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Ladj Ly, un homme de conviction

Ladj Ly, un homme de conviction

Nous nous sommes rencontrés par écrans interposés ce qui n’a rien enlevé à l’authenticité de nos échanges. Ladj Ly est un homme direct, engagé, qui déborde d’énergie autant que de projets. Ce réalisateur sincère et exigent est une chance pour la culture française…

Abdallah Slaiman : D’où t’es venue l’idée du fondu / transition à la fin du film Les misérables avec le dernier plan du jeune ? Qu’est-ce qu’il signifie pour toi ?

J’avais cette volonté, quoi qu’il arrive, d’avoir cette fin ouverte, pour que chacun puisse en faire sa propre interprétation. Comme je l’ai dit, c’est un cri d’alerte. La situation est tendue, la situation est dangereuse, elle risque de dégénérer ; mais cela n’a pas encore réellement eu lieu. Il faut donc, avant que cela n’arrive vraiment, essayer, ensemble de trouver des solutions. J’ai voulu suggérer une impasse, laissant comme une impression d’inéluctable confrontation létale. Si le spectateur en ressort véritablement crispé, inquiet j’ai atteint mon objectif.

François Némo : Ny a-t-il pas de nouvelles générations, une jeunesse qui émerge et porte quelque chose de nouveau qui peut à terme influencer le politique ?

La jeunesse bouge et se mobilise. C’est elle qui prend en main les grands sujets d’aujourd’hui et de demain : la misère et les inégalités grandissantes, l’écologie, les effets néfastes du capitalisme. Les dirigeants actuels ont trop peur de faire bouger les lignes et de risquer de perdre les acquis d’une petite caste de privilégiés.

On sent que c’est la jeunesse qui a envie de faire bouger les lignes mais pour l’instant sa parole n’est pas assez entendue et on ne veut pas lui donner suffisamment de responsabilités.

FN : Ne penses-tu pas que cette jeunesse pourrait être fédérée pour lui permettre de sexprimer et faire passer de nouvelles idées ?

Bien sûr, la clé c’est ça, on a besoin de s’organiser, de créer des mouvements qui rassemblent toute cette jeunesse. Partout en France et dans le monde, et pas seulement dans les quartiers mais dans tous les endroits abandonnés de la République. Nous essayons de le faire à notre échelle avec l’école Kourtrajmé, c’est le travail de groupe qui fait notre force. On travaille ensemble, on filme, on produit, à travers les écoles en France et dans le monde. C’est là que ces initiatives commencent et peuvent grandir. Je pense que le cinéma permet dans une certaine mesure de fédérer par sa dimension collective. Pendant la fabrication où on permet

à un réalisateur de mettre en image sa vision et surtout pendant la vie du film où les spectateurs s’en emparent et peuvent faire vivre de nouvelles idées à travers lui.

AS : Quest-ce que t’évoque le mot cinéma ?

Qu’il ne faut pas sous-estimer la nature collective et en partie hasardeuse de la création d’un film. Le cinéma c’est beaucoup de choses à la fois. C’est le film mais aussi la personne qui regarde ce film. Pour un réal c’est un moment de consécration et de symbiose entre ton film sur lequel tu travailles depuis des années et la raison d’être de ton film, le spectateur. Et tout cela se passe dans une petite boîte noire récipiendaire

de toutes les émotions humaines. Donc je n’ai qu’une chose à dire : rouvrons les salles.

AS : Comment imagines-tu le cinéma français dans 10 ans ?

Cette année était un peu particulière parce que les salles étaient fermées pendant de longs mois. Les salles vont désormais rouvrir à partir du 15 Décembre, et j’espère qu’elles le resteront. Ce qui est sûr c’est que le cinéma est amené a changer, le coronavirus n’a fait qu’accélérer un processus déjà en marche. Il faut que le cinéma Français prenne le bon pli de ce changement, mais je vois qu’une nouvelle génération de réalisateurs émerge, une génération qui n’a pas peur de dire des choses et de prendre une caméra. On a fondé l’école  Kourtrajmé, chaque année les élèves que nous formons sont fascinants, ils ont un nouveau regard sur le cinéma qu’ils ont envie de transmettre. Cette énergie de réaliser des films, je la ressens en eux, et quand je les vois je me dis que le cinéma Français a encore de beaux jours devant lui.

AS : Peut-être que ces sujets avec lesquels beaucoup de gens sont d’accord, faut-il les porter sur la place publique autrement. Porter  une autre parole pour peser sur la politique ?

Je suis d’accord, c’est ce que j’essaye de faire. L’art est un formidable moyen de véhiculer une parole et qui interroge sous un angle différent. Lorsque je décide de donner une fin ouverte aux Misérables c’est pour que chacun puisse

s’approprier cet instant et pour dire qu’il est encore temps d’agir. Les hommes politiques peuvent aussi se saisir de ces questions. Je pense par exemple à Claude Dilain qui a été maire de Clichy-sous-Bois notamment pendant les émeutes de 2005. Il est pour moi l’exemple d’un homme politique qui prenait en compte les

sujets auxquels les habitants étaient confrontés quotidiennement, et invitait l’opinion publique à

changer de regard sur ces banlieues porteuses de tous les maux.

FN : Est-ce qu’il y a un projet qui te tient à cœur en ce moment que tu as vraiment envie de réaliser ?`

On prépare mon prochain long-métrage, on produit les élèves de l’école, on les accompagne. Il y a plein de projets qui arrivent.

FN : Au niveau du cinéma est-ce qu’il y a des productions intéressantes, que ce soit en France ou à l’étranger, aux États-Unis, en Asie, en Afrique ?

Cette année était un peu spéciale avec la crise sanitaire. J’aime beaucoup le cinéma de Bong Jong-Ho. Récemment, j’ai aussi beaucoup aimé la mini-série The Comey Rule et Tenet que je suis allé voir deux fois. A plus long terme, je pense que le cinéma peut encore être un très bon moyen de communiquer des idées nouvelles ou des points de vue marginalisés. Pour ça il faut faire émerger de nouveaux talents. C’est ce

qu’on essaye de faire en formant des élèves qui viennent d’horizons variés. Mais il faut aussi que ceux qui permettent aux films de se faire suive. Cette année, la fermeture des cinémas fragilise tout le secteur y compris la création.

FN : Ton pessimisme est contradictoire avec ta volonté d’agir !

Oui, peut-être. C’est aussi un moteur pour moi. Même au pied du mur, je me dis qu’il y a toujours un moyen d’aller de l’avant. Ça vient sans doute de mon parcours aussi. Quand j’étais jeune réalisateur à 18 ans je voulais tout, tout de suite. Finalement, j’ai réalisé mon premier long-métrage à 37 ans et j’ai appris qu’il fallait du temps pour faire avancer les choses. On devient réalisateur, ce n’est pas inné et pour cela il faut

deux choses, du temps et du travail.

AS : Le film que tu as fait a eu un gros impact social, il a ouvert les yeux à plein de gens sur les violences policières.

Oui, on a eu l’impression de faire bouger les lignes mais encore une fois je reste lucide. Avec la crise du Covid-19, la situation et les inégalités se sont encore aggravés. En bas de chez moi, il y a une queue interminable de gens qui n’ont plus de quoi se nourrir ou nourrir leur famille. Mais si Les Misérables a pu faire ouvrir les yeux sur certaines situations, je me dis qu’il faut se concentrer sur ça, sur cette force du cinéma.

AS : Que se passe-t-il du côté du gouvernement ? Pourquoi sortent-ils une loi sur la sécurité

globale ?

C’est quand même incroyable de penser que l’on ne pourra plus diffuser des images de policiers filmés dans la rue. Le pays des droits de l’homme. Suite aux mouvements des Gilets jaunes ou dans les banlieues, les français se sont rendus compte qu’il y avait des problèmes dans la police et j’ai senti apparaître la volonté des

gens de changer ça. Sans stigmatiser toute la police mais en sanctionnant les canards boiteux. Aujourd’hui la réponse est l’impossibilité de filmer. Cela me fait doucement rire car cette loi a été voté exactement un an jour pour jour après la sortie en salles des Misérables. Ça ramène à un peu de modestie sur l’impact qu’a eu ce film sur le gouvernement actuel (rires).

AS : Ton film français préféré ?

Celui auquel on compare le plus souvent mon film c’est la Haine donc forcément j’ai un lien fort avec ce film. Dans les années 90 ce film dressait un état des lieux des banlieues en France. En 2019, les Misérables de manière différentes dresse le même constat, libre à vous de constater que pas grand-chose n’a changé. Mais celui que j’ai le plus de plaisir à voir et revoir au risque de vous surprendre c’est ” le diner de con “, pour moi il n’y a rien de comparable à ce film. Jacques Villeret, quel acteur de génie, ce film est d’une précision et d’un tel rythme dans sa comédie (rires).

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