sentiment que la proposition artistique passe au second plan et je trouve ça dommage. Personnellement je ne fais aucune concession. Ni sur mes choix musicaux, ni sur l’image que je peux renvoyer, même si ça ne plaît pas à la majorité et que je ne suis pas à la mode, ça m’est égal, je reste droite dans mes sneakers !

Combien de temps t’es-tu entraînée avant ce championnat de France, raconte-nous, comment s’est fait ta mise en condition ?

Je m’y suis mise vraiment de façon intense et assidue pendant huit mois à peu près. Je suis de nature plutôt entière et perfectionniste. Du coup quand je me lance dans quelque chose, c’est à fond et le mieux possible, sinon je ne le fais pas. Je me suis donc donné les moyens d’arriver bien préparée le jour J.

À part la victoire des championnats de France DMC, quelles autres expériences ont fait ta fierté durant ta carrière ?

Ma plus grande fierté c’est que l’artiste que j’admire le plus, tous style confondus me contacte et m’invite à partager la scène avec elle dans un lieu de fou furieux aux Etats-Unis. Malheureusement ça devait avoir lieu en Mai dernier, mais le Covid est passé par là … Du coup je croise les doigts pour que ça finisse par se faire quand même, parce que là autant vous dire que niveau frustration je suis au max …. 

As-tu des anecdotes que tu aimerais nous raconter ? Quelques expériences atypiques justement que tu aurais vécue ?

L’année dernière j’étais en vacances à Los Angeles, j’étais dans une soirée organisée par Ladies of Sound, c’est la branche féminine de Beat Junkies (Crew de DJ Californien), je savais que des pointures comme Dj Babu, Rhettmatic, Melo D y mixaient, mais je ne suis pas du genre à aller déranger les gens, du coup je passais la soirée tranquillement  dans mon coin avec mon pote , quand quelqu’un est venu me taper dans le dos. C’était DJ Babu ( l’inventeur du terme Turntablism …), bref une légende, et il me dit : «  Hello L.Atipik, congratulation for your French DMC title, you can be proud of you, do you want to come on stage and scratch now ? » C’était pour moi incroyable qu’il me reconnaisse et qu’il me propose ça… Je me suis donc  retrouvée à scratcher devant le crew de Turntablist le plus célèbre de la planète  D’une part, j’étais hyper impressionnée, et d’autre part n’imaginant pas une seconde prendre les platines ce soir-là, j’avais bu quelques verres de vin blanc. Autant vous dire que je n’ai pas sorti mes meilleures phases, mais la vibe était là et ça restera un sacré souvenir !


Quelles sont les personnes qui t’ont fait avancer et comment ?

Tous les rappeurs avec qui j’ai collaboré m’ont apporté quelques choses à leur manière que ce soit Ismaël, Deez ou encore Lowschool. Chacun dans leur style, ils m’ont fait confiance et m’ont permis de faire mes classes sur scène. Ces expériences scéniques ont été très importantes pour la suite, notamment pour la gestion du stress et de la pression lors de Battle par exemple. Ça m’est arrivé de tomber contre des DJ bien au-dessus de moi techniquement mais qui perdaient leurs moyens une fois sur scène devant des gens.
Il y a aussi une personne qui a été déterminante dans ma préparation au DMC, c’est mon ami Dj Dino. On s’est trouvés au bon moment, tirés vers le haut tous les deux en se soutenant dans notre préparation … Big up aussi à DJ Fly, ça m’a vraiment aidé, il m’a beaucoup influencée. J’ai un grand respect pour son travail, il m’a beaucoup conseillée et fait profiter de son expérience dans cette aventure DMC. Pour la petite anecdote, je me souviens l’avoir appelé à cinq min avant de commencer mon premier battle aux mondiaux de Londres, j’étais complètement paniquée en disant que je ne voulais pas y aller et rentrer chez moi ! Il a su me rassurer et j’ai fini troisième ce jour-là.

La musicalité a une place très importante dans tes mixes, peux-tu nous expliquer pourquoi ?

C’est vrai, je mets un point d’honneur à proposer des choses musicales, d’abord parce que c’est ce qui me parle le plus dans cette pratique, mais aussi car le turntablism, ça reste quand même une pratique de Geek, pas de façon péjorative, mais ça reste difficile d’accès pour quelqu’un qui n’y connaît rien. C’est un art qui n’a jamais vraiment explosé et qui au contraire est resté dans sa niche, la faute d’un trop-plein de techniques selon moi. On s’est perdus dans la course à « celui qui ira toujours plus vite et qui en fera le plus au détriment de la musique et de l’émotion », c’est mon avis personnel. Alors j’essaye de démocratiser un peu la chose. C’est ce qui me vient le plus naturellement aussi.


Tu dis joliment de toi que tu es une « platineuse artistique », peux-tu nous en dire plus ?

J’essaye de trouver un juste milieu entre technique et musicalité. Je ne me retrouve pas vraiment dans le terme DJ, dont beaucoup diront que le rôle premier est de faire danser les gens. Personnellement, mon envie première est de leur faire passer un bon moment en racontant une histoire musicale avec de l’émotion. Ce terme de Platineuse Artistique est plus poétique, et me permet de m’affranchir du dictat du Dancefloor en proposant un set avec une identité musicale sans concessions.


En tant que femme comment as-tu été accueillie dans ce milieu très masculin ?

Ça a toujours été à double tranchant, en tant que femme, j’ai peut-être eu plus de visibilité et d’opportunités que certains. Par contre il a toujours fallu que je vienne détruire le «elle en est là juste parce que c’est une femme» en prouvant à chaque instant et à chaque évènement que j’avais ma place au même titre que les hommes. Je sais qu’en tant que femme dans un milieu « dit » d’hommes, on est toujours attendues au tournant, scrutées, on n’a pas le droit à l’erreur sous peine d’être immédiatement décrédibilisés. Ça m’a beaucoup paralysée au début, puis j’ai appris à en faire un moteur avec le temps.

Quels conseils aimerais-tu donner à quelqu’un qui voudrait se lancer dans le Turntablism aujourd’hui ?

De ne rien lâcher, les débuts sont longs et fastidieux mais on est tous passés par là. Ça vaut la peine de s’accrocher. Je lui dirai aussi que la technique est certes indispensable, c’est une évidence, mais qu’elle ne fait pas tout. Réussir à trouver une vraie identité artistique, à trouver sa patte et son style c’est aussi important. Les plus beaux compliments que je reçois, c’est quand on me dit qu’on a reconnu que c’était moi rien qu’à l’oreille, dans un morceau où je suis avec plusieurs autres scratcheurs, par exemple. À contrario, le pire compliment qu’on puisse me faire c’est : « c’est propre », je n’ai jamais compris ce terme extrêmement utilisé dans ce milieu… Je ne fais pas de la musique pour qu’elle soit « propre » en fait…

En cette période où la culture est étouffée, sacrifiée, mise de côté et jugée « inutile » de la part de certains représentants de l’État, que proposes-tu comme alternative pour continuer d’avancer et ainsi la sauver ?

Pour être tout à fait honnête, égoïstement je ne propose rien du tout. J’ai pris cette crise en pleine face alors que je venais de gagner les DMC et que j’avais plein de belles opportunités qui s’offraient à moi, la résultante de dix années de travail que le covid est venu balayer en une seconde, je suis restée K.O quelques mois, je commence tout juste à retrouver l’envie et la motivation, alors quand j’aurai des propositions alternatives à faire je reviendrai vers toi !

Tu prépares activement ta première exposition intitulée « Simple style by L.ATIPIK », peux-tu nous expliquer à quoi nous devons nous attendre ?

Ahaha, la question piège !! C’est une longue histoire … Par où commencer ? Par le fait que je me sois retrouvée chez toi un jour à cinq heures du matin à dessiner une voiture et un chat ? Ou par le fait que je ne sais absolument pas dessiner, que mon style est …  simpliste ?  Très proche de ce que peut faire un enfant de cinq ans. Du coup j’ai décidé d’appeler mon style le « Simple Style ». J’aurais pu rejoindre la mouvance « Ignorant style » déjà connu dans le graffiti, mais encore une fois je ne me retrouvais pas dans ce style, mes dessins sont très simples certes, mais représente quand même quelque chose… contrairement à l’ignorant Style. Bref, dans une approche pleine d’autodérision, et n’ayant que peu de perspectives dans la musique dans un avenir proche, je me suis dit qu’on pourrait organiser une expo de dessins, dans un lieu cool, faite par des gens qui ont l’envie mais pour le coup aucune technique.  J’imagine que ça pourra décomplexer vite fait tous les gens comme moi qui ne savent pas dessiner et qui n’osent donc jamais prendre le crayon. Dernier truc et non des moindres, je tiens quand même à préciser que c’est toi-même Veneno qui coache et marraine ce projet ! 😉

Que peux-t-on te souhaiter pour la suite ?

Que je puisse continuer à exercer mon métier … Ça me parait déjà un gros défi dans l’immédiat, et au vu de l’après crise qui nous attend… Sinon je serais obligée de me recycler dans le graffiti, et crois-moi, personne n’a envie de ça !

SITE : https://www.latipik.com/
FACEBOOK : https://www.facebook.com/LatipikIsa
INSTA : https://www.instagram.com/l.atipik/

Définitions :
*DMC World DJ : Championships est une compétition annuelle de DJ organisée par Disco Mix Club (DMC) qui a commencé en 1985.

*Turntablim : le turntablism (ou Platinisme, en français) est un mot américain désignant l’art de créer de la musique grâce aux platines à vinyles et aux disques vinyles. Le premier à avoir utilisé le terme « turntablism » est DJ Babu en 1995.

*Le scratch : procédé consistant à modifier manuellement la vitesse de lecture d’un disque vinyle sous une tête de lecture de platine vinyle, alternativement en avant et en arrière, de façon à produire un son spécial.

*Sampling : En musique, un échantillon, ou sample, est un extrait sonore récupéré au sein d’un enregistrement préexistant de toute nature et sorti de son contexte afin d’être réutilisé musicalement pour fabriquer un nouvel ensemble.

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