pixel
Now Reading
Abd Al Malik, un homme-pont

Abd Al Malik, un homme-pont

Dans son dernier livre – Réconciliation – Abd Al Malik nous parle de son amour pour la France et pour la république, sa volonté d’en réconcilier toutes les populations. Quel soulagement d’entendre enfin une voix forte et sereine qui au-delà des “séparations” ouvre la Voie à l’union.

Nous avions besoin d’une voix telle que la sienne, juste, précieuse, puissante. Nous devons l’entendre. Elle est l’incarnation même de la France, celle dont nous avions perdu la trace, enfermés dans nos minuscules histoires qui ont effacé de notre mémoire ce fabuleux récit qui nous précède. Cette France qui fait fi des couleurs, des provenances, des religions et qui retient que ce que l’être humain a de meilleur : ses valeurs. D’où viens-tu ? Je viens d’une terre ou nous ne nous reconnaissons pas par nos origines, nos familles respectives, nos parcours mais parce qu’ensemble nous sommes amoureux des mêmes mots, des mêmes signifiants.

Bien sûr ces mots de liberté, d’égalité et de fraternité ont été abîmés par l’histoire et ses convulsions, l’esclavage, la colonisation, les répressions sanglantes, le racisme menés à travers le monde au nom de ces mêmes valeurs. Des contradictions qui ont distillé le doute, provoqué la haine et semé la terreur et l’incompréhension. Abd Al Malik est l’une de ces grandes voix qui veut créer un pont entre deux mondes assis sur des années de malentendus (jusqu’à la haine) et qui peinent à vivre ensemble. Un livre éminemment politique sous ses accents poétiques. Son regard aussi mélancolique que rayonnant véhicule son histoire, une force sans fard dont nous avons tant besoin pour retrouver du sens et de la vigueur. Pas question pour autant d’occulter les cadavres qui gisent dans le placard ! Non ! Mais de poser sur la table en toute franchise ces errements qui ont blessé et blessent encore des milliers de nos concitoyens. L’objectif de cette réconciliation est de ramener tous les français en pleine confiance dans le jeu Républicain.

Abd Al Malik est noir et c’est un homme noir de peau qui nous invite à nous réconcilier, à reprendre possession de la France. Quelle merveilleuse histoire. Face aux pires ennemis de la France – dont les plus nombreux et les plus dangereux sont ces blancs qui renient le bloc de constitutionnalité pour défendre la loi du sang et la haine de la différence –, c’est une leçon mémorable qui pose question en même temps qu’elle lève un coin de voile sur notre avenir. D’où viendra la prochaine révolution ? Qui en seront les principaux acteurs ? Sans aucun doute une histoire faite de mélanges et de reconnaissances.

Notre pays n’est pas une terre d’asile par compassion mais parce qu’elle a besoin des autres pour se construire en cohérence, c’est dans sa nature malgré le déni encore affiché d’une population en souffrance. Sans la multiculturalité, la France est un poids mort, sans âme, sans ressort. Et avec les paroles oh ! combien rassurantes d’abd Al Malik, c’est cette multiculturalité qui aujourd’hui nous sauve d’un naufrage annoncé par des années de repli, de consanguinité – comme avec l’affaire Duhamel. Une France qui ment. Plus jamais ça a-t-on envie de dire.

Nous savions depuis longtemps que la France n’était pas blanche et catholique mais qu’elle était républicaine, qu’elle avait dans son âme la « chose publique ». Nous n’en n’avions cependant pas de preuve vivante et nous nous perdions dans des justifications et des démonstrations trop souvent vaines. Abd Al Malik met tout le monde d’accord en ce qu’il incarne cette France des Lumières avec une simplicité déroutante, ses mots, sa présence. J’ai eu l’occasion de l’interviewer avec Assa Traoré et ce fut comme un voyage. Me retrouver en 2020 en face de figures engagées qui telles celles de Camus, Sartre, Foucault dans les années 60 donnaient une âme et une direction à la France. Des Justes, des voix droites et sincères qui luttaient contre la grande majorité de leurs concitoyens et dont on reconnaît aujourd’hui la pertinence. Si leurs approches sont très différences, ils ont cette même profondeur à la fois révoltée et apaisante.

Existe-t-il une raison pour que notre pays soit incarné aujourd’hui par ses minorités ? Oui, l’invisibilité, des années de rejet, de violences, d’injustice qui a étouffé en eux le dérisoire pour libérer l’essentiel, leur vérité. Comme Camus fut confronté aux contradictions de la pauvreté, de la colonisation et de la guerre. C’est l’obstacle qui permet de se dépasser, dit l’adage, et là nous en avons la preuve vivante.

« En réalité, les miens et moi-même étions des enfants légitimes de la République mais nous nous vivions et étions vus comme des bâtards, comme des enfants qui n’étaient pas et n’avaient pas été désirés par la France. En outre dans les cités ou nous grandissions, nous n’avions à notre disposition aucune expérience qui nous aurait fait vivre la France autrement que dans l’abandon. Pour le meilleur et pour le pire, la rue – qui par la force des choses était devenue notre mère patrie de substitution – nous donnait comme unique perspective les statuts de délinquant, de sportif, de rappeur ou d’acteur de cinéma, des citoyennetés de remplacement. »

Serait-ce de cette injustice que les communautés « bâtardes » ont tiré leur force et leur clairvoyance ? Abd Al Malik n’est pas de son temps, il « crée son temps », comme le lui disait son amie Juliette Greco. Un temps où l’être humain est multiple. Le fruit assumé de toutes ses histoires. Dôté de la capacité de se penser à plusieurs niveaux et non comme une entité immuable. Si nos origines et nos objectifs peuvent être opposés, notre principe moteur, la force qui nous fait progresser, est de même nature. C’est ça la France. C’est ce chemin que nous traçons ensemble malgré nos différences vers une même destination qui va faire peuple et (pourquoi pas) donner une forme d’espoir au monde.

Merci Abd Al Malik pour ton merveilleux livre, une prose courte, sincère, affirmée qui redonne de l’espoir sans pour autant se perdre dans de vaines utopies. Un espoir au ras du bitume qui côtoie les sommets et règle son compte aux vieux démons de l’ignorance.

Réconciliation – Abd Al Malik – Chez Robert Laffont

Scroll To Top