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Slam, spoken word et Instagram : la poésie francophone s’offre une cure de jouvence

Slam, spoken word et Instagram : la poésie francophone s’offre une cure de jouvence

Ces dernières années, les poètes et poétesses ont essaimé sur les réseaux sociaux, dans la lignée du succès planétaire de la canadienne Rupi Kaur et, plus récemment, de la performance d’Amanda Gorman à l’investiture de Joe Biden. Ces “instapoètes” rafraîchissent l’image du secteur à la réputation peu accessible. Peut-on parler de nouvelle génération pour autant ?

“Révélation”, “prodige”, “icône” : Amanda Gorman a ému le monde entier avec son poème “The Hill We Climb” déclamé lors de l’investiture de Joe Biden le 20 janvier dernier. Par sa performance, la jeune poétesse de 22 ans fait la lumière sur ces autrices qui sortent de l’ombre depuis plusieurs années, notamment par le biais des réseaux sociaux. Elles ont pourtant toujours été là : “Rupi Kaur et Amanda Gorman ont bénéficié d’un espace pour s’exprimer, en France, même s’il existe des événements comme le Printemps des Poètes, ce n’est pas pareil” observe la poétesse Kiyémis, autrice du recueil A Nos Humanités Révoltées (Métagraphes, 2018). “Ces femmes-là ont réussi parce qu’on croyait en elles”. 

Scène, slam et spoken word : abolir la hiérarchie littéraire

Aux Etats-Unis, la tradition du slam et du spoken word, la “création orale” ou “poésie performative”, est solidement ancrée dans la culture. L’initiateur du slam, l’américain Mark Smith expliquait en 2005 lors du Grand Slam national de Nantes avoir choisi ce terme dans le sens du chelem, le tournoi, pour sa tournure à la fois ludique et sportive. Cet ancien ouvrier du bâtiment originaire de Chicago écrivait de la poésie depuis ses 19 ans, et décide vingt ans plus tard de s’y consacrer pleinement : “Je suis allé dans les lectures de poésie. Il n’y en avait pas beaucoup à l’époque. Et c’était sans vie, idiot. Les poètes se montraient arrogants. Je ne comprenais pas comment un art aussi passionné pouvait être présenté d’une façon aussi ennuyeuse.” raconte-t-il au Télégramme. Il lance alors son tournoi de poésie (“poetry slam”) au Get Me High Lounge de Chicago puis au Green Mill, un club de jazz où il performe depuis. 

Le slam, c’est aussi, au sens argotique, ce qui signifie la claque, et un format impactant qui rend l’écriture poétique accessible à tous.tes, après avoir été popularisé en France par des figures comme Grand Corps Malade ou Abd Al Malik. Pour Lisette Lombé, poétesse belgo-congolaise et slameuse, le format du slam permet l’horizontalité : “C’est un format très démocratique pour partager ses textes. Il permet le partage, la rencontre avec l’autre, et d’entendre d’autres voix, en expérimentant un dispositif démocratique car le temps de parole égal (3min) force à l’humilité, dans le brouhaha du monde et de tout ce qu’on a à dire, on écoute pendant deux heures 57” observe-t-elle. L’autrice de 43 ans a créé en 2015 le collectif L-Slam, un collectif de poétesses qui organise des ateliers et podiums de slam pour “rendre le cadeau de la scène à d’autres femmes” dans lequel elle met à disposition des outils pour s’exprimer en public.

Lisette Lombé © Herve Veronese / Centre Pompidou

 “Beaucoup de femmes écrivaient dans les ateliers, mais on les retrouve très peu sur scène, où il y avait beaucoup moins de femmes que d’hommes, moins de femmes racisées, constate Lisette Lombé. Il manquait des ateliers de coaching scénique. Il fallait réfléchir aux freins, et c’était ça : la présence sur scène, la confiance en soi, la respiration, l’ancrage ; ça a entraîné une modification qui fait qu’on voit aujourd’hui plus de femmes que d’hommes sur scène en Belgique.” L’absence de représentativité, Kiyémis y a aussi été confrontée, en partie parce que peu d’artistes femmes racisées sont popularisées dans le milieu : “en France, je ne connaissais pas beaucoup de profils qui ressemblent au mien dans l’écriture, maintenant j’en connais, des femmes afrodescendantes qui écrivent mais elles ne sont pas beaucoup mis en avant. J’insiste sur le fait que ces personnes existent mais ne sont pas suffisamment visibles”

“Instagram, c’est fait pour l’image mais il y a ce côté punchline” 

“La différence est flagrante entre les milieux de la poésie éditée et la poésie orale où on trouve une plus grande diversité de profils” abonde la poétesse Rim Battal, autrice des Quatrains de l’All Inclusive (Le Castor Astral, 2021) qui co-dirige le Bordel de la Poésie, des soirées de poésie immersive qui se tiennent dans des hôtels, lieux culturels ou chez des particuliers. Les réseaux sociaux peuvent-ils colmater la brèche entre la poésie écrite et la poésie déclamée, slamée et chantée ? Le défi est de taille, pour un secteur représenté par des acteurs très souvent masculins et blancs, et ramené aux livres scolaires, aux fables de la Fontaine, à Rimbaud et Baudelaire.

Pourquoi anônne-t-on les mêmes écrits depuis bientôt quatre siècles alors que la poésie d’aujourd’hui est si riche, et qu’elle met des mots sur tant d’émotions de notre temps ? “Avant, pour faire exister sa poésie, il fallait passer par le milieu de l’édition, ce qui etait discriminant à deux endroits, analyse Rim Battal : d’un côté, le milieu était en effet très masculin, hétéro et blanc, donc ces personnes-la publiaient ce qui leur paraissait pertinent, donc des expériences de la poésie qui se rapprochent le plus de la leur. D’un autre côté, à force de voir ce qui est publié et qui est publié, les auteurs et autrices de poésie étaient découragé.es, ne se sentaient pas forcément légitimes.”

© Kiyémis

Les réseaux sociaux, par leur absence de filtres et les hashtags populaires permettent à tout un.e chacun.e de trouver la poésie qui lui ressemble. Les mots dièses #poésie et #instapoésie collectent respectivement 460 000 et 80 000 publications : “comme il s’agit d’un dispositif éditorial qui ne filtre pas ce qui se publie (les goûts et les codes et la culture des éditeurs n’entrent pas en jeu), on découvre que le public a soif d’une poésie différente de celle que l’on produisait, que l’on portait aux nues dans un certain entre-soi.” poursuit Rim Battal. 

Côté médiatisation, la poésie contemporaine peine toujours à se faire une place, selon Alexandre Bord, qui co-dirige avec Cécile Coulon la collection l’Iconopop chez les éditions Iconoclaste : “encore aujourd’hui, la poésie a une place quasi infime voire nulle dans les grands magazines qui parlent de livres, dans les suppléments, à la télévision c’est quasiment rien, en radio c’est sinistre car la seule émission qui traite de poésie, La compagnie des poètes sur France Culture parle à 80% d’auteurs morts, de patrimoine, ils ne parlent quasiment pas de poésie contemporaine.” déplore l’ex-libraire, qui voit lui aussi en les réseaux sociaux un moyen de donner la parole à des voix différentes.

Les maisons d’édition accordent de plus en plus de place à ces jeunes auteur.ices qui, pour certain.e.s, n’obéissent pas aux codes de la poésie classique. Ainsi, avec les formats graphiques et colorés de cette nouvelle collection créée l’année dernière, l’Iconoclaste attire l’œil d’une cible plus jeune, en proposant une sélection “curieuse de scène, de poésie, de slam, de musique”. On y trouve Suzanne Rault-Ballet autrice Des frelons dans le cœur, hybride entre photographies et poèmes écrits dans des cafés, Brûler, Brûler Brûler de Lisette Lombé, ouvrage composé de mots et de collages féministes et antiracistes. Les réseaux sociaux représentent un outil de repérage très puissant, appuie Alexandre Bord : “suite au succès international de Rupi Kaur et des deux recueils de Cécile Coulon, la directrice de l’iconoclaste, Sophie Sivry a fait le constat ces dernières années d’une émergence de nouvelles voix sur Instagram et Facebook, en poésie ou via des textes affranchis de forme, sur des choses hybrides.” 

Le Castor Astral est aussi un pilier du paysage l’édition poétique contemporaine, avec notamment dans ses rangs Les Ronces, de Cécile Coulon, vainqueur du prix Guillaume Apollinaire 2018, parfois considéré comme le “Goncourt de la poésie”. L’autrice de 31 ans a publié ses textes pendant huit ans sur Facebook avant de se voir diffusée sur papier. Au Castor Astral également, Les quatrains de l’all inclusive de Rim Battal ou encore Le désir en nous comme un défi au monde, une anthologie de la poésie francophone contemporaine paru cette année en résonance avec le thème du 23ème Printemps des Poètes qui s’est tenu en mars dernier. 

En 2017, l’éditrice Claire Stavaux reprend la direction de la maison l’Arche et lance la collection “des écrits pour la parole”, dédiée au spoken word avec en son sein les écrits de Kae Tempest, connue pour son titre Europe is Lost écrit après les attentats parisiens.

Plus récemment, en 2020, le projet 10 pages au Carré, un “incubateur de création poétique” a vu le jour pour publier les auteur.ices de moins de 35 ans via des ouvrages de 10 pages maximum. Sur leur site, les deux co-fondatrices, Ariane Lefauconnier et Flora Monnin expliquent aspirer à dénicher “des écritures capables d’exprimer la pensée d’une génération et d’une époque dans ses nuances et sa complexité”. Le format est succinct, impactant, et rappelle les carrés des posts Instagram. “Instagram, c’est fait pour l’image mais il y a ce côté punchline” poursuit Kiyémis.

“J’ai ovulé dans ma culotte


en voici un autre qui ne connaîtra pas l’enfance


fort heureusement”

Rim Battal, Les quatrains de l’all inclusive (Le Castor Astral, 2021)

L’essor et l’intérêt croissant pour la poésie sur les réseaux sociaux agit comme le révélateur d’un milieu excluant et peu accessible jusque-là. A nouvelles voix, nouvelles thématiques : la poétesse canadienne Rupi Kaur – dont le troisième recueil, Home Body vient de sortir en France aux éditions NiL et les deux précédents, Lait et Miel et Le soleil et ses fleurs se sont vendus à 8 millions d’exemplaires et traduits dans 42 langues – s’est fait connaître sur Instagram lorsqu’en 2015, elle poste une photographie d’elle au lit, avec des taches de règles sur son pantalon. La photo est censurée deux fois sur le réseau, et Kaur poste sur Facebook un texte dans lequel elle refuse de “s’excuser pour ne pas nourrir l’ego et la fierté d’une société misogyne qui s’intéresse à mon corps en sous-vêtements mais refuse une petite fuite”. L’histoire est ensuite reprise par les grands médias américains. L’autrice, qui s’était auto éditée en 2014 publie une seconde édition de Milk and Honey l’année suivante qui a peiné à quitter le sommet du classement des best-sellers du New-York Times pendant les semaines qui suivirent.

© Rupi Kaur

Facebook, Instagram et les nouvelles plateformes d’expression impliquent la création de nouveaux formats et de genres, et contribue à l’élévation de nouvelles voix et nouveaux profils. Lisette Lombé rapproche les réseaux sociaux et la scène slam, agissant tous deux comme “catalyseurs de ce qui se joue au niveau sociétal”. Ces deux moyens d’expression sont tous deux très fortement connectés au militantisme, les langues se délient sur des sujets autrefois peu abordés comme l’endométriose, la ménopause, la virilité, la non-binarité, la santé mentale ou le capitalisme. “Je pratique une poésie sociale, pulsation monde et sociétale : dans les injustices, les discriminations, c’est là que je vais tremper ma plume, dans l’écologie, le validisme, les conditions de travail, l’anticapitalisme, la maternité, la transmission, les identités plurielles.” énumère Lisette Lombé. 

Du côté des lecteur.ices, les réseaux sociaux sont une vraie porte d’entrée pour la poésie, selon Rim Battal : “la poésie fait peur à la plupart des gens. Parce qu’on la sacralise ou parce qu’on a peur de ne pas comprendre ou peur de s’ennuyer en en lisant. Le premier pas vers le livre de poésie est compliqué à faire pour la majorité des gens.” Du côté des poétesses, l’utilisation est multiple : “gym du matin” qui permet de “performer le quotidien” pour Rim Battal, moyen “de continuer à exister dans l’entre-deux créatif” pour Lisette Lombé, “tremplin” pour Kiyémis, l’exercice de l’instantané permet de tester sa plume sans les multiples révisions de l’imprimé. “Avant, j’écrivais surtout par à-coups, quand j’étais inspirée par un événement en particulier, une chose, une personne, avant de retravailler mes textes pendant des semaines ou des mois et puis envoyer un manuscrit à une maison d’édition.” se souvient Rim Battal. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, les aphorismes sont rois et se glissent entre deux photos au cadre idyllique. On trouve de tout, sans filtre, c’est là que “le travail des éditeur.ices est ultra important dans la promotion et la diffusion d’une poésie de qualité” ponctue-t-elle.

“Poétesse”, terme dérivé de “poète”, bien qu’initialement sans connotation péjorative, a fini par acquérir le sens de muse de second ordre et dépourvue d’originalité”, écrit en 2020 la professeure de langue et littérature françaises Adrianna M. Paliyenko*. Si l’usage du mot constitue en lui-même un débat à part entière, les femmes poètes ont toujours écrit mais elles commencent tout juste à occuper la place qui leur est due. Peut-on parler de nouvelle génération pour autant ? Emily Dickinson, Sylvia Plath ou encore Audre Lorde ont une place importante dans la poésie contemporaine, sans pour autant avoir la même visibilité que leurs homologues masculins. “Je suis très attachée aux aînées femmes poétesses, à la filiation, raconte Kiyémis. Il y a toujours eu des femmes, des femmes non blanches qui ont écrit, et là on a simplement un nouvel outil. Je ressens beaucoup de similitudes avec Pamela Bonnie, Maryse Condé, je n’ai pas envie de me distancer d’elles, elles ont existé ces femmes.”

Sortir du rôle de muse et parler cash

A défaut d’être entrées par la grande porte, les poétesses se serrent les coudes et la sororité est plus que jamais présente. Kiyémis, qui a lancé le Défi de K, un atelier d’écriture en ligne se souvient avoir “passé un temps long à me dire que la poésie, ce n’était pas fait pour moi, je voulais éviter qu’on perde des talents de femmes et encore plus de femmes non blanches parce qu’on était atteintes d’un syndrome de l’imposteur qui vient de la société qui nous entoure”. Pour Lisette Lombé, “les réseaux permettent de renforcer la sororité en partageant le travail des autres artistes émergentes et de créer une communauté de soutien. On sort de l’individualisme artistique.” 

Rim Battal au Bordel de la Poésie © Gautier Berr

La question de la rémunération est, elle aussi, centrale. Si les réseaux sociaux permettent un décloisonnement de la relation entre auteurices et lecteur.ices – “je ne crois pas au mythe de l’écrivain, qui est pour moi concu pour la silhouette d’homme blanc privilégié, je suis une poétesse mais aussi une personne lambda” explique Kiyémis – ils permettent d’attirer un nouveau public et donc par conséquent un nouveau marché. Pourtant, les likes ne paient pas le loyer. Comment rémunérer les auteur.ices ? Créer un atelier d’écriture, “ça demande investissement et travail” rappelle Kiyémis, “Il ne faut pas croire, il y a beaucoup d’auteurs qui font des ateliers payants parce qu’iels doivent bien vivre, c’est une profession mal payée.” De son côté, Rim Battal a créé la Biennale de la Poésie en 2018 pour participer au débat sur la rémunération des auteur.ices. Selon elle, la discussion “prend de l’ampleur”. Pourtant, “certaines pratiques (liées au non-paiement des poètes) ont la peau dure, poursuit-elle, notamment la non-reddition des comptes par certaines maisons d’édition et le non-versement des droits d’auteur, les cachets extrêmement faibles que l’on propose souvent aux poètes, et dès lors qu’on les paye, on leur en demande souvent trop, on les exploite.” 

La pandémie de covid a poussé les institutions culturelles à innover sur le format numérique, en faisant appel à des auteur.ices pour des événements à distance, mais, pour certaines, la rémunération des créateur.ices de contenu n’était pas au programme : “j’ai reçu moi-même des propositions affligeantes de bêtise et de manque de respect pour la poésie et les poètes et poétesses. J’ai depuis appris à les repérer et je n’hésite pas à informer et conseiller quand je le peux les personnes qui commencent pour pas qu’elles se fassent avoir comme moi a mes débuts.” prévient Rim Battal. 

La popularisation de la poésie et de ses auteur.ices sur les réseaux sociaux a ouvert une nouvelle voie, autant pour les auteur.ices que pour les maisons d’édition en quête de voix nouvelles qui font écho à l’époque. Pour autant, le secteur a encore des efforts à faire pour soutenir convenablement ses acteur.ices : “il faut des bons communicants pour la poésie, résume Kiyémis. Gorman et Kaur permettent que des éditeurs et des libraires puissent en vivre, on voit juste le succès de Rupi Kaur mais pas tout ce que ça peut provoquer, tout ce qui a été nécessaire pour qu’elle y arrive.” Le secteur semble avoir de beaux jours devant lui.

*Adrianna M. Paliyenko, L’Envie de génie, la contribution des femmes à l’histoire de la poésie française (xixe siècle), PU Rouen, 2020

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