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Olivier Tesquet : « Nous déléguons les pouvoirs de police à des entreprises privées »

Olivier Tesquet : « Nous déléguons les pouvoirs de police à des entreprises privées »

Drones, reconnaissance faciale, technologies de traçage, loi sécurité globale… pouvoirs publics et industrie de la surveillance quadrillent l’espace urbain sans consulter ceux qu’ils surveillent. Entretien avec Olivier Tesquet, observateur affuté d’un monde sans angle mort.

Ces cinq dernières années, nous avons passé plus de temps sous le régime de l’état d’urgence que dans celui du droit commun. Attaques terroristes puis pandémie, les outils déployés par l’État sont les mêmes : des dispositifs de surveillance à vocation sécuritaire, délégués à des sociétés privées et qui s’imposent dans l’espace public à coups d’expérimentations, sans débat sur la société que ceux-ci dessinent.

Après A la Trace (Premier Parallèle, 2020), premier ouvrage sur les territoires de surveillance, Olivier Tesquet, journaliste spécialisé chez Télérama, signe L’État d’urgence technologique (Premier Parallèle, 2021), où il décrypte l’industrie de la surveillance sur fond d’exemples aussi alarmants que concrets. Entretien avec le journaliste qui surveille les surveillants.

Hiya : Les drones commencent a être déployés pour les manifestations et l’application des règles du confinement. Ils sont aussi au centre de la loi de sécurité globale. En quoi cette technologie pose-t-elle problème ?

Olivier Tesquet : Jean-Christophe Lagarde, député UDI, expliquait pendant les débats sur la loi de sécurité globale que le survol des drones était un droit de perquisition permanente sans juge. Cela me semble être une définition correcte ; et m’interpelle d’autant plus qu’il a voté le texte. Dans le cadre de cette loi de sécurité, la défenseur des droits a rappelé que l’utilisation de ces drones en l’état actuel du texte ne garantissait pas suffisamment les libertés individuelles.

Les usages et les expérimentations ont précédé le droit. Les drones sont en dotation dans la police et la gendarmerie depuis quelques années. La proposition de loi Sécurité vient agir comme une rustine législative afin de border par le droit des usages qui ne le sont pas. En gros, il s’agit de légaliser l’illégalité. C’est quelque chose qu’on observe assez souvent lorsqu’on parle de technologies émergentes ou de rupture.

Je repense aux débats de la loi renseignement en 2015, les services de renseignements utilisaient un certain nombre d’outils extrêmement intrusifs dont l’utilisation n’était pas encadrée par le droit. Afin de devenir une « démocratie mature », selon les termes de Jean jacques Urvoas, le rapporteur de la loi, il s’agissait de légaliser ces pratiques illégales.

Ce régime de l’expérimentation me semble extrêmement dangereux car on ne discute plus de la légitimité du drone ou de la reconnaissance faciale mais uniquement des modalités de déploiement. Le débat est biaisé.

H : L’utilisation de drones a tout de même été jugée illégale…

OT : Le Conseil d’état et la CNIL ont rappelé trois fois en l’espace de quelques mois au préfet de police de Paris, Didier Lallement, qu’il n’a pas le droit d’utiliser les drones pour contrôler le confinement ou pour surveiller les manifestations. Dans le cas du conseil d’état, il s’agit de la plus haute juridiction administrative du pays qui explique au préfet de police de Paris qu’il ne peut pas faire n’importe quoi avec ces technologies, quand bien même nous sommes sous ce régime expérimental. On a quand même des garde-fous juridiques qui fonctionnent.

H : Au même moment que nous développons l’usage des drones, les technologies de reconnaissance faciale (RF) sont de plus en plus expérimentées. Où en sommes-nous, que dit la loi en France ?

OT : La loi est pleine de trous. Un certain nombre d’amendements ont été déposés dans le cadre de la proposition de loi pour la sécurité globale, notamment pour imposer un moratoire ou décider l’interdiction de certains usages, par exemple pour interdire le déploiement futur de dispositifs de RF à l’intérieur de drones. Tous ont été rejetés. Les rapporteurs du texte ont estimé que la RF méritait un texte dédié sauf que du coup, en l’état, faute de l’autoriser, on ne l’interdit pas non plus.

On a là aussi des expérimentations. Il y a deux ans, la région Sud voulait déployer des portiques de RF à l’entrée de deux lycées, à Nice et à Marseille, situés dans des quartiers populaires. Le tribunal administratif a jugé cela illégal.

Des utilisations par la police existent déjà, par exemple dans le traitement des antécédents judiciaires, ce grand fichier où sont inscrits des millions de personnes citées ou mises en cause dans des enquêtes de police. Aujourd’hui, les forces de l’ordre effectuent un nombre croissant de recherches dans ces fichiers grâce à des outils de RF. Il y a une banalisation à bas bruit, avec des expérimentations disparates mais avec un objectif très clairement affiché dans le Livre blanc de la sécurité du ministère de l’intérieur, où il est écrit noir sur blanc que la RF en temps réel dans l’espace public, l’eldorado policier, devra avoir été éprouvé d’ici les Jeux olympiques de Paris en 2024 avec notamment la perspective de la Coupe du monde de rugby en 2023.

Le compte a rebours est enclenché et la question n’est pas de savoir si on doit mettre en oeuvre la RF mais seulement sous quelles échéances.

H : Les jeux sont-ils faits ?

OT : J’ai entendu des parlementaires et des industriels m’expliquer que la RF existe et ne pas être désinventée. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut à tout prix l’utiliser. Aujourd’hui on pense qu’une technologie qui existe doit nécessairement être utilisée. Le débat se fait à la marge, d’autant qu’on se prend des vagues successives qui banalisent et accélèrent le déploiement de ces technologies : l’injonction sécuritaire, sanitaire et demain les JO. Or, on sait que les grands événements sportifs de ce genre sont de grands moments de banalisation des technologies sécuritaires. Ça a été le cas à Pékin après les JO de 2008, ça a été le cas en Russie après la Coupe du monde de foot de 2018. Il y a un alignement de planètes, couplé à une industrie très demandeuse et des pouvoirs publics assez enthousiastes, et il existe assez peu de contrepoids à cette déferlante.

H : La loi de Sécurité Globale renforce les pouvoirs de surveillance et les compétences de la police. Le livre Blanc publié en amont présente des outils qui a amené la Quadrature du Net à parler de technopolice. Surveiller, pour quoi faire ?

OT : On ne renforce pas seulement les pouvoirs de police, on délègue aussi de façon exponentielle ces pouvoirs de police à des entreprises privées, que ce soit des entreprises qui fabriquent des drones, qui mettent au point des logiciels de RF, des caméras…, avec tout ce que ça implique d’opacité, de manque de contrôle, de dérives potentielles dont de transparence etc.

“Surveiller, pour quoi faire ?”, c’est la question clé. Il y a une quinzaine d’années, des municipalités de toutes tailles, du village de quelques centaines d’habitants à la métropole de plusieurs millions, se sont équipées en caméras de vidéosurveillance, parce que l’offre industrielle a rencontré la demande des collectivités locales. Aujourd’hui, un certain nombre d’études – comme le travail de Laurent Mucchielli – montrent que ces caméras ne font pas baisser la petite criminalité contre laquelle elles sont censées lutter. Ces dispositifs ne sont pas déployés pour leur efficacité mais en se disant que si ça marche, tant mieux, si ça ne marche pas, tant pis.

Cela me semble une idéologie mortifère. Est-ce qu’on vivra dans une société plus sure une fois qu’on aura déployé des drones et la RF ? Dans la déclaration universelle des droits de l’homme, la sureté est le droit pour tout citoyen d’être protégé de l’arbitraire de l’état. Je n’en suis donc pas convaincu.

H : Existe-t-il encore un anonymat dans l’espace urbain, en particulier pour ceux qui manifestent ?

OT : Aujourd’hui le paradigme est celui de la « safe city », avec des capteurs, des caméras, pour pouvoir contrôler tout le tissus urbain depuis des centres de contrôle bardés d’écrans qu’on appelle des CSU. Au salon Milipol, grand salon militaire qui se tient tous les deux ans à Villepinte, la safe city est absolument partout. Parallèlement, on voudrait dédaigner à tout citoyen la capacité de trouver le moindre angle mort.

Certains espaces-temps de l’espace public sont considérés comme des laboratoires de la répression. Les supporteurs et les manifestants font partie des populations qui servent de cobayes aux expérimentations sécuritaires. Si on veut avoir un aperçu assez fidèle de ce que pourrait être l’espace public urbain demain, il suffit de regarder les manifestations aujourd’hui. Or, les gens sont nassés, pas tout à fait libres de circuler, ils sont surveillés par des drones, leur capacité de résistance consiste à filmer la police.

H : Y’a-t-il des entreprises privées vertueuses dans l’industrie de la surveillance ?

OT : Il est vrai qu’on délègue à des entreprises privées qui ont des réputations sulfureuses.

Palantir par exemple a longtemps travaillé avec des services de renseignements, de police, de grandes entreprises du CAC40, des banques. Désormais l’entreprise se rapproche des systèmes de santé publics, par exemple au Royaume-Uni où ils ont fait une offre publique pour administrer les données de santé. Cela montre le virage opéré par cette entreprise créée après le 11 septembre grâce au fond d’investissement de la CIA et cofondée par Peter Thiel, grand argentier conservateur de la Silicon Valley, libertarien convaincu qui pense que la démocratie n’est pas un horizon indépassable. Elle tire en plus tire son nom de l’univers du Seigneur des anneaux dans lequel le Palantir est une pierre qui permet de voir partout tout le temps. Une fois qu’on a posé ces éléments de contexte, ce n’est pas une entreprise qui incite à la confiance.

NSO en Israël vend des logiciels espions à des régimes autoritaires pour surveiller des opposants, des journalistes ou des militants des droits humains. A la faveur du Covid, elle essaie de vendre un tableau de bord qui permet d’affecter à chaque personne un indice de contagiosité afin de réguler sa circulation dans l’espace public.

HikVision, société chinoise, un des leaders de la vidéosurveillance développe des algorithmes capables, disent-ils, de détecter les Ouïgours, minorité musulmane victime d’un génocide culturel. En même temps, elle équipe un certain nombre de polices occidentales – avec par exemple les caméras piétons de la police française. A la faveur du Covid, elle démarche des établissements scolaires partout dans le monde afin de leur proposer des solutions de caméras, ici qui permettent de détecter les émotions, là de prendre la température.

Des acteurs industriels problématiques, pas très compatibles avec des valeurs démocratiques, sont en train de se faire une place au soleil grâce hier aux politiques sécuritaires et aujourd’hui aux politiques sanitaires.

H : Dans votre livre vous présentez des technologies tout à fait inquiétantes, comme des outils de surveillance étatique qui aspirent les données géographiques en infectant le téléphone du porteur. Rassurez-nous, c’est interdit en France ?

OT : C’est illégal en France sauf dans le cadre par exemple d’une enquête menée par les services de renseignements contre un terroriste présumé. Au nom de la loi renseignement, on peut déployer un certain nombre d’outils très offensifs contre ces cibles.

Là où on peut se rassurer, c’est que ce sont des technologies très couteuses. NSO vend des packs d’infection dont le coût se chiffre en dizaines de millions d’euros. On n’infecte donc pas n’importe qui mais des cibles prioritaires.

Par ailleurs, on sait qu’un certain nombre d’entreprises fondent leurs modèles économiques sur la prédation d’éléments très marquants, comme par exemple nos visages, afin de vendre ce produit aux services de police.

Clearview par exemple, grâce à quelques millions de dollars, y compris d’ailleurs de la part de Peter Thiel, a aspiré trois milliards de visages afin de construire la plus grande base de données de RF – sept fois et demie la taille de celle du FBI – en aspirant des photos sur Internet ou sur les réseaux sociaux. Ces informations sont ensuite revendues aux services de police aux États-Unis ou ailleurs.

Cela montre bien à quel point nos visages nous ont échappé et qu’une photo postée sur Facebook peut ensuite nourrir un dispositif clandestin et policier.

H: Doit-on avoir peur que des techniques de surveillance comme déployées en Chine ou en Corée du Sud soient intégrées en France ?

OT : Nos démocraties occidentales sont en crise, les institutions sont fonctionnelles mais fragilisées, la défiance vis à vis de la parole politique est très forte et il y a des tentations illibérales, vers l’extrême droite. Dans ce contexte, il faut être extrêmement vigilants quant à l’évolution de la situation. Certains dispositifs qu’on voit proliférer en Chine ne sont pas si éloignés de nous. Si demain on achète des caméras de surveillance chinoises et qu’on vient mettre de la RF en temps réel dans l’espace public, quand bien même on essaie de construire un cadre éthique, ma question est de savoir si ces technologies ne sont pas autoritaires dans leur conception, « by design ».

H : On voit aussi apparaître une nouvelle forme de surveillance entre citoyens. En Corée du Sud, vous racontez que l’on propose des récompenses financières aux 100 délateurs les plus actifs. En France, on a fait état, notamment au début de la crise, de délations entre voisins des non-respects du confinement. Sommes-nous en train de nous habituer à une société de surveillance au point que nous commencions à y participer nous-même ?

OT : C’est l’un des effets les plus pervers de la surveillance contemporaine. Effectivement, avant même la pandémie, on était tout à fait participants et actifs dans cette surveillance. Bernard Harcourt, dans son livre La Société d’exposition (Seuil, 2020), en parle très bien : aujourd’hui, avec les réseaux sociaux notamment, on passe notre temps à aider des entreprises et des États à recomposer nos profils mathématiques et informatiques, à donner des indices sur nos vies, à favoriser ce profilage, y compris entre nous, au nom de gratifications que ce soit des likes ou, dans le cas de la Corée du Sud, des bons cadeau si vous dénoncez les voisins ne respectant pas la distanciation sociale ou les gestes barrières.

Dans un contexte pandémique, l’accent est mis sur la responsabilité individuelle et collective pour s’assurer que tout le monde joue bien le jeu. Une fois qu’on a combiné cette accoutumance technologique et cet usage très quotidien avec cet impératif de vigilance, on vit dans un monde où ce qu’il y a de plus à craindre n’est pas Big brother qui nous regarderait tous, mais l’armée de Small brothers où on se regarde les uns les autres.

Image de couverture : Visuel de Technopolice, campagne destinée à documenter les dérives de la surveillance policière de l’espace urbain. © Technopolice

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