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L’antiracisme en France – Interview croisée d’Assa Traoré et d’Abd Al Malik

L’antiracisme en France – Interview croisée d’Assa Traoré et d’Abd Al Malik

Après les récents événements aux États-Unis, l’opposition est désormais frontale entre une Amérique blanche qui n’acceptera pas d’être minoritaire sur le sol américain, et des minorités et des démocrates qui n’accepteront pas les errements racistes et antidémocratiques de Donald Trump. Face à cette plaie ouverte, l’Amérique a déjà perdu son leadership sur la scène mondiale quel que soit le résultat de l’élection. Qu’en est-il du racisme en France ? On dit les contextes différents. Le sont-ils ? Nous avons interrogé deux grands acteurs qui font bouger les lignes de l’antiracisme en France. Assa Traoré, sœur aînée d’Adama Traoré, fondatrice du Comité vérité et justice pour Adama, mort après son interpellation par la police. Abd al Malik, rappeur, écrivain et réalisateur français milite pour la paix et le « vivre ensemble ».

François Némo : L’antiracisme est en train de prendre une nouvelle dimension en France. On parle de racisme systémique, de racialisme et de privilège blanc…

Assa Traoré : J’entends beaucoup ce terme de privilège blanc depuis un certain temps. Je n’y adhère pas du tout. Aux Etats-Unis les blancs font une chaîne devant les noirs, c’est une image forte, mais qui nous fait régresser car ce sont encore les blancs qui protègent les noirs ; ils gardent leur privilège. Les blancs doivent se poser la question de leur place dans la société, pas moi. Je voudrais que le nom de mon frère rentre dans l’histoire par lui-même, je ne veux pas que l’on dise que des blancs sont venus nous sauver en utilisant leur privilège blanc. Un rôle où le blanc est encore héroïque dans l’histoire du noir. Aujourd’hui notre objectif est que ce combat appartienne à tout le monde, qu’importe qui tu es, d’où tu viens, ton appartenance sexuelle, religieuse, ta classe sociale.

Abd al Malik : Camus disait que mal nommer les choses c’est rajouter à la misère du monde. On ne peut pas impunément employer des phrases qui vont mettre de l’huile sur le feu. On se retrouve parfois sur des plateaux télé où il n’y a que des blancs et on parle du privilège blanc. Ils sont nos bourreaux ou nos sauveurs, et à aucun moment on ne peut parler de notre expérience personnelle. Beaucoup de blancs sans voir le mal accaparent encore la parole. Quand tu parles de privilège blanc, sur le fond je suis d’accord, mais c’est la forme qui ne va pas. On continue dans une logique de racialisation et on enlève la notion d’être humain, Donc il faudrait réussir cette opération assez délicate qui est à la fois la réalité du concept avec une appellation qui fait sens. On est au XXIe siècle et on a envie qu’arrive ce fameux monde d’après. Nous sommes arrivés à maturité. Les valeurs démocratiques doivent être appliquées à tous. On est à un tournant historique mondial, et la France devrait y être encore plus sensible avec ses valeurs universelles, ses valeurs de justice.

FN : Etre antiraciste tout en restant fidèle aux valeurs de la République qui tend à rendre les races et les couleurs invisibles sous prétexte d’universalisme, est-ce possible ?

AM : Ce n’est pas le modèle républicain qu’il faut remettre en cause, il est merveilleux, c’est l’instrumentalisation qu’en font certains. On parle de liberté, d’égalité, de fraternité, on affirme que la justice est pour tout le monde, on dit qu’être français ce n’est pas une question de couleur de peau, sauf que dans les cercles de pouvoirs et de décision c’est très homogène. Il y a un moment où ces idéaux républicains demandent des comptes à la France, et nous y sommes. C’est ce que nous dit l’histoire d’Adama Traoré. S’il avait été issu d’un autre milieu socioculturel, s’il avait eu une autre couleur de peau, est-ce que l’histoire aurait été la même ? Non. Quand ces principes universels ne concernaient que des blancs chrétiens de même culture, ça fonctionnait bien, mais avec la mondialisation les choses ont évolué. On peut être profondément français et avoir une autre couleur de peau et une autre religion. Le concept de la racialisation prend alors tout son sens. Je veux maintenant être traité comme n’importe quel français et être humain. C’est un combat que l’on mène pour l’honneur même de la France. C’est pour la France, ce n’est pas contre la France. C’est l’honneur de tous les Français et de tous les Européens qui est en jeu.

AT : On a construit ce combat avec tous les Français, en intervenant dans les villages les plus reculés de France. Les gens construisent des fantasmes autour des quartiers autour du racisme, et c’est ça qu’il faut casser. Celui qui parle de privilège blanc va sur un territoire qu’il ne connaît pas. On ne va pas à Paris, le combat reste local, et toi tu vas venir dans notre quartier. Et c’est comme ça qu’on provoque le 2 juin et le 13 juin. Ça fait quatre ans que l’on travaille avec plein de petites gens qui n’étaient pas d’accord avec nous, mais on discutait, on échangeait. C’est comme ça qu’on porte le combat. On n’est pas là pour infantiliser les gens. Les gens doivent se conscientiser. Il y a des gens qui n’étaient pas du tout dans le combat Adama et qui sont revenu trois ans après.

FN : Peut-on sortir du racisme par le haut, déconstruire l’histoire depuis le commerce triangulaire et le colonialisme ?

AT : Il faut d’abord que la France assume sa propre histoire, comment elle a construit son pays. Adama Traoré est mort à cause d’un contrôle au faciès. Mon frère se fait tuer parce qu’il n’a pas sa pièce d’identité. Au temps de l’esclavage, les noirs avaient déjà des pièces d’identité et on pouvait les abattre s’ils ne la portaient pas sur eux. En 2020 on continue à tuer des noirs, des arabes parce qu’ils n’ont pas cette pièce d’identité. Quand on vit ainsi dans des non-dits ça ressort très violemment. Comme la guerre d’Algérie pour la France. Quand on fait comme si rien ne s’était passé, l’histoire se répète. Tant que nous n’assumerons pas que nous sommes dans un état de racisme systémique, on ne pourra pas progresser. Il faut que la France pose les armes et dise « Oui, on a fait subir ça ». Il faut qu’il y ait réparation. On a besoin de cette réparation. Aux Etats-Unis, ils assument leurs actes, ils créent des mémoriaux. C’est aussi le travail des historiens du comment on raconte l’histoire des noirs. Il y a beaucoup de gens qui réagissent par ignorance. Il faut donc raconter ces histoires-là. 

AM : En France on va dire qu’on est contre la repentance, qu’il y en a marre. Mais si on veut une réconciliation, il faut de la reconnaissance. Une reconnaissance liée à l’histoire. C’est la seule manière de créer la paix. Regardez l’ampleur des mouvements, et encore une fois ce n’est pas la République ni la démocratie qui sont en question, ce sont les leaders, l’élite, ceux qui nous représentent ou sont censés nous représenter.

AT : Le travail pédagogique, nous sommes en train de faire. On va s’imposer dans l’espace public On ne va plus rester dans les normes que l’on a construites pour nous. On va se déplacer, dire ce qu’on a envie et aller vers des choses qui sont interdites, comme la manifestation du 2 juin. Les gens ont besoin de ça. Nous sommes dans une époque où les gens ont confiance, ils n’ont plus peur. Quand un interdit est bravé ça leur donne confiance. Nous ne sommes pas arrivés en disant « C’est moi qui décide et c’est comme ça ». Non, c’est un combat qui se construit ensemble. Quand on a des jeunes des quartiers qui viennent, c’est que ma voix est entendue et je me sens reconnue. Je peux leur donner le micro en leur disant parle, mais par contre vous allez l’écouter. Quand j’ai été invitée aux Inrocks les journalistes m’ont demandé de parler de mon quartier. Je leur ai dit « Ça ne va pas se passer comme ça. Vous allez prendre vos chaussures et je vais vous donner l’adresse. Je ne vais même pas venir avec vous et vous allez tourner dans le quartier pendant 48 heures. Vous allez prendre leurs voix et c’est eux qui vont parler et c’est eux qui vont s’imposer. Les lecteurs vont lire leurs voix. » Il faut sortir de cette invisibilisation dans laquelle on est depuis trop longtemps.

FN : Est-ce que ça suffit de braver l’interdit, n’y a-t-il pas d’autres actions ?

AM : Il y a la strate militante comme le comité Adama qui est historique, qui est à marquer d’une pierre blanche. Mais il y a d’autres endroits qui provoquent du changement, regarde ce que moi j’ai pu faire en tant qu’artiste. Si tu veux changer les mentalités, il faut intégrer la culture dans la manière  de voir le monde, et la pop culture notamment. Comment est née la culture Hip hop par exemple ? On peut  proposer des histoires alternatives. Ça  passe par le canal de l’art. Une manière inclusive où l’on entend toutes les voix. Aujourd’hui l’histoire n’a été racontée que d’un seul endroit. Les personnes qui pouvaient prendre la parole étaient issues d’un même milieu socioculturel milieu. Il s’agit que toutes les strates de la société puissent raconter leur histoire. Au théâtre, est-ce que l’on voit des gens issus de l’immigration ? Ce sont ces lieux qu’il faut investir en faisant valoir nos droits.

Abdallah Sleiman : Qu’est ce qui vous donne de l’espoir quand vous regardez le monde autour de vous ?

AM : Quand je vois Assa elle me donne de l’espoir, pour ma sœur, pour les citoyens français et les femmes noires en général. Ça me donne de l’espoir parce qu’aujourd’hui n’importe quel citoyen comme Assa peut se lever et dire sa vérité, son histoire, et personne ne peut se l’accaparer et dire moi je vais parler pour toi. C’est ce qui me donne de l’espoir, le monde est peut-être chaotique mais on entend de plus en plus de voix incarnées comme celle d’Assa. Des voix qui font peuple.

AT : On est en train de créer une nouvelle génération. On est en train de préparer la relève et quand on voit la jeunesse se lever quelle que soit sa couleur de peau, l’espoir est là. Le combat, en vérité, on l’a déjà gagné, Il faut que l’on gagne maintenant sur le terrain judiciaire.

Mekolo Biligui : Comment expliquez-vous que la musique et la révolte fonctionnent tellement bien ensemble ?

AM : C’est la rencontre du corps et de l’âme, du ciel et de la mer. C’est consubstantiel. Tous les peuples chantent et donner sa voix est une délivrance. Tu souffres, tu chantes ; tu es heureux, tu chantes. Le théâtre antique, c’était déjà cela. Il n’y a pas de mouvement humain sans musique, sans art, sans culture. Pas seulement dans la contestation et la colère, mais aussi dans la joie.

AT : Au temps de l’esclavage, on disait aux esclaves venez chanter, venez danser. Ça a toujours fait partie de notre culture. Cette culture du chant est toujours là et rien ne peut nous l’enlever. Chez nous il y a les griots, on fait des louanges par exemple sur les Traoré. Traoré ça veut dire « guerrier », et quand on vient chanter mon nom ça raconte une histoire. La culture a une place très importante pour tous les combats que l’on peut mener. Tu construis une fiction. 

MB : En 2020 le rap est la musique la plus écoutée dans le monde. A-t-il toujours sa place dans les luttes pour le procès qu’on lui fait de s’être vidé de sa substance ?

AM : Il n’y a pas de rap, il y a des rappeurs, des rappeuses, le rap c’est de la musique. L’être humain a besoin de faire entendre son âme et il fait avec ses outils. Le rap, le hip hop, c’est la culture du sample. On prend de la musique en différents endroits, c’est hétérogène et on le rend homogène. C’est la raison pour laquelle cette musique est celle du XXIe siècle. Si on parle de société mondialisée, si on parle de multiculture, la bio de ce mouvement philosophique, c’est le hip hop, c’est le rap.

MB : Le mouvement antiraciste se lève un peu partout. Est-ce lié à la libération de la parole des femmes dans l’espace public ?

AT : Pourquoi les femmes sont toujours en avant ? Parce que nos frères, nos hommes, sont oppressés. L’homme c’est celui qu’on abat, la femme c’est le fantasme sexuel pour le blanc. Qui protège nos hommes des quartiers populaires qui se font tuer par d’autres hommes ? Moi je ne me fais pas contrôler. Nos frères se font tuer, subissent des contrôles au faciès. Et qui reste en vérité ? Les femmes. On utilise le combat des femmes pour invisibiliser celui des hommes. On a mis tous mes frères en prison, on a tué un de mes frères mais on n’est pas venu m’attaquer. Quand une femme se lève, c’est quelqu’un derrière qu’il faut sauver : la voix d’un homme enfermé qui ne peut pas parler. Les femmes ont toujours été des guerrières. C’est un rôle qui nous est imposé. Il y a deux combats complémentaires ; Metoo, et celui des femmes qui se lèvent pour donner la voix aux hommes écrasés. Si j’avais le choix, je ne prendrais pas la parole.

AS :  Un mot, pour conclure ?

AM : « La meilleure des choses pour améliorer le monde est de s’améliorer soi-même ». C’est ce que l’on est en train de faire. Se battre pour, et non pas contre.

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