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Retour sur le sampling: aussi soul que vivant

Retour sur le sampling: aussi soul que vivant

Le journaliste et écrivain, collaborateur des Inrocks Vincent Brunner, publie fin 2021 chez Casto Music le livre De La Soul, aussi mort que vivant. Il y revient sur l’histoire du sample dans la production rap à travers l’album « 3 feet high & rising » du groupe new-yorkais De La Soul en 1989. Retour sur le sampling, un phénomène qui a révolutionné la musique.

RUPTURE(S)

The Message

A bien des égards, le rap a marqué une rupture dans l’évolution des musiques du XXème siècle. En premier lieu, lui-même rompt avec la tradition du chant, de la mélodie. Dans la pure tradition du spoken word des Last Poets. Les lyrics sont scandés. Hachés, mitraillés sur le beat. Un cri d’urgence, une injonction à la fête. Lorsque Grandmaster Flash & The Furious Five sortent le titre «the message» en 1982, le cri devient social.

Grandmaster Flash & The Furious Five « the message »

Les rappeurs dépeignent désormais les conditions de vie sous la présidence Reagan dans les quartiers délaissés du South Bronx. Puis de Queensbridge. Brooklyn. Ainsi que toutes les métropoles nord-américaines. Puis de toutes les villes. Jusqu’à en devenir hégémonique sur la culture populaire mondiale.

The break down

La seconde rupture vient de la technique du sampling. Création musicale vue à l’époque comme étant « sauvage » qui vient rompre avec la composition traditionnelle.

Les rappeurs, DJ’s et premiers beatmakers ne savent pas jouer de quelconque instrument. Et ils l’assument, sans honte. Est-ce pour autant qu’ils se résigneraient à ne pas créer de musique ? A d’autres ! Le rap est né dans l’adversité et la résilience.

Sociale, éducative, et technique. Les premiers DJ’s, Kool Herc, Grand Wizzard Theodore et consorts répètent à l’infini à l’aide de deux platines vinyle les parties instrumentales et rythmiques des morceaux de funk appelés « breaks ».

Kool Herc explique la technique dite du merry go round

Le but étant d’étirer ces séquences choisies pour laisser s’exprimer les danseurs sur la piste, et les MC’s au micro. De là est née la culture hip-hop. Est née également la technique du sampling dans le sens : mettre un sample en boucle. Avant les premières block parties du Bronx, des artistes, et non des moindre, comme les Beatles avaient déjà usé de samples dans certains de leurs morceaux. N’en déplaise aux détracteurs du rap.

Cassettes et samplers

Entre les premiers bricolages réalisés sur les lecteurs et enregistreurs cassettes des chaînes hi-fi jusqu’aux premières boîtes à rythme et samplers phares comme la SP 1200 et autres MPC 60 et MPC 3000, le sampling est rapidement devenu la marque de fabrique de la musique rap. Notons que durant cette décennie, un tout jeune Akhenaton était sur place, à New-York. A observer, écouter. Prendre des notes pour ensuite dessiner sa partie de ce qu’allait devenir le rap français.

Tout passe par les samplers et séquenceurs d’alors. Le funk, la soul, le rock. Les James Brown, Meters, Led Zeppelin et bien d’autres sont triturés, cisaillés pour en construire les titres les plus influents de la musique rap et de la culture hip-hop.

Virtuoses du sample

Certains producteurs deviendront de véritables orfèvres, de purs virtuoses du sample, à l’instar d’un Marley Marl, puis d’un DJ Premier, RZA et autres Madlib. Bien que controversée (création ou plagiat ?), la reconnaissance du sampling dépassera allégrement les barrières du rap. Madlib sera appelé par Radiohead pour remixer leurs titres. MF Doom collaborera avec Gorillaz. Mais bien avant, Run DMC reprendra, en présence des intéressés, le tube « walk this way » des rockers d’Aerosmith en 1986.

Run DMC « walk this way »

Changer la donne

Alors que le sampling déferle sur l’industrie musicale des années 1980 avec les Beastie Boys, Public Enemy ou NWA et génère des millions de dollars, les maisons de disques, prises de court, omettent de demander l’autorisation de sampler aux personnes concernées. Face à l’ampleur du phénomène, certains ayant-droits des artistes samplés se manifestent et réclament leurs dus. Un album viendra changer la donne. « 3 feet high and rising » des truculents De La Soul en 1989.

Un livre riche en anecdotes

Ainsi, Vincent Brunner revient sur l’histoire de cet album majeur, classique mais maudit, dans son ouvrage De La Soul, aussi mort que vivant. Le livre est passionnant pour toute personne désirant se documenter sur le sujet et sur l’histoire du rap de manière générale. Le producteur, génie touche à tout Prince Paul produit l’album « 3 feet high & rising ». Sa créativité est sans limite. Pour la courte interlude « transmitting live from Mars », il mettra en boucle les premières mesures du titre « you showed me » des rockers oubliés des Turtles.

De La Soul « transmitting livre from Mars »

Lesdites Tortues traineront Tommy Boy, le label des De La soul, devant les tribunaux et leur soutireront la modique somme de 2 millions de dollars.

Ironie du sort : l’album est absent des plateformes de streaming et non réédité pour cause d’imbroglio juridique autour des droits d’auteurs mais sera conservé à la Bibliothèque du Congrès américain pour son importance culturelle.

The Turtles « you showed me »

Révolution musicale

Ce premier album de De La Soul est un classique, regorgeant de samples, il aura marqué un tournant dans la production rap. Tout d’abord dans l’utilisation et la réinterprétation des samples mais il a aussi malgré lui redéfini les modèles de productions à venir.

Dans le but qu’on ne découvre pas les samples utilisés, les producteurs ont par la suite débordé d’imagination. Mais aussi de virtuosité pour découper, triturer, rejouer les échantillons piochés dans des disques de plus en plus obscurs et méconnus.

Des producteurs star comme Dr Dre démocratiseront également la technique dite d’interpolation : rejouer un sample par des musiciens.

Dr. Dre « nuthin’ but a G thang »

La production rap a évolué, parfois dénuée de samples. Grand bien lui en fasse, avec les courants trap ou drill. Toutefois le sampling en sera à jamais historiquement sa marque de fabrique, son essence même. Le sampling a bousculé les codes, redéfini les règles et propulsé le rap comme courant majeur et dominant sur la scène mondiale. Reconnaissons l’apport culturel incontestable du sampling.

Compositions…

Oui le sampling est un moyen et une technique de création à part entière. Le regretté Shock G du groupe Digital Underground avait dit un jour : « le sampling est à la composition ce que la photographie est à la peinture. »

Dans le jargon des photographes, savez-vous comment on appelle une prise de vue, un tirage, une œuvre ?

Une composition.

La boucle est bouclée.

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